CETTE GUERRE RESPLENDIT DE SURNATUREL
Le monde est étonné des qualités que la France a déployées pendant cette guerre. Il le sera bien davantage quand le recul du temps lui permettra de voir tout ce qui s'y est passé de beau et d'héroïque. Mais, parmi les phénomènes d'ordre moral les plus remarquables, il faut mettre au premier rang la vague religieuse qui a soulevé l'âme de nos combattants.
Voilà une nation qui passait universellement pour irréligieuse. :\ous savions bien, nous, prêtres, qui vivions tendrement penchés sur son âme, épiant ses moindres tressaillements, qu'elle recelait des trésors de foi. de charité humaine et divine et même de sainteté, et que, chez les indifférents, la foi n'était le plus souvent qu'endormie. Mais ceux du dehors, mais les étrangers surtout, ne pouvaient s'en douter et, obligés de juger par les apparences, ils déclaraient la France athée et pourrie. La ver-
tueuse Allemagne, surtout, aimait à nous décocher ces épithètes.
Toute la nation n'est pas retournée à Dieu, tant s'en faut, ni même toute l'armée. Le diable ne perd jamais ses droits, si l'on peut dire; il continue à tenter les hommes, qui continuent à succomber. La caserne n'est pas une école de chasteté. Certains dépôts en particulier ont été désastreux pour le moral de nos troupes. La mort en est loin, et sa voix grave y est remplacée par les grelots de la folie et du plaisir. Les ribaudes ont été de tout temps la peste des armées. Saint Bernard les flétrissait. Saint Louis s'en affligeait. Jeanne d'Arc la pure brisait sur leur dos sa bonne épée de Fierbois. Elles jettent encore leurs filets dans les cantonnements éloignés du feu, et il n'y a pas de Jeanne d'Arc pour les en chasser. Là est l'œuvre de chair; l'œuvre de l'Esprit est ailleurs, là où l'homme sent le voisinage de l'éternité.
C'est au front qu'a eu lieu le grand miracle moral de cette guerre, la conversion de milliers de cœurs. C'est le Calvaire où l'âme de la France, crucifiée avec le Christ, a imploré le pardon divin. C'est le Thabor où, transfigurée comme lui, elle est apparue dans la gloire du sacrifice, éblouissante comme la neige
et le soleil. Tout à coup, au son du canon, des profondeurs de la race frappée par la main de Dieu, une source a jailli de foi héroïque et de piété, et elle ne cesse, depuis des mois, de couler limpide, généreuse.
« Cette guerre resplendit de surnaturel, » écrit le général Cherfils. Un jeune écrivain, cité par Charles Maurras, nous dit : « Il y a dans cette guerre quelque chose de divin qui frappe tout le monde. » Un journaliste suédois exprime la même impression : « La France a pris, depuis le mois d'août 1914. une apparence quasi céleste aux yeux de l'univers. » Un aumônier écrit : < ('ne fermentation extraordinaire de la grâce divine, tel est le fait merveilleux dont j'ai été constamment le témoin sur le front. »
Nos jeunes gens se sont révélés aussi croyants pt même plus pieux que les compagnons de saint Louis. Les tranchées sont devenues des lieux de prière. Aux heures où tomhent les obus, quand il faut se terrer pour laisser passer l'ouragan, ce sont des catacombes où l'on se recommande au Christ, comme au temps des Césars païens. Aux: heures d'accalmie, ce sont de chastes Thébaïdes d'où montent les psalmodies. Des anachorètes de vingt ans y lisent des livres pieux, récitent à haute voix des prières, arborent des médailles , écrivent des lettres toutes ruis-
selantes de piété : nous en avons lu des milliers que ne renieraient pas de véritables saints. Puis, quand vient l'heure de la charge ou de l'assaut, nos chevaliers font le signe de la croix, s'inclinent une dernière fois sous l'absolution donnée par un camarade, offrent à Dieu leur sacrifice, et, bien souvent, frappés d'une balle ou d'un obus, meurent en prédestinés.
Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable, c'est leur goût pour la sainte communion. Des millions d'hosties sont consommées au front, et rien au monde n'est plus apte à y entretenir une vie divine. Il faut voir là, croyons-nous, une suite de l'énergique impulsion donnée par Pie X à la communion fréquente et quotidienne. C'est un phénomène que le monde n'avait jamais vu. Les aumôniers catholiques d'Allemagne et d'Autriche ont avoué bien souvent qu'il n'y avait rien de pareil parmi leurs troupes .
Sans doute, il en est qui sont restés sourds à l'appel d'en haut ; mais ce sont des exceptions. La plupart de ceux qui ne pratiquaient pas se sont convertis avant de mourir. Nos aumôniers sont unanimes sur ce point. « On ne refuse jamais ou presque jamais notre ministère, nous disent -ils. Presque partout on l'attend impatiemment ; on le sollicite ; on
s'inquiète quand il tarde ; on l'accepte avec des transports de joie et de reconnaissance. »
Je ne crois pas qu'à aucune époque, même au temps des croisades, les soldats français aient montré plus de piété. On communiait beaucoup moins dans les camps au temps de saint Bernard, de saint Louis et de Jeanne d'Arc. Je citerai bientôt un grand nombre de paroles admirables de foi tombées des lèvres de nos combattants. Il y en a des milliers dont on pourrait faire le livre d'or du soldat chrétien.
La vie religieuse qui circule partout dans cette bande de vingt kilomètres de large, artère de sang héroïque, qui va de la mer à Belfort, étonne ceux qui ne nous connaissaient pas. Un prêtre brancardier écrit de R... (Haute- Alsace), à M5' l'évêque de Saint-Claude, le 22 octobre 191 \ :
« Les soldats de France font bonne figure en Alsace. Les habitants du pays, à qui on avait dit que la France n'était plus chrétienne, sont stupéfaits de voir les foules de soldats remplir les églises devenues trop petites. Nos chefs donnent d'ailleurs le bon exemple, et les dangers continuels qui nous menacent sont un stimulant énergique. »
Le même spectacle impressionne vivement les Anglais protestants qui en sont témoins.
L'un d'eux écrit dans le Times du i/j août i9i5 :
u Le soussigné a passé la plus grande partie de six mois de temps parmi les blessés Iranrais, qui venaient de toutes les régions et de toutes les classes, et l'acceptation et la pratique universelles de la religion le surprirent grandement. La plupart d'entre eux avaient leur chapelet et presque tous portaient au cou des médailles religieuses. Quand ils étaient en assez bon état, ils allaient en foule à la messe. Malades, ils accueillaient avec plaisir les visites du curé; mourants, ils demandaient les derniers sacrements; morts, ils étaient enterrés avec tout le cérémonial catholique. Et cette pratique de la religion n'était pas confinée aux soldats. Les offices à l'église étaient bien suivis, et hommes et femmes, riches et pauvres, étaient constamment agenouillés dans les églises. »
Un autre Anglais exprime la même opinion : « En ma qualité d'officier au service du roi d'Angleterre, même en service actif, me serat— il permis de dire quelle impression a produite sur moi l'extraordinaire esprit religieux de la population au milieu de laquelle nous faisons campagne ? J'ai saisi toutes les occasions de fréquenter les églises de France. Partout où nous avons été, j'ai observé les gens et leurs
habitudes. Partout j'ai trouvé une magnifique piété, une religion qui guide ces personnes et qui remplit leur vie. Les soldats français se rendent dans les tranchées, chacun avec sa petite médaille de la sainte Vierge suspendue à son cou ; ils prient à haute voix pendant le combat, non par peur, comme nous avons tout lieu de le savoir, mais avec un courage sublime et une grande confiance. C'est un vif chagrin pour moi que nos pauvres soldats n'aient pas les mêmes convictions pour leur servir d'appui , les mêmes précieuses consolations dans leurs moments d'épreuve et de besoin.
« Mon ordonnance, un canonnier-conducteur, qui est wesleyien de religion, témoigne le plus ardent désir d'en savoir davantage touchant ce qui doit être, dit -il, la véritable foi. »
Les catholiques allemands que la guerre a mis en contact avec nous éprouvent la même impression. La Libre Parole a donné, le i5 février, un article d'un homme qui a vécu pendant trois mois, du i3 octobre 19 14 au 18 janvier iqi5, dans une grande ville du Nord, sous la domination teutonne. Il a souvent causé avec des officiers allemands catholiques et leurs aumôniers. Or, ils étaient tous extrêmement étonnés de notre catholicisme pratique qu'ils mettaient bien au-dessus du leur.
« Putabam Galliam pejorem ! Je pensais la France bien autrement dégénérée, me disait un aumônier franciscain ; mais vos églises débordent, les hommes assistent très régulièrement à la messe et ils communient comme on ne fait pas en Allemagne. »
« Vos officiers, remarquait un officier supérieur, sont presque tous des catholiques et des catholiques pieux ; il me semble même qu'ils sont trop pieux! »
Les Allemands ont été également stupéfaits de la piété de nos soldats prisonniers. Un de ceux-ci écrit que, dans un camp près de Berlin, quatorze mille hommes assistent à la messe et chantent superbement le Credo , et que, chaque dimanche, il y a mille à quinze cents communions. Il cite le mot d'un général inspecteur qui, visitant un autre groupe plus modeste où la chapelle est une pauvre casemate, s'écriait : « Mais ce sont les Catacombes ! Das sind die Catacomben ! »
M. Fromm écrit dans la Liberté de Fribourg qu'un rédacteur de la Gazette d'ingolstadt, ayant été autorisé à assister à une messe de soldats français internés dans cette ville, en a fait un compte rendu élogieux. Il y relève le recueillement touchant de nos hommes. Il a surtout été frappé par la piété avec laquelle ils se sont
approchés de la sainte communion sur la terre étrangère.
Des jésuites allemands ont dit à un religieux de leur Ordre, prisonnier français : « Nous sommes stupéfaits de la piété de vos officiers. On nous avait dit que c'étaient des mécréants, et nous trouvons des catholiques d'une rare ferveur. »
Des officiers français, prisonniers dans un camp situé au diocèse de Cologne, ont demandé à l'archevêque et obtenu la permission d'avoir le saint Sacrement perpétuellement exposé dans leur chapelle. Ils sont sept à huit cents qui se relayent jour et nuit dans l'adoration devant le saint Sacrement, et beaucoup d'entre eux font la communion quotidienne.
Quelle différence avec les temps passés, et surtout avec certaines époques de notre histoire! Je lisais récemment des lettres écrites des armées de la Révolution et de l'Empire, et j'étais attristé par le relent d'incroyance qui s'en dégage. Jamais un élan du cœur vers Dieu, comme ceux que l'on trouve par milliers dans les correspondances militaires de nos jours. Il s'y épanouit une forte religion de l'honneur et de la patrie; mais la religion surnaturelle, mais la pensée de Dieu n'y est pas, ou bien elle est traitée avec une légèreté qui fait mal.
Dans l'une de ces lettres j'ai noté le nom de « l'Etre suprême » prononcé avec un certain respect : vague sentimentalité de Rousseau ou de Robespierre diluée dans une mer d'esprit voltairien ! Alfred de Vigny est un type représentatif de cette époque dans son noble et triste livre : Servitude et grandeur militaires. Il est brave, il croit à l'honneur; mais un ciel de plomb pèse sur sa tête, un ciel vide ou du moins fermé pour lequel son âme n'a ni ailes ni regards.
Nos pauvres combattants d'il y a cent ans n'avaient pas d'aumôniers pour les assister; ils mouraient sur tous les champs de bataille de l'Europe et de l'Orient, dans les sierras espagnoles, dans les neiges de Russie, au pied des Pyramides, sans sacrements, sans aucun acte, du moins extérieur, de religion. Le geste de l'Empereur les envoyant à la mort leur tenait lieu de bénédiction sacerdotale. Le chant de la Marseillaise était leur Requiem. Terrible dénuement moral sous le brillant manteau de victoire qu'ils promenaient à travers le monde!
Aujourd'hui, au contraire, les prêtres, — aumôniers, infirmiers, brancardiers, soldats ou officiers, — abondent dans l'armée, mêlés aux laïcs. En dehors de leur caractère sacré, leur courage et leur charité leur ont conquis la véné-
ration et la sympathie des soldats. Ceux-ci sont heureux de savoir là, tout près d'eux, dans la tranchée, à côté des fils de fer barbelés, sous la menace des canons, des frères qui, à l'heure des suprêmes angoisses, se muent en pères de leurs âmes, en représentants du Père qui est aux cieux; ils sont heureux de savoir que, si la main qui tue est devant eux, la main qui absout, la main qui vivifie, est encore plus près, toujours levée sur leur tète.
Une loi qui avait un but tout opposé a obtenu cet effet. Elle pouvait, elle devait, dans la pensée de plusieurs, détourner les jeunes gens du sanctuaire. En fait, elle est attentatoire aux immunités de l'Église, menaçante pour l'avenir du clergé. Pour ces raisons et quelques autres. l'Église la condamne, et elle reste un mal1. Mais Dieu, qui sait tirer le bien du mal,
1 Le cardinal Billot, dans son discours du 25 mars 1915, reconnaît « l'ascendant que les prêtres -soldats ont pris par leur héroïsme et leur dévouement sur leurs compagnons d'armes et l'influence apostolique qu'ils ont exercée autour d'eux ». Mais il ajoute : « Nous ne devons pas nous autoriser de ces faits pour nous faire à nousmêmes