‹ Du champ de bataille au cielChapitre 29 sur 38 · CEUX QUI XE PRATIQUAIENT PÀ · texte numérisé non relu

CEUX QUI XE PRATIQUAIENT PÀ

Des nombreux témoignages que nous avons apportés jusqu'ici, il suit, croyons-nous, que nos soldats tombés au champ d'honneur ineurent pour la plupart réconciliés avec Dieu. et. c'est là pour leurs chrétiennes familles la plus grande consolation qu'elles puissent désirer. Mais j'entends des voix désolées : « Mon entant, mon mari, ne pratiquait pas. et je n'ai aucun indice me permettant de croire qu'il se soit repenti de ses fautes. C'est là mon grand désespoir! » Eh bien. non. ne désespérez pas.

D'abord . il en est beaucoup parmi nos soldats qui, dans les derniers jours, avant l'assaut ou la charge, se sont régulièrement confessés et n'ont pas eu le temps ou l'idée de l'écrire à qui que ce fût.

Il y en a ensuite un grand nombre qui ont reçu au moins l'absolution collective donnée par

un prêtre- soldat au commencement de l'action. Cette scène émouvante s'est renouvelée souvent. comme nous l'avons vu1. Ils ont donc pu faire l'acte de contrition auquel le geste sacerdotal les conviait, avec l'intention de soumettre plus tard, s'ils revenaient, leurs péchés au pouvoir des clefs. Plusieurs ont ainsi agi, comme ils l'ont dit et prouvé à leur retour.

Alais supposons même que votre cher soldat n'ait pas eu de prêtre auprès de lui à sa dernière heure. Môme alors vous devez espérer et prier pour lui.

Ecoutez saint Jean Chrysoslome qui a prévu et formulé votre objection. On lui disait, comme on le dit de nos jours : « Je pleure ce cher défunt, parce qu'il est mort en pécheur : profiler hoc ipsum plantjo, (jaocl peccator excessit. » Or, il répond qu'il faut quand même prier pour son salut, parce que ce salut est possible. « Il faut aller à son secours autant que vous le pouvez, non par des larmes, mais par des prières, des supplications, des aumônes et des sacrifices. Toutes ces choses ne sont point de folles inventions. Ce n'est pas en vain que, dans les divins mystères, nous faisons mémoire des morts ; ce n'est pas sans fruit que nous

1 Chapitre xvui.

approchons de l'autel, et que nous prions pour eux l'Agneau qui efface les péchés du monde ; mais il leur en revient quelque consolation... Montrons -nous donc empressés à secourir nos chers défunts et offrons pour eux nos prières... Il peut même se faire que nous leur obtenions un pardon complet : fieri potest ut veniam eis omni ex parte conciliemus. Pourquoi donc êtesvous encore dans l'angoisse ? Pourquoi cette tristesse et ces lamentations!3 L ne si grande grâce ne peut- elle s'obtenir pour celui que vous avez perdu l ? »

Xous ne pouvons mieux faire que de citer ici l'opinion du cardinal Billot, soit à cause de l'autorité de ce savant théologien , soit parce que ses paroles ont été prononcées précisément à l'occasion des soldats dont nous parlons.

«... La mort sur le champ de bataille pour la cause juste de la patrie, oh! elle est belle, assurément, elle est glorieuse. Je trouve dans le cantique de Débora cette apostrophe par deux fois répétée : Qui sponte oblulislis de Israël animas vestras ad periculum, et encore : Qui propria sponte obtulistis vos diserimini . benedieitc Domino- ; bénissez le Seigneur Dieu des armées.

1 Saint Jean Chrysostome. In I ad Cor. hom. XLI, n° 4.

- Judic. v, 2-9.

car c'est lui qui vous a fait une part si magnifique.

« Et non seulement elle est glorieuse, cette mort devant les hommes, mais n'est-on pas fondé à espérer qu'elle a aussi quoique privilège au regard de la vie éternelle? En effet, je lis au livre des Macbabées1, qu'après la bataille d'Odollam. Judas et les siens étant venus relever les corps de ceux qui avaient été tués, ils trouvèrent sous les tuniques de chacun des morts des objets consacrés au culte idolâtrique de Jamnia, chose que la loi interdisait sévèrement aux Juifs. Et l'écrivain sacré observe qu'il devint alors évident à tous que leur mort avait été la punition de ce péché; car c'était un péché, et un péché des plus graves.

