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ILS MEURENT LES YEUX AU CIEL

Plus la mort approche, plus la terre disparait dans ces cœurs frappés de sublimes amours. C'est vers le ciel que se lèvent tous ces beaux yeux déjà inondés de clartés éternelles. Pour beaucoup le ciel est leur perpétuelle pensée. Ils peuvent dire avec l'Apôtre que c'est leur vie, leur conversation ; c'est l'espérance qui les soulève, le cantique qui les berce, l'aube qui les attire. « Le ciel en est le prix, » c'est leur devise, et ils voient tout dans sa lumière.

M. l'abbé Vignes le constate avec émotion dans une lettre à M8' de Carsalade du Pont :

« Je vous assure que bien souvent les larmes mouillent mes yeux lorsque je vois avec quelle résignation ces pauvres enfants font le sacrifice de leur vie. Ils me tendent la main, serrent la mienne avec effusion et reçoivent en vrais chré- 8*

tiens les secours de la religion. C'est bien sur le champ de bataille qu'on peut juger le Français; il se bat le sourire aux lèvres, et lorsqu'il est blessé, en lui revit le chrétien. C'est vers le ciel que se lèvent ses yeux et c'est à Dieu qu'il a recours. »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux de ce petit Breton qui, se voyant en danger, dit à un prêtre : « Je veux me confesser pour aller au ciel; je l'ai promis à ma mère1. »

Les yeux au ciel! Ce sont ceux du lieutenant Jean ïriozon. Blessé à mort, il dit : « Appelez un prêtre ! » Il se confesse, puis, se tournant vers ses amis : « Adieu, mes amis. Je suis certain de monter au ciel. Je prierai pour vous tous et pour que la France soit victorieuse I »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux du caporal Louis Rabouin, instituteur libre du diocèse de Nantes, qui, ayant eu les reins et la cuisse fracassés en Champagne, le 23 février i9i5, souffre atrocement de ses blessures et du froid dans sa tranchée , et s'écrie : « Je souffre ; oui , je souffre , mais fiât ! J'offre ma vie pour l'expiation de mes fautes et de celles de la France. » Et un peu plus tard : « Je souffre trop, j'aime

D'après une lettre de M. l'abbé Lagut , infirmier. Semaine religieuse de Valence.

mieux mourir ! Et puis le ciel est si beau ! Oh! le ciel! le ciel!... Je meurs content pour mon Dieu et pour la France ! »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux du commandant Jeanson, tombé, le 23 août 1914, aux portes de Namur à la tête de son bataillon. Au moment où il quitte Laon , sa ville de garnison, des amis lui crient : « \u revoir! » Et lui, tout transfiguré et levant non seulement ses yeux, mais son épée vers le ciel , répond : « Si nous ne revenons pas, il y a l'au-delà ! »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux du sergent Emile Châtaignier. Le 3i mars, dans la Woëvre, il est frappé d'une balle, il avance. Deuxième balle, il avance. Troisième balle, il a le bras fracassé, et ne peut plus tirer. Il dit à ses hommes : « Tirez , les gars ! » Les Allemands lui crient : « Rendez-vous! » « Vous allez voir comment on se rend , répond-il. Tirez, les gars ! » Quatrième balle, il tombe mort. Il avait écrit aux siens : « Dites -vous que, si je meurs, c'est pour aller au ciel et que je vous rencontrerai là - haut ! . »

Les yeux au ciel ! Ce sont les yeux de Joseph Georgelin, brave petit rhétoricien de Saint- Vincent de Quimper, qui, après une année de

* Semaine religieuse d'Antun, 21 avril 1915.

travail, veut aller prendre ses vacances au front et s'engage comme volontaire. Noble cœur de Breton ! Ecoutez cet air de bravoure : « Ne pleurez pas, mes chers parents : si je meurs, j'irai droit au ciel; et puisque c'est le but, plutôt aujourd'hui que demain ! » Quel Gounod chantera ce « salut à mon dernier matin » ! Joseph eut le crâne fracassé, le 26 février 191 5, à Saint- Jean-sur-Tourbe (Marne). On trouva sur lui un carnet rempli de notes et de poésies. La dernière ligne, tracée au crayon, était : « Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur ! »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux de cet humble tailleur de pierre, François Chabrier. du village de Saint-Edmond, qui envoie, le 21 décembre ig i4 . à ses parents cet adieu, digne d'un confesseur de la foi et d'un apôtre :

