AL CIEL ILS PENSENT A NOUS
Il est Line question qui intéresse et parfois inquiète vivement nos cœurs. Nous nous demandons si nos parents et nos amis pensent à nous dans le ciel et s'ils nous aiment encore. Nous nous demandons qLiel accueil ils nous feront et quelles relations ils auront avec nous, quand nous les retrouverons là-haut. Xous craignons peut -être que la \Tie de Dieu, absorbant toutes leurs facultés, ne leur fasse oublier les choses de la terre, et ne les rende indifférents même à leurs compagnons de félicité. Or, c'est là une erreur.
Ils pensent à nous, ils continuent à nous aimer, ils prient pour nous. D'ailleurs, il serait étrange que la charité, qui est la reine des vertus, fût tout à coup morte dans leur cœur à leur entrée dans le paradis. Ils imitent Dieu qui a toujours les yeux fixés sur nous et nous enveloppe de sa tendresse.
Saint Augustin se sert de cet argument. Parlant de son ami Nebridius, il s'écrie : « Il est heureux au ciel, mais il ne m'oublie pas. Gomment m'oublierait- il, Seigneur, puisque vousmême, dont s'enivre son âme, vous vous souvenez de moi ? »
Saint Cyprien nous dit : « Hâtons -nous, courons vers notre patrie ; allons saluer nos ancêtres. Nous sommes attendus là- haut. Nous sommes désirés par nos bien-aimés, nos parents, nos frères, nos enfants. Assurés de leur immortalité, ils sont pleins de sollicitude pour notre salut. »
Saint Bernard se sert presque des mêmes mots dans un sermon sur saint Victor : « Il est bien rassuré pour lui-même, mais plein de sollicitude pour nous, securus qu'idem sibi, sed nos tri sollicitus. »
Honorius d'Autan s'est inspiré de la même idée : « Les justes, dit-il, prient pour ceux qu'ils ont aimés dans le Seigneur et pour ceux qui les invoquent. Mais leur joie ne sera pleine et entière qu'après la résurrection, quand ils auront recouvré leur corps et que nous serons allés les rejoindre ; car maintenant notre absence leur cause quelque inquiétude , de nos Ira absentia sollicitantur. »
Saint Paulin rie Noie écrit au poète Àusone : « L'âme survit au corps et elle garde ses sentimonts et ses affections aussi bien que sa vie. En quelque lieu que me place après ma mort notre commun Père, je vous porterai dans mon cœur, et le trépas qui séparera mon âme de mon corps ne mettra pas un terme à mon amour pour vous. »
Mais voici un témoignage qui touchera plus profondément le cœur des mères. Sainte Françoise Romaine vit un jour son fils Evangelista, mort depuis un an, lui apparaître dans l'éclat d'une merveilleuse beauté. Poussée par un mouvement de curiosité bien naturel, elle lui demanda s'il pensait à elle dans le ciel, num matrk suœ meminisset in cœlis. Evangelista lui assura dans les termes les plus affectueux qu'il pensait toujours à elle, qu'il l'aimait et lui obtenait de grandes grâces. »
Ils nous attendent au ciel, saint Cyprien nous le disait tout à l'heure. Ils ont hâte de nous y voir. C'est là une pensée singulièrement douce et réconfortante.
Le vicomte de Borelli, dans sa belle poésie de la Légion étrangère, raconte que ses soldats, les mercenaires du Tonkin, le voyant s'exnosor à la mort, lui disaient de se ménager. C'était à eux. pauvres enfants perdus, de mou-
rir ; car ils n'avaient ni amis ni famille, tandis
que lui avait des êtres bénis qui l'attendaient au loin :
On vous attend ! Et nous, on ne nous attend plus,
Nos bien -aimés nous attendent de même sur les rivages éternels, sous ces portiques de saphir et d'émeraude que saint Jean a chantés.
Arrière donc cette sombre théorie qui brise avec le fil de la vie les amitiés et les amours légitimes de la terre! C'est une des formes du jansénisme. C'est la malédiction, jetée au nom de la grâce et de la gloire, à tout ce qu'il y a de beau et d'exquis dans la nature. C'est Dieu posé en tyran jaloux de nos cœurs, poursuivant ou étouffant en eux les sentiments les plus profonds et les plus doux.
Un pareil ciel ne serait plus, en dehors de la vision béatifique, qu'un pastiche du Nirvana bouddhique, une monstrueuse inertie. Or, il est l'épanouissement transcendant de la vie humaine divinisée. Sans doute les élus voient et aiment Dieu par-dessus tout, mais ils voient à travers lui et ils aiment en lui tout ce qu'il a fait de beau et d'aimable.
XWYIII