« Mais Judas Machabée va-t-il pour cela désespérer de leur salut? Non pas. Il a la confiance que, malgré tout, Dieu n'avait pas refusé à ces braves, qui s'étaient volontairement offerts pour le combat, la grâce suprême de la pénitence et du repentir ; il s'est empressé de penser qu'ils s'étaient endormis, eux aussi, dans la piété, quod cuni pietate dormitionem. acceperanl, et ayant fait une collecte où il recueillit la somme de deux mille drachmes, il l'envoya à

1 II Mach. xii, 38 scq.

Jérusalem afin qu'elle fût employée à un sacrifice pour l'expiation de leurs péchés et la délivrance de leurs âmes des peines du purgatoire. Or, l'Ecriture, en rapportant ce fait avec éloges, n'y donne -t- elle pas par là même sa pleine approbation?

« Donc, il semble bien que s'il y a toujours, oui toujours, une place possible à la visite de Dieu au moment suprême qui précède immédiatement la mort, même pour les pécheurs qui n'auraient donné jusque-là aucun signe de résipiscence, il y en aura une bien plus large encore dans les circonstances particulièrement propres à émouvoir la divine miséricorde, de la mort sur le champ de bataille. Il semble, par conséquent aussi . que nous soyons autorisés à accueillir cette consolante pensée, que nos frères, nos fils, nos neveux, nos concitoyens, nos petits soldats, tous ces êtres aimés qui sont notre chair et notre sang, qui tombent pour nous défendre contre l'invasion de l'ennemi, que nous ne pouvons, hélas! ni assister, ni aider, ni consoler en ces cruels et terribles instants, sont alors l'objet d'une providence spéciale de Jésus notre divin Sauveur ; que des ('■clairs de grâce traversent ces âmes et les incitent à faire ces actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition, qui, suppléant au défaut des

sacrements de l'Eglise, les disposent à la grâce de la réconciliation et du pardon1. »

Ainsi donc, bien que la mort du soldat ne soit pas un martyre et n'ouvre pas le ciel par sa propre vertu , comme nous l'avons vu , elle est, par sos souffrances et sa générosité, bien propre à toucher le cœur de Dieu et à provoquer une abondante effusion de sa grâce salvatrice; elle fait, selon l'éminent théologien que nous venons de citer, « la place plus large à la visite de Dieu, même pour les pécheurs ».

Une des raisons qui doivent nous exciter à prier pour eux, c'est que Dieu exauce à L'avance les prières qui lui seront faites un jour. De même que, en prévision de la mort de son divin Fils, il a préservé Marie du péché originel, ex morte ejusdem Filii lui prœvisa, de même, en prévision des sacrifices et des supplications que nous lui offrons aujourd'hui, il a pu envoyer à nos chers mourants des grâces extraordinaires de conversion. Notre- Seigneur a révélé à sainte Gertrude qu'il en avait agi ainsi en faveur d'un pécheur de son temps. Elle craignait qne cet homme ne fût mort en état de péché, cependant elle priait pour lui, et Dieu lui dit : « Ma lumière divine, qui pénètre dans l'avenir, in ayant fait connaître que tu me

1 Voir en Appendice la suite de ce discours.

ferais pour lui cette prière, je mis en lai de

bonnes dispositions pour le préparer à jouir des fruits de la charité1. »

On lit dans la vie du Père de Ravignan par le Père de Ponlevoy :

« Le Père de Ravignan aimait à parler des mystères de la grâce, qu'il croyait se passer au moment de la mort, et son sentiment paraît avoir été qu'un grand nombre de pécheurs se convertissent à leurs derniers instants et expirent réconciliés avec Dieu. 11 y a. dans certaines morts, des mystères cachés de miséricorde et des coups de grâce où l'œil de l'homme ne voit que des coups de justice. A la lueur d'un dernier éclair, Dieu quelquefois se révèle à des âmes dont le plus grand malheur avait été de l'ignorer ; et le dernier soupir, compris de Celui qui sonde les cœurs, peut être un gémissement qui appelle le pardon. »

Le même Père de Ravignan écrivait à la reine Amélie, très affligée de la mort tragique de son fils, le duo d'Orléans, qui ne pratiquait pas :

u Aucune borne, aucune impossibilité n'est placée ici -bas entre la grâce et l'âme, tant qu'il reste un souffle de vie. Il faut donc toujours espérer et adresser au Seigneur d'humbles et

1 Les insinuations de la divine piété, liv. Y, cliap. xix. Edition Oudin, 1875, p. 564.

persévérantes instances. On ne saurait dire jusqu'à quel point elles peuvent être exaucées. De grands saints et de grands docteurs ont été bien loin, en parlant de cette efficacité puissante des prières pour des âmes chéries, quelle qu'ait été leur fin. Nous connaîtrons un jour ces ineffables merveilles de la miséricorde divine; il ne faut jamais cesser de l'implorer avec une profonde confiance. »

Un homme s'était suicidé en se jetant du haut d'un pont dans une rivière. Une sain le hésitait à prier pour lui, le croyant damné. Mais Notre- Seigneur lui dit : « 11 faut prier; entre le pont et (a rivière, il y a place pour un acte de repentir et pour ma miséricorde. »

Jetez- vous donc, pauvres parents, entre les bras du Sauveur; dites-lui votre peine qu'il comprend si bien, mais dites-lui aussi votre confiance. Il a aimé votre fils, voire mari, votre frère, votre ami. Il a désiré plus que vous son salut; il est mort pour le lui obtenir. Il a prévu \os larmes, et il s'est dit : « Elles ne couleront pas en vain. » Il a prévu vos prières, et il s'est dit : « Elles sont saintes. » Mais redoublez -les. OfiVez pour celui que vous désirez tant revoir le sang précieux de Jésus à la sainte messe; offrez pour lui de ferventes communions et répétez : « Cœur de Jésus, j'ai confiance en vous! »

WXI

A QUI PENSENT-ILS EN MOI il \NT ?

Ils sont partis, mais leur dernière pensée s'est envolée vers vous, oh! combien tendre, combien émue î Des larmes sont tombées de leurs yeux au souvenir de tous les bien -aimés qu'ils laissaient sur la terre et dont ils se représentaient la douleur. Ils ont demandé à Dieu, en retour de leur sacrifice . de vous bénir et de vous réunir un jour à eux dans le ciel.

Quelques-uns ont écrit pour vous de touchants adieux, novissima verba, testament du cœur où les richesses que l'on partage sont des affections, des espérances chrétiennes , de magnifiques sursum corda. On a trouvé à côté d'eux des mots émouvants, crayonnés à la hâte sur le champ de bataille, tachés de leurs larmes ou de leur sang. Plus souvent, ils les avaient écrits à l'avance en prévision du dénouement tragique.

Parfois, c'est un adieu très simple comme celui-ci :

« Chers parents, je suis mort en bon chré-

tien, et ma dernière pensée a été pour vous. Consolez-vous; il y aura une autre vie et, tous, nous nous y retrouverons1. »

Quelques-uns de ces adieux sont d'une poignante beauté, merveilleuses effusions d'amour, traversées par des éclairs de foi, vibrantes de pensées patriotiques et chrétiennes, et parfois d'un lyrisme d'autant plus touchant qu'il s'ignore. Il est difficile de les lire sans pleurer. Ah! si vous en avez de ces lettres sublimes, gardez-les jalousement, relisez-les avec respect, obéissez aux recommandations qu'elles vous jettent du haut du ciel. Laissez -moi vous en citer quelques-unes.