« D'un moment à l'autre je m'attends à être tué ou blessé. Je vous écris cette lettre dans le cas où je viendrais à mourir. Je vous assure que je suis bien résigné à cette pensée; j'ai fait le sacrifice de ma vie. Ce qui me fait le plus de peine, c'est de songer au chagrin que vous pourrez avoir. Je vous en supplie, consolezvous : la vie de ce monde est bien peu de chose ! . . . La guerre est une chose terrible ; mais que c'est sublime aussi!...

« Je me rappelle avoir lu dans un livre ce

passage: « Mourir pour sa patrie , c'est mourir pour Dieu. » J'ai la ferme foi en Dieu et en sa bonté. Jelui ai offert ma vie. J'ai la ferme espérance qu'il m'acceptera dans son paradis où on ne connaît plus la tristesse et la douleur. Allons, chers parents, consolez- vous. Continuez à vivre en très bons chrétiens jusqu'au jour où, à votre tour, le bon Dieu vous appellera pour venir au paradis, où nous nous retrouverons tous. Alors. ce sera le bonheur éternel.

ce Vous ferez part de ma lettre à mon frère (jeune soldat delà classe 1910). Dites-lui bien de se tenir prêt à mourir en bon chrétien ...1. »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux de ce modeste ouvrier cordier de Châteaudun, Henri Pardessus, de la classe i5. Il est hanté par l'idée de la paix... Oh ! de la paix du paradis. Le jour de son départ pour le feu , il écrit à sa maman : « Ne te fais pas de bile, car je pars comme à une fête qui a pour but la victoire ou la paix éternelle. »

Une fête, la mort ! Oh ! le brave enfant !

Un peu plus tard, il écrit encore : « Il faut avoir du sang français dans les veines pour aller là-haut, car on ne peut se faire une idée de ce que c'est; il faut le voir... Demain, c'est mon

1 Semaine religieu.se d'Autun, 12 juin 1915.

tour, et tu sais, à la vie à la mort, il faut les démolir I » Quelques jours avant de tomber (juin 1 9 1 5 ) , il écrit à sa sœur. « Je pars avec l'espoir de vous revoir; si ce n'est pas sur cette terre, ce sera là- haut, ou la paix est encore plus belle. » Il dort maintenant dans cette paix qu'il rêvait, le vaillant enfant, comme ses frères de jadis, les héros des catacombes : requiem ceternam !

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux de Claude Chardigny. mort à vingt ans, le 8 juin 191 5. à Commercy, des blessures reçues dans une tranchée. Quand ce n'était pas le ciel, c'était le crucifix ou l'hostie qu'il fixait avec une foi ardente. Comme il avait soif et que le médecin avait défendu de lui donner à boire, la sœur qui le soignait lui dit un jour :

• Notre -Seigneur sur la croix a voulu souffrir de la soif pour vous apprendre à supporter la votre.

— C'est vrai, ma sœur... Quand il nous envoie une croix, comme nous la portons mal ! »

Le 6 il communie, et comme il souffre beaucoup, il se rappelle ses joyeuses communions du temps passé. « Si vous saviez, ma sœur, quelles belles journées je passais autrefois quand je le recevais! Quelles belles journées ! » Et il souriait, et c'était, dit la sœur, un sourire d'au-

delà! il disait encore : « Mourir, qu'est- ce que c'est? On quitte toutes les misères de la terre, et le eiel est si beau ! »

Les yeux au ciel! Ce sont les veux d'un maréchal des logis de cuirassiers, qui mourra, le i :> juin 1910, à Saintc-Menchould etqui écrit en prévision de sa mort, le 2 juin, de Ville- sur- Tourbe à sa femme une lettre d'adieux :

