ILS SOVT TOUJOURS PRES DE NOUS
Celui que vous pleurez a été séparé de vous plus ou moins longtemps sur la terre. Vous cherchiez alors à le rejoindre, à communiquer avec lui par des lettres, où vous mettiez tout votre cœur, et parfois peut-être quelques larmes; et c'était leur plus douce consolation au front de vous lire. C'était la vôtre aussi de recevoir de leurs nouvelles. La chère écriture vous faisait tressaillir. Avec quelle avidité vous lisiez les pages trop courtes ! Parfois un souvenir y était joint, une fleur, un portrait. Récemment, une femme . ayant essuyé avec un petit morceau de buvard une de ses larmes, tombée sur une lettre qu'elle écrivait à son mari, eut l'idée de mettre ce buvard sous l'enveloppe et elle ajouta ces mots : « Embrasse-le , il a bu mes larmes. » Quelque temps après, son mari blessé le lui renvoyait avec cette ligne : « Embrasse-le, il a bu mon sang. » Cette correspondance était pour vous comme une présence factice, imaginaire,
qui remplaçait la présence réelle de vos amis et trompait le chagrin de leur absence.
En vérité, vous avez mieux, maintenant que votre parent est au ciel. Car le ciel est tout près de nous moralement. Nous pouvons communiquer à chaque instant avec ses habitants par une correspondance invisible et spirituelle.
Quelques malheureux recourent au spiritisme pour se mettre en relations avec leurs morts. Ils ont tort ; ils commettent un grave péché et sont les dupes d'un mensonge. Dans ces apparitions, ces conversations, ces messages, il y a toujours ou une supercherie , ou une hallucination, ou un sortilège diabolique, mais ce n'est jamais l'âme que vous aimiez qui vous parle. S'il y a quelqu'un derrière le rideau , c'est le démon, et il ne faut pas jouer ni même causer avec lui. Bien souvent, après une consolation passagère, le spiritisme produit un affolement malsain , une sombre mélancolie et conduit au suicide : c'est ce que voulait l'Esprit du mal.
Mais le besoin profond de nos cœurs auquel le spiritisme répond par un mensonge peut être satisfait autrement. Par la pensée, par la prière, nous pouvons vivre dans une sorte de communion spirituelle avec les âmes qui nous ont quittés. Un rideau léger nous sépare d'elles; rideau opaque pour nos yeux , mais transparent
pour les leurs. Elles nous voient, elles Bilivi d.I nos mouvements, s'attristent de nos fautes, se réjouissent de nos actes de vertu. Elles sont un peu pour nous comme des anges gardiens bénévoles. Saint Grégoire de Nazianze attribuait ce rôle à son illustre ami saint Basile : « Maintenant, écrivait-il. Basile est dans les cieux. Mais, en s'en allant, il ne nous a pas quittés tout à fait. Parfois même il vient m'avertir par des visions nocturnes . cl il me reprend lorsque je m'écarte de /non devoir. »
Fénelon exprimait la même pensée à la duchesse de Beauvilliers qui venait de perdre son mari :
v( Non, il n'y a que les sens et l'imagination qui aient perdu leur objet. Celui que nous ne pouvons plus voir est plus que jamais avec nous. Nous le trouvons sans cesse dans notre centre commun. 11 nous y voit, il nous y procure les vrais secours; il connaît mieux que nous nos infirmités, lui qui n'a plus les siennes, et il demande les remèdes nécessaires pour notre guérison. Pour moi, qui étais privé de le voir depuis tant d'années, je lui parle, je lui ouvre mon cœur, je crois le trouver devant Dieu, et quoique je Taie pleuré amèrement, je ne puis croire que je l'aie perdu. Oh ! qu'il y a de réalité dans cette société intime ! »
A la veuve du duc de Chevreuse, il écrivait :
« Unissons -nous de cœur à celui que nous regrettons ; il ne s'est pas éloigné de nous en devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins. Arrivé heureusement au port, il prie pour nous, qui sommes encore exposés au naufrage. Il nous dit d'une voix secrète : « Hâtez-vous de nous rejoindre. » Les purs esprits voient, entendent, aiment toujours leurs vrais amis dans leur centre commun. Leur amitié est immortelle comme sa source. »
M?1 Bougaud a décrit cette action de nos chers défunts dans une page délicieuse :
u La grande et triste erreur de quelques-uns, même bons, c'est de s'imaginer que ceux que la mort emporte nous quittent.