« Quand tu recevras cette lettre, ma bien bonne chérie, je ne serai plus de ce monde. Je le conjure et te supplie de te soumettre à la volonté de Dieu. Nous avons été trop heureux ensemble pendant ces trois ans qui se terminent le 25 avril. Notre affection était si grande que mon cœur éclate en pensant à toi et à notre petit Chariot, qui ne connaîtra pas son père; mais courage! nous nous retrouverons au ciel. Fais comme moi , accepte la volonté de Dieu ; il te bénira, ainsi que notre cher enfant ; et moi, là-haut, je veillerai sur vous deux, mes bien-

1 D'Amédée Collin, tombé glorieusement à la tête de sa section le 23 mai 1915, à Notre-Dame de Lurette.

aimés. Ce sera en criant : « Vive la France! » que je monterai à l'assaut, le premier, en donnant à ma 12e compagnie l'exemple du courage, du devoir et du dévouement1. »

Et celle-ci qui n'est pas moins belle.

a ^Ja chérie, j'écris à tout hasard cette lettre, car on ne sait pas... Si elle t'arrive, c'est que la France aura eu besoin de moi jusqu'au bout. Il ne faudra pas pleurer, car, je te le jure, je mourrai heureux s'il me faut donner ma vie pour elle.

« Tu embrasseras pour leur papa les chères petites ; tu leur diras qu'il est parti pour un long, très long voyage, sans cesser de les aimer, de penser à elles, et de les protéger de loin.

« Je voudrais que Cotte au moins se souvînt de moi... Il y aura aussi un petit bébé, tout petit, que je n'aurai pas connu. Si c'est un fds, mon vœu c'est qu'il soit un jour médecin, à moins cependant qu'après cette guerre la France n'ait encore besoin d'officiers. Tu lui diras, lorsqu'il aura l'âge de comprendre, que son papa a donné sa vie pour un grand idéal, celui de notre patrie reconstituée et forte.

« Je crois que j'ai dit l'essentiel. Au revoir,

1 Lettre du capitaine de Gorsse à sa jeune femme, Mme ia comtesse de Gorsse. Notice de la Croix.

ma chérie, mon amour. Promets -moi de n'en pas vouloir à la France, si elle m'a voulu tout entier. Promets- moi aussi de consoler maman et papa, et dis bien aux petites filles que leur père, si loin soit-il, ne cessera jamais de veiller sur elles et de les aimer. Nous nous retrouverons un jour réunis, je l'espère, auprès de Celui qui guide nos existences et qui m'adonne auprès de toi et par toi un tel bonheur. Pauvre chérie, je n'ai même pas le temps de longuement penser à notre amour, si grand cependant et si fort! Au revoir, au grand revoir, le vrai. Sois forte.

« Ton Jean1. »

Voici une lettre étrange, écrite à un enfant de trois mois, qu'on m'excusera de citer tout entière. Elle est trop belle, trop touchante pour qu'il soit permis de la déflorer. Quelle âme transpire dans ces lignes! L'antiquité a-t-elle jamais entendu de pareils accents? Le soldat qui en est l'auteur a été mortellement frappé le i5 juin i9i5. C'est huit jours avant qu'il a écrit ces lignes sublimes, destinées à être remises un jour à son petit bébé. Je vous défie de les lire sans pleurer.

1 Du lieutenant réserviste Chatanay, tué à Vermelle, Lettre publiée par V Union démocratique d'Auch.

Le 7 juin 1915, Il heures du matin.

« Mon bien -aimé Paul.

« C'est pour toi que j'écris cette lettre, bien que tu n'aies que trois mois et dix jours. Cette lettre, tu la liras un jour, si Dieu te prête vie.

« En ce moment, moi. je suis plein d'ardeur et de courage, surtout en face de l'ennemi. Je suis là pour te défendre et chasser ceux qui veulent envahir notre chère France. Aujourd'hui, ton papa est en face de Souchez et Carency, dans le département du Pas-de-Calais, et j'attends de jour en jour pour sortir une seconde fois des tranchées et prendre à l'assaut ces cotes qui nous dominent.

« Dans ce combat laisserai -je ma vie!} Dieu seul le sait. Malgré que j'aie la ferme confiance de revenir près de toi , cela n'empêche pas de prévoir toutes choses et de t' adresser ces quelques lignes.

(( Mon bien-aimé Paul, tu as déjà eu le malheur de perdre ta maman chérie bien jeune encore. Elle qui ne t'a chéri que quelques instants, combien elle était heureuse et fière de toi ! Malheureusement la mort nous l'a ravie. Tu n'as que ton papa, mon petit aimé, qui est là -bas sur le front, bien loin de toi. A cette

distance, combien il t'aime! Et combien encore il voudrait être près de toi, veiller sur toi, te voir grandir en force et en sagesse! Oui, ce serait bien mon plus grand bonheur ici-bas; mais si Dieu veut une seconde victime, que sa sainte volonté soit faite!

« Au ciel, je serai avec ta maman; nous veillerons sur toi. nous prierons pour toi et nos parents jusqu'à ce que tu viennes prendre place près de nous. En attendant ce jour, je veux: f exprimer tous mes sentiments d'amour.

« Toi, mon petit Paul, tu es aujourd'hui ma force, mon courage et ma consolation; tu es le seul qui peux me donner ces trois sentiments. Il ne faut pas seulement contenter ton papa et tes parents. Il y a aussi ton Dieu à contenter. Pour y arriver, il faut l'aimer, le servir et nourrir ton âme en l'approchant souvent de la sainte Eucharistie.

« Ici ma plume s'arrête, mon âme te chérit, le cou temple. Elle serait heureuse de te voir travailler au ministère des autels. Cette pensée est ma plus grande consolation.

« Enfin, mon bien-aimé Paul, la vie qui s'ouvre devant toi sera peut-être épineuse, quelquefois douce, ^'importe comment, marche toujours la tête haute, sois loyal et franc, aime tes bons parents, ton prochain comme toi-même.

C'est par ces moyens que tu honoreras ton Dieu et ta famille. Suis les conseils de ta marraine, de tes tantes, de tes oncles, afin qu'un jour nous puissions nous retrouver tous ensemble dans l'éternelle vie.

« Je charge ta marraine, qui est ta seconde mère, de veiller sur toi. Tu la respecteras, tu lui obéiras.

« Du front, ton cher papa t'envoie sa bénédiction paternelle. Pendant toute ta vie, tu prieras pour ton papa et ta maman. Au ciel, nous t'attendons. Au revoir.

a Loris Cadolx. »

Oh! oui, elles seront fécondes les bénédictions paternelles comme celle-ci, tombées de ces grands cœurs de chrétiens qui se sont révélés durant cette guerre. Ames d'enfants, fleurs écloses au milieu de l'orage et baignées de cette rosée de sang, vous vous épanouirez en beauté et vous nous donnerez une France superbe. Le sang des héros n'est -il pas une semence d'héroïsme ?

La lettre suivante est d'un ouvrier qui a été tué le Jeudi saint, au bois Le Prêtre. Elle est datée du 2 février 191 5; mais ne dirait -on pas qu'elle a été écrite dans un coin du ciel?

« Je n'expédie pas cette lettre, je la laisse

dans ma cantine; et, comme c'est mon dernier adieu, vous y trouverez tout mon cœur.

u J'ai demandé à partir sur le front simplement pour faire mon devoir comme tous les bons Français et pour que vous n'ayez jamais à rougir de moi. Il m'a fallu beaucoup de courage pour quitter, sans y être forcé, ceux que j'aimais; mais la foi m'a aidé, car mon sacrifice a été agréable à Dieu, et, en retour, il vous protégera et vous bénira.

« Quel que soit l'endroit où je tomberai, laissez-y mon pauvre corps. Venez seulement, lorsque tout danger sera conjuré, c'est-à-dire après cette horrible guerre, y déposer la petite fleur du souvenir.

« Considère mes parents comme les tiens, courageuse petite femme. Tu as de grands devoirs à remplir envers tes parents et les miens. Tu as un fils à élever; fais en sorte qu'il fasse la joie de tous et que, du ciel où je vais aller, j'aie le bonheur de contempler une famille unie.

« Te souviens- tu, ma chère petite aimée, lorsqu'il y a un an, le petit André nous fut ravi . notre pensée se fixait vers le ciel où il nous semblait le voir s'ébattre joyeusement avec les petits anges. Regarde- le toujours, ma bienainiée, ce beau ciel où un jour tu nous retrou-

veras. Notre corps est séparé, mais notre pensée ne nous quitte pas. Reste vaillante . courageuse. Pense à ton fils, et pour moi console mes parents ; continue , chère mignonne . à rester l'ange du foyer.

a Lorsque, sur ce champ de bataille, les balles sifflent aux oreilles, lorsque la mitraille fauche impitoyablement les rangs, une sainte image fixe l'esprit du soldat. Il revoit son enfance et celle qui en a fait le charme, celle que le mourant appelle dans son agonie : il revoit sa mère.

« Merci, ma bien chère maman, merci, mon cher papa, des joies que vous m'avez procurées. Vous savez que, de mon côté, j'ai fait tout ce qu'il a dépendu de moi pour vous rendre heureux. Que le cher petit Jean soit pour vous mon souvenir vivant, que ma bien -aimée Maria me remplace près de vous, et puissiez-vous enfin sentir, dans ces quelques lignes, toute l'étreinte de mon cœur.

« Et toi, cher petit, écoute bien les recommandations de ton père. Enfant, sois la joie, l'espoir et l'orgueil de ta vaillante et chère mère et de tes grands-parents. Jeune homme, sois sage , rangé . laborieux . Tu as un nom qui a été noblement porté par tes ancêtres, conserve -le intact; et. lorsque pour toi viendra l'heure de

choisir une vocation, rappelle-toi que tout passe ici -bas, Ne te laisse pas entraîner par ton imagination et crains les illusions de ta jeunesse. Si tes facultés te le permettent, fais-toi l'apôtre des grandes vérités éternelles. Je voudrais te voir vivant avec ta mère, avec tes vieux grandsparents, et semant autour de toi les idées de paix, de fraternité contenues dans l'Evangile. Cher petit Jean, si tu le peux, fais- toi prêtre, et quand Dieu appellera ceux qui t'aiment et qui maintenant ne vivent que pour toi, reçois leurs dernières pensées, afin qu'ils aillent sûrement là -haut retrouver ton papa et ton petit frère.

« Avant de clore mes lèvres, mon cœur s'envole vers vous pour vous embrasser une dernière fois de toute sa force et vous dire : paix* union.

« Au revoir, chère petite mignonne aimée ; au revoir, bonne maman chérie; au revoir, cher papa; au revoir, bien chère marraine; au revoir, cher parrain; au revoir, cher petit Jean.

« Marcel E. »

Le sergent Marcel Ylawiadié, d'Azille (Aude), a tout ce qui embellit la vie, intelligence, fortune, grande situation. Ame d'élite, d'une

exquise délicatesse, il est chéri des malheureux dont il est le bienfaiteur. Mais il ne regrette ici -bas que la pieuse mère qui a fait de lui ce qu'il est, un grand chrétien, l'apôtre et l'ange de son pays : on l'appelle Yangélique Marcel. Gisant clans son sang sur un champ de bataille de Lorraine, au mois de septembre 191 4 , il récite le chapelet sous une pluie de mitraille avec un camarade, puis il dit à celui-ci: Je regrette seulement la douleur que ma mort causera à ma mère... Tu lui diras que son Marcel meurt en bon chrétien et en bon soldat, et que je fais bien généreusement le sacrifice de ma vie pour l'Eglise et pour la France. »

On le voit, nos mourants pensent aussi à la France. « Tout pour la France!... Mon Dieu, sauvez la France... Vive la France'. » Telles sont, avec d'autres variantes d'une délicatesse infinie , les paroles qu'ils murmurent au soir de leur vie. comme nous Talions voir. Leur main fait un suprême effort pour lever bien haut une dernière fois le drapeau tricolore ou pour le presser sur leurs lèvres dans un dernier baiser qui est une prière. N'en soyez pas jaloux, parents et amis, c'est encore vous, votre race, votre foi, votre âme, qu'ils saluent dans l'âme de la patrie.

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