« Ne pleure pas , ma bien chère M. .. ; j'ai conquis la gloire et le bonheur du ciel. Une grande charge te reste, une grande mission t'échoit : élever notre cher petit... Offre ton sacrifice au Seigneur. Ces longs jours que nous aurions pu passer ensemble ne seront pour ainsi dire pas abrégés en comparaison de l'éternité bienheureuse, où, je l'espère, nous nous retrouverons. »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux de cet autre cuirassier qui dit à ses parents :

« Au revoir et non adieu, car j'ai la ferme espérance de vous revoir ; si ce n'est sur la terre, ce sera au ciel. Mais si je ne reviens pas, vous aurez la consolation de vous dire que votre grand garçon est mort en faisant son devoir en vrai chrétien. En avant pour Dieu et la patrie ! »

Les yeux au ciel ! Ce sont les yeux de Charles Chanoz, qui écrit, le 6 août 191 5, de la presqu'île de Gallipoli à son curé :

«... Merci pour les galons que vous me souhaitez. Mais vous savez, les galons, les lauriers comme le reste, s'enterrent. Je vous remercie bien plus des prières que vous faites à mon intention. On est heureux , lorsque marmites pleuvent et balles sifflent, de savoir qu'il y en a au delà de la grande bleue qui prient pour vous...

« Je suis désigné pour faire transporter cette nuit dans la première ligne des échelles. Vous en devinez l'utilité? Pour monter au ciel peutêtre ! Mais aussi pour aller plus vivement vers la tranchée turque...

« Si je suis frappé mortellement, Dieu l'aura voulu pour mon bonheur, et j'espère qu'il me mettra à côté de ses amis sans trop me faire rester au purgatoire. »

Le lendemain, frappé mortellement, Charles montait au ciel sur l'échelle des ces belles pensées.

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux du souslieutenant Pierre Darrouy, qui apprenant la mort de son héroïque frère Henri, tué le 27 août 19 14 à Beaucourt , élève son cœur brisé vers Dieu , en attendant qu'il meure lui-même dans l'Argonne d'un éclat d'obus , le 3ojuin 1910.

« Ma tristesse est de la désolation... Ah ! j'ai pleuré, bien pleuré, hier. Aujourd'hui, je suis résigné... Je ne veux voir dans la mort d'Henri

que la fin glorieuse du soldat mort pour sa patrie de la plus belle des morts.. . Je puise mon courage dans la force de mes sentiments chrétiens. Je sens ma foi plus vive. Je crois plus que jamais à l'immortalité de L'âme, à la résurrection des corps, à la vie éternelle; je crois au royaume des cieux où toutes les bonnes âmes se trouveront réunies... Nous sommes à la merci de Dieu. Que sa volonté soit faite! Courage, vous tous ! Ne pleurez pas ! Vivez pour la France ! »

Les yeux au ciel! Ce sont les yeux de ces deux vaillants frères , les sergents Gaston et Paul Amouroux. Quelle élévation de pensées dans cette page que Gaston adresse à sa femme la veille de sa mort, arrivée, le 16 février, à Pertheslcs-IIurlus :

« Si je tombais, tu n'aurais pas à te lamenter sur les souffrances de mon agonie, car une fois blessé mortellement l'on ne peut pas souffrir, si l'on a marché résolument sous l'inspiration du devoir à accomplir et tout abandonné à la Providence, qui règle tout et à qui rien n'échappe. La beauté et le prix du sacrifice accepté deviennent alors tellement sensibles au cœur qu'ils béatifient les dernières heures ou les dernières minutes de la vie; et puis, pour le croyant, ces minutes ou ces heures apparaissent

si insignifiantes à l'égard de l'éternité qui va s'ouvrir! On a de tels réconforts à cette heure dernière, sans parler même de celui qui nous promet la compassion ton te -puissante de la Vierge que nous avons si souvent priée de nous assister à notre dernière heure ! »

Paul est digne de son frère. En apprenant sa mort, il écrit : « J'en viens à envier une telle mort qui m 'ouvrirait immédiatement les portes du eiel. . . Si, à mon tour, je dois trouver la mort sur les champs de bataille, en mourant en bon Français, je mourrai aussi en bon chrétien. »

1 6 juin. — (( La lutte est très chaude, les combats très meurtriers; mais, avec la protection de Dieu et de la sainte Vierge, j'espère sortir sain et sauf de cette fournaise. Ici on est près de Dieu, un rien nous sépare de l'au-delà et, plus que partout ailleurs, on sent la nécessité de prier.

Et le 5 juillet, veille de sa mort. — « Je vais vous dire ce que je demande à Dieu dans mes prières : Que sa volonté soit faite et que. s'il lui plaît de me choisir comme victime, je puisse à tout instant paraître devant lui la tête haute et la conscience tranquille. »

Le lendemain, il tombait pour ne plus se relever, à Saint -Nicolas près d'Arras.

Les yeux au ciel! Ce sont les veux du bon

Claude, simple commerçant de la banlieue parisienne. Pour qui le ciel est-il fait si ce n'est pour les âmes pures et naïves comme celle qui transparaît à travers ces lignes?

Boulogne, i août 19J4.

« Ma bien, bien chère maman, « Ma femme chérie , « Mon fils bien-aimé,

u Soyez courageux, soyez forts et réjouissezvous en Dieu. Plus de larmes, de l'action en cœurs bien français. Dieu est avec ceux qu'il aime, il ne nous abandonnera pas, pas plus que la France. Prions, prions et soyons calmes...

« Mon sacrifice est fait de la plus entière façon. J'ai lontes les joies et suis confus de toutes les faveurs que ce bon Jésus m'accorde. Combien sont peu de chose toutes les douleurs, toutes les souffrances morales endurées, après les satisfactions que je viens d'avoir!

« Je me suis confessé samedi , confession dont je garderai, ma vie durant, un souvenir ému et reconnaissant. Je sors purifié de toutes mes fautes. J'ai la conscience d'avoir l'Ame pure, oh ! toute pure, et je me sens meilleur. Je ne veux pas en tirer vanité. Dieu m'a choyé.

Comme je veux le servir î Comme je vais l'aimer !...

« Et maintenant, ma chère maman, je suis prêt à tout, résolu et plein de courage. S'il faut me battre, je me battrai comme un lion et reviendrai, soyez-en sûre, avec Y Alsace- Lorraine flans ma poche. Vive Dieu ! Vive la France !

« Et si, de par sa très sainte volonté, je ne devais plus revenir, soyez assurés que vous aurez tous un protecteur au ciel. Vous songerez alors à la grande grâce qu'il m'aura faite en me permettant de bien me préparer à la mort...

« Au revoir, maman ; au revoir, ma Jeanne chérie, mon épouse tant aimée ; au revoir, mon beau petit ange, au revoir et à bientôt... Tous mes baisers et tout mon cœur vous restent.

a Vive Dieu ! Vive Notre-Dame de Lourdes! \ ive la France î

« Votre très affectueux,

« Claude. »

Et le bon Claude allait voir bientôt le bon Jésus qu'il aimait tant.

Les yeux au ciel ! Ce sont les yeux du capitaine de hussards de Montaigu, brillant officier, tué en chargeant l'ennemi le 3o août i9i4, au

moment, dit sa citation à l'ordre du jour, où, levant son képi , il criait à ses cavaliers : « Allons, « hardi, mes enfants, pour Dieu et pour la « France ! Là-Jiaut, dans le grand ciel bleu, il y « a place pour les héros ! » Quelque temps après, la croix de guerre qu'il avait méritée était épingléc, à Blois, sur la poitrine de son fds Hubert, âgé de dix ans.

La mort semble les avoir fermés, ces beaux yeux chrétiens qui reflétaient le ciel. Sans doute les éclairs de la terre ne brillent plus dans leurs profondeurs, mais d'autres éclairs s'y sont allumés. Ne craignons pas pour eux; ils voient le Roi dans sa gloire. C'est à eux surtout que s'appliquent ces vers de Sully-Prudhommc :

Bleus ou noirs, tous aimes, tous beaux, Ouverts à quelque immense aurore, De l'autre côté des tombeaux, Les yeux qu'on ferme voient encore.

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