(( Ils ne nous quittent pas, ils restent!
« Où sont-ils? Dans l'ombre?
« Oh 1 non, c'est nous qui sommes clans l'ombre. Eux sont à coté de nous, près de nous, sous le voile, plus présents que jamais. Nous ne les voyons pas, parce que le nuage obscur nous enveloppe, mais eux nous voienl. Ils tiennent louis beaux yeux pleins de gloire arrêtés sur nos yeux pleins de larmes. 0 consolation ineffable ! 1rs morts sont des invisibles, ce ne sont pas des absents !
a J'ai souvent pensé à ce qui pourrait le mieux consoler ceux qui pleurent. Le voici : c'est la foi à cette présence réelle et ininterrompue de nos morts chéris. C'est l'intuition claire , pénétrante , que par la mort ils ne sont ni éteints, ni éloignés, ni même absents, mais vivants près de nous, heureux, transfigurés et n'ayant perdu dans ce changement glorieux ni une délicatesse de leur âme , ni une tendresse de leur cœur, ni une préférence de leur amour ; ayant, au contraire, dans ces profonds et doux sentiments, grandi de cent coudées. La mort est pour les bons la montée éblouissante dans la lumière, dans la puissance et dans l'amour. Ceux qui jusque-là n'étaient que des chrétiens ordinaires deviennent parfaits; ceux qui n'étaient que beaux deviennent bons; ceux qui étaient bons deviennent sublimes ! »
Voici réalisée, dans l'âme si délicate et si chrétienne d'Ozanam . cette douce communion avec une âme partie pour l'éternité. En janvier 18^2, écrivant à un ami éprouvé, il lui raconta qu'après avoir perdu sa mère il fut. pendant quelque temps, plongé dans une désolation immense, où l'idée même d'une consolation lui semblait non seulement impossible, mais injurieuse à son amour :
a Bientôt, continue-t-il, d'autres moments
sont venus où j'ai commencé à pressentir que je n'étais point seul , où quelque chose d'une douceur infinie s'est passé au fond de moi. C'était comme une assurance qu'on ne m'avait point quitté, c'était comme un voisinage bienfaisant quoique invisible, c'était comme si une Ame chérie, en passant, m'eût caressé de ses ailes. Et, de même qu'autrefois je reconnaissais les pas, la voix, le souffle de ma mère, ainsi, quand un souffle réchauffant ranimait mes forces, qu'une idée vertueuse se faisait entendre à mon esprit, qu'une salutaire impulsion ébranlait ma volonté, je ne pouvais m'empécher de croire que c'était toujours elle.
« Maintenant, après deux années..., il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle était toujours là à mes cotés. Il y a surtout, lorsque j'en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien , et alors je pleure peut-être plus que dans les premiers mois; mais il se mêle à celte mélancolie une ineffable paix. Quand je suis bon, quand j'ai fait quelque chose pour les pauvres qu'elle a tant aimés , quand je suis en repos avec Dieu qu'elle a si bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois, si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne, comme nous faisions ensemble le soir au pied du crucifix. Enfin
souvent..., lorsque j'ai le bonheur de communier, lorsque le Sauveur vient me visiter, il me semble qu'elle le suit dans mon misérable cœur, comme tant de fois elle le suivit, porté en viatique, dans d'indigentes maisons, et alors j'ai une ferme confiance de la présence réelle de ma mère auprès de moi. »
Voilà comment un fils vivait en communion intime, perpétuelle, avec l'âme de sa sainte mère. N'est-il pas plus facile pour une mère, une veuve, d'entretenir avec rame de son fils ou de son époux retourné à Dieu ce pieux commerce de pensées et d'affections :j
Il en est parmi nos soldats qui invoquent un camarade mort en prédestiné durant celte guerre, qui lui parlent la nuit dans la tranchée et se recommandent à lui dans le péril. En voici un exemple délicieux.
Le sergent Jacques de M... a un culte pour son frère Tony. Et Tony le mérite bien: âme exquise, après avoir vécu en saint, il est mort en héros, glorieusement tué, le 20 mai 1910, à Notre-Dame de Lorette.
Chargé, au mois de septembre, de conduire sa section à la prise d'une tranchée ennemie, Jacques est accueilli par une terrible salve de mitraille. Il fait coucher ses hommes; mais, quoique blessé , il reste lui - même debout pour
les encourager à riposter. C'est miracle qu'il ne soit pas tué. Mais une aile invisible le couvre. Tandis qui 1 excite ses compagnons allant des uns aux autres, il se recommande à son frère; il se figuré l'avoir à ses côtés; il ne cesse de répéter : « Tony, garde - moi ! Tony, sauve-moi ! » Et non seulement son ange le protège, mais il lui inspire son magnifique courage.
Los morts tiennent une grande place dans notre existence. Ils ne sont morts qu'à cette vie factice de trépidation, de bruit et de soucis matériels, qui trop souvent absorbe nos sens; mais ils vivent d'une vie de silence, de prière, d'amitié mystérieuse, comme les anges qui volent autour de nous. Pas de spiritisme! Pas (!<■ tables tournantes qui font tourner les tètes ! Pas de désincarnés ou de réincarnés, créations du diabolisme ou de la supercherie! Mais la tranquille et sereine communion des âmes, telle que la pratiquaient saint Grégoire et saint P>ern.ud, Fénelon et Ozanam : voilà la douce perspective <pie la foi ouvre à nos cœurs.
LA. JOIE DE LA. REUNIOS Al" CIEL
Mais cette communion des âmes commencée ici-bas n'aura sa plénitude qu'au ciel, et voilà en somme la grande pensée consolatrice ; sans elle, toutes les autres sont vaines. Si votre enfant, comme vous devez l'espérer, est auprès de Dieu, vous pouvez, vous devez l'y rejoindre, et alors ce sera la joie absolue.
Mais j'entends quelques esprits inquiets élever des cloutes sur cette joie. Est-il vrai, disent-ils, que l'on se reconnaît là- haut entre parents et amis? Absorbé par la contemplation du Créateur, n'est-on pas indifférent à la présence et à la pensée des créatures?
Saint Thomas d'Aquin nous enseigne que les élus auront entre eux ces relations d'amitié et de charité divine. En effet, les raisons qu'ils avaient de s'aimer sur la terre ne seront pas détruites, non enim cessabunt ab anima beati honestae dilectionis causas. Ils y trouveront la source d'une joie accidentelle qui s'ajoutera à
la joie substantielle de la vision béatifique. Ils sont inondés des clartés divines; mais, comme des diamants qui se renverraient mutuellement les feux du soleil , ils se renvoient les feux de la divinité. Ils s'admirent les uns les autres, ou plutôt ils admirent les uns dans les autres la beauté infinie qu'ils reflètent diversement.
Dieu nous dit que le ciel est son royaume, par conséquent une société; mais qu'est-ce qu'une société dont les membres seraient étrangers entre eux? Il nous commande de nous aimer, parce que nous sommes ses enfants ici-bas; mais ne le serons-nous pas encore plus dans le paradis? C'est là une de ces causes honnêtes de dilection dont nous parle saint Thomas.
Nous avons vu plus haut que les élus nous aiment maintenant que nous cheminons sur la terre malgré nos fautes, et ils ne nous aimeraient plus quand ils nous verront près d'eux sans défauts et sans taches! Ils se réjouissent de nous voir prendre le bon chemin , et ils ne se réjouiraient pas en nous voyant parvenus au terme radieux! Une mère du haut du ciel veille sur son fils, prie pour lui, l'enfante lentement à la vie chrétienne, et, au moment précis où il entre dans le ciel qu'elle lui a tant souhaité, elle lui deviendrait tout à coup indifférente et il*
lui dirait: « Je ne te connais plus: laisse-moi jouir en paix de la vision de Dieu! » Ce serait un désordre contre nature. Or, la grâce ne tue pas la nature, mais la sanctifie. La gloire ne l'opprime pas, mais la béatifie.
Tertullien, saint Athanase, saint Jean Clirvsostome , saint Grégoire de Nazianze , saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Bernard, saint Paulin de Noie nous répètent à l'envi qu'au ciel on se reconnaît, on s'aime, on est uni par les liens les plus doux de l'amitié et de l'amour.
Les amis se reconnaîtront. Saint Grégoire de Nazianze est persuadé que son amitié avec saint Basile refleurira au ciel. Il se le représente l'accueillant dans la gloire et lui montrant les splendeurs du bienheureux séjour.
Saint Bernard dit d'un de ses amis : « Il était mien durant la vie. il sera mien après la mort et je le reconnaîtrai dans la patrie. »
Sainte Catherine de Sienne raconte que Dieu lui dit dans une révélation : « Bien que tous mes élus soient indissolublement unis ensemble par une parfaite charité, il règne toutefois une singulière communication, une joyeuse et sainte familiarité entre ceux qui se sont réciproquement aimés sur la terre. »
Même pensée dans saint François de Sales :
« Quel contentement recevrons-nous en voyant ceux que nous avons si chèrement aimés en celle vie!... Les amitiés saintes, comme elles auront été commencées pour Dieu en cette vie, elles se continueront en l'autre éternellement. »
Les frères se reconnaîlront. Saint Ambroise a écrit des pages touchantes sur son frère Satyras. « ïl le prie de ne pas le laisser languir sur la terre, de l'attirer au plus tôt au séjour glorieux, où ils se réjouiront ensemble pour toujours. » Saint Bernard tressaille à la pensée de se réunir un jour à son frère Gérard qu'il aime tendrement.
Les époux se reconnaîtront. Notre -Seigneur nous dit que les plaisirs charnels seront bannis du ciel et que les élus y seront comme des anges, neque nubent neque nubentur, sed erunt quasi angeli in cœh. Mais l'union des cœurs et l'amour n'en seront que plus vifs, l'intimité plus parfaite et plus douce.
Saint Jérôme écrit à une veuve : « Regardez votre Lucinius comme un frère, mais réjouissez-vous de ce qu'il règne avec Jésus -Christ. Victorieux et sûr de sa gloire, il vous regarde du haut du ciel , il vous soutient dans vos peines, il vous prépare une place auprès de lui, avec ce même amour et cette même charité qu'il avait jadis pour vous. »
Saint Augustin affirme à une veuve qu'elle n'a pas perdu son mari, puisqu'elle le rejoindra un jour et qu'alors elle le connaîtra et. par suite, l'aimera mille fois mieux.
Saint Chrysostome a écrit de belles pages à une jeune veuve. Il lui promet qu'elle retrouvera un jour celui qu'elle pleure : « Si vous désirez voir votre mari, si vous voulez jouir de votre mutuelle présence, faites briller en vous la même pureté de vie qui brillait en lui et soyez assurée de parvenir ainsi au même chœur angélique où il est parvenu lui-même. "\ ous habiterez avec lui non pas seulement cinq ans comme sur la terre, ni pendant vingt, cent, mille, deux mille, dix mille et plus d'années, mais pendant des siècles sans fin. Vous retrouverez alors votre mari, non plus avec cette beauté qu'il avait ici-bas, mais avec une beauté plus grande, une splendeur qui surpassera les rayons du soleil. »
Mais que dire des pères et des mères ? Saint Théodore Studite écrit à un père : « Vos enfants ne sont pas perdus pour vous ; ils demeurent sains et saufs. Quand vous serez parvenu au terme de la vie, vous les reverrez joyeux et triomphants d'allégresse. » Ce même saint parle de la joie qu'il aura à retrouver sa mère au ciel : « Mère vénérable et très re-
greltée, où nous as-tu laissés? En quel lieu aslu été transportée? Je 'sais bien que tu es là d'où le chagrin et la douleur sont bannis; là où sont aussi nos frères communs que lu as tant regrettés et avec qui tu désirais tant te trouver réunie ! »
Sainte Thérèse écrit : « Je m'arrête souvent à cette pensée : lorsque des enfants goûteront au ciel les joies éternelles et s'en verront redevables à leur mère, par quelles actions de grâces ne lui témoigneront-ils pas leur reconnaissance, et de quel redoublement de bonheur le cœur de cette mère ne se sentira- 1- il pas tressaillir à l'aspect de leur félicité! »
Courage donc, o vous qui souffrez, vos bien -aimés ne souffrent plus. Rien ne leur manque, si ce n'est vous; mais ils se réjouissent à la pensée de vous accueillir plus tard au ciel et à la vue des efforts que vous faites pour y parvenir. Redoublez donc de vertus et de prières ; c'est la seule manière que vous ayez d'augmenter leur bonheur et de leur prouver véritablement votre amour.