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CEUX QT I DÉSIRENT LA MORT

Le sacrifice a deux formes bien distinctes, qui constituent deux degrés dans l'héroïsme. Un grand nombre de vaillants offrent leur vie et sont disposés à la donner allègrement, si c'est nécessaire, pour défendre et glorifier leur patrie, et ils l'exposent généreusement dans ce but : cependant ils aimeraient beaucoup mieux ne pas mourir et, après avoir bien combattu, assister à la victoire. C'est déjà très beau.

Mais il en est dont l'âme monte plus haut et se perd dans des hauteurs mystiques que le cœur et la foi comprennent mieux que la raison. Us désirent mourir pour leur patrie, pour lui obtenir de Dieu la victoire, mais plus encore le retour à une vie chrétienne supérieure ; ils sont persuadés que cet acte d'amour suprême ne sera pas perdu et qu'il touchera le cœur de Dieu. Ils estiment que le plus bel usage que l'homme puisse faire de sa vie est de la perdre

volontairement pour une noble cause. C'est pourquoi ils n'acceptent pas seulement la mort, ils la désirent, ils la demandent à Dieu; ils s'offrent en victimes pour la France.

Ce désir est certainement le plus haut degré du sacrifice patriotique. Or, nous le surprenons dans un grand nombre de ceux qui sont morts pendant cette guerre. C'est là un fait étrange et qui me semble tout à fait nouveau. Je ne crois pas qu'il se soit jamais produit ni dans notre histoire, ni dans celle d'aucun autre peuple. Je n'ai rien trouvé de semblable ni au moyen âge ni dans les temps modernes. Des jeunes gens beaux, forts, joyeux, et qui tombent tout à coup amoureux de la mort dans une grande idée d'immolation, c'est extraordinaire et déconcertant. Quel souffle d'éternité a passé sur la terre de France, emportant l'élite de ses âmes vers le Calvaire !

Et notez bien qu'il n'y a rien là du suicide ; rien de ce goût morbide de la mort qui faisait languir René et qu'a chanté Léopardi ; rien du désenchantement des blasés. Au contraire, la vie les séduit ces jeunes hommes; ils entendent sa voix frémissante d'amour; mais la voix du sacrifice leur paraît plus belle. Immoler leurs vingt ans à la cause aimée entre toutes leur semble exquis, et ils trempent avidement leurs

lèvres dans le calice Encore une fois nous dépassons ici la limite humaine.

Nous savons un de ces héros, — c'était un enfant. — qui avait obtenu de sa mère la permission de s'engager. 11 lui dit en la quittant : « Ma chère maman, vous savez si je vous aime! niais pardonne/ -moi de vous le dire : j'ai demandé à Dieu de mourir pour lui et pour la France. Je ne puis mieux employer ma vie. » Est- il plus noble salut à la mort?

Le commandant Guy de Robien n'est pas seulement un chrétien, c'est un ascète à la vie austère. Quand la guerre est déclarée, il est persuadé que Dieu veut des victimes expiatoires pour sauver la France et il s'offre h lui de tout cœur. Mais, dans son humilité, il craint d'être jugé indigne de ce rôle et tremble de n'être pas exaucé. Il s'expose cent fois à la mort cpii semble ne pas vouloir de lui. Chaque jour, clans une ardente prière et, quand il le peut, dans la communion, il renouvelle son holocauste. Enfin, ô bonheur, le jour de l'Epiphanie 19 io, il est frappé d'un obus qui s'enfonce dans son cœur avec son scapulaire. Il meurt debout, comme il l'avait souhaité, à la tête de ses hommes qui le pleurent à chaudes larmes.

A l'hôpital de Nevers, un petit Saint-Cyrien

lorrain de dix-neuf ans, blessé, demande qu'on lui enlève une côte pour retourner plus vite au front : a Tout est médiocrité , disait -il à son infirmière, en dehors de ces deux aspirations : le ciel et le sacrifice ! »

Marcel Devarrieux a un frère jumeau, André, qu'il aime avec tendresse. Il demande à Dieu de le prendre comme victime et d'épargner son frère. Hélas! André meurt à Souciiez, le 23 juin 191/», victime de son dévouement héroïque à ses camarades. Marcel écrit à sa sœur une admirable lettre dont voici quelques phrases :

« Dieu a imposé à notre cher père et à nous tous un sacrifice; mais, malgré ce que je lui avais tant demandé, il a voulu une victime plus pure, plus belle, et il ne m'a pas accepté.

« Mon frère jumeau tant aimé, André, a été tué cette après-midi de deux balles de shrapnell, l'une au cœur, l'autre à la tempe gauche.

« J'ai le cœur transpercé de douleur, mais Dieu me fait la grâce d'avoir l'âme en paix.

« Ce si bon André est sûrement parti rejoindre notre mère adorée, car il avait toujours la conscience tranquille, et nous avons communié tous les deux il y a dix jours.

« Si vous saviez tous comme sa figure est calme, reposée et légèrement souriante ; c'est une

preuve qu'au moment où sa belle âme quittait cette terre pour laquelle elle n'était pas faite, elle eut revoyait déjà le royaume de l'immortel bonheur et de l'éternelle paix.

« Mon bicn-aimc papa, Dieu t'a demandé le sacrifice de l'un de tes deux jumeaux que tu aimais tant, et il a voulu que ce fût le meilleur, pour que, la victime ayant plus de valeur, le sacrifice fût plus grand. Eh bien ! mon cher papa, je sais ton amour du Christ et de ses saintes volontés ; tu lui offriras cet immense sacrifice de tout ton cœur, et tous nous nous résignerons à cette sainte volonté.

« L'heure n'est pas venue de pleurer. Il faut que la France du dedans soit aussi forte que la France qui est aux tranchées de première ligne. Quand la victoire aura sonné et que nous compterons nos disparus, alors nous pleurerons nos héros dont le sang aura été si utile à notre belle France. »

Le lieutenant André des Vosscaux apprend la mort de son frère. Il regrette de n'être pas tombé à sa place. « Oh! quand, hier, agenouillé sur In tombe de mon cher Xavier, je priais longuement, je pleurais aussi, en contemplant la grande plaine baignée de soleil , j'éprouvais une douce consolation, un désir, une aspiration vers cette mort si belle. Que

n'est-il resté et que ne suis-je parti comme il est parti ! » Quelque temps après, foudroyé par un obus, il allait rejoindre >on fi re dans la grande plaine baignée de soleil de là-haut.

M. l'abbé Bourbonnaud, du clergé de Cartilage, écrit, le n avril 19 10 :

« Le bon M. Vrrouès n'est plus de ce monde... C'est la plus belle âme que j'aie connue. Il a dû emporter son innocence baptismale. La veille de sa mort, il se confessait, me servait la messe et communiait. Son voisin de tranchée médisait : « Arrouès était assez croyant pour être heureux de mourir. » Un caporal ajoutait : a J'aurais voulu recevoir un obus pour partir avec Lucien ! »

Pierre C. . . , brave Lorrain, aîné de dix enfants, écrit du front à son frère cadet qui part avec la classe 10. Noyez encore ce regard d'envie jeté vers la mort et vers le ciel :

« Je ne souhaite pas notre mort, rapport à nos chers bien-aimés que nous laisserions ; mais figure- toi que nous soyons tués tous les deux, quelle joie pour nous et pour notre père de se retrouver ensemble dans le monde des bienheureux ! »

Marc Dorval. de Kerfeunteun, élève de Saint- Vincent à Quimper, passe brusquement du baccalauréat au régiment. Engagé à dix -huit

ans dès le mois d'août 191 \, il part bientôt pour la fournaise, enthousiaste, heureux de se sacrifier pour Dieu et pour la France. Sa grande joie, c'est de communier et de servir la messe. Après une année de guerre, qui est pour lui une année de sanctification, il tombe en Alsace, le \ août 19 to, le crâne ouvert par un obus, et l'on trouve sur lui une admirable lettre dont voici un fragment :

« Après m'être confessé des fautes de ma vie, le i9 juillet au soir, et vous avoir reçu dans mon cœur par la communion, le 20 juillet au matin, Seigneur, permettez -moi, malgré mon indignité et en considération des mérites de votre divin Fils, de me confier à vous. Veillez sur moi dans la lutte qui commence et préservez-moi de tout mal. Mais que votre sainte volonté soit faite avant tout! Si vous voulez que je retourne sain et sauf, soyez béni. Si vous voulez que je soulTre, soyez mille fois béni. Si vous voulez de ma vie, soyez encore béni ; elle est à vous, je vous la rends.

« Pour vous, mes chers parents, dont la seule pensée fut de m'élever chrétiennement et qui n'avez, dans ce but, ménagé ni vos peines ni vos exemples, ô mon père et ma mère, comment vous témoigner ma reconnaissance P Ah! nulle parole n'y suffirait, certes ; mais la pensée

que vos efforts n'auront pas été vains et que votre enfant est mort dans les sentiments que vous vouliez lui inspirer saura, j'espère, adoucir votre douleur, si vous veniez à me perdre, et deviendra votre récompense... »

Voilà comment on traite la mort en France, comment on lui sourit et on l'appelle. C'est bien ici qu'on est tenté de s'écrier: « 0 mort, où est ta victoire? »

Tant de sérénité dans l'héroïsme accable l'esprit. On ne raisonne plus; on admire et on pleure. Vraiment la générosité humaine va plus loin que la pensée humaine. Quel séraphin lui prête ses ailes pour monter par delà nos horizons vers la splendeur infinie !

Quand un pays va ainsi au-devant de la mort, la mort ne veut pas de lui. Elle peut bien cueillir sa fleur, mais elle respecte sa sève. À lui l'immortalité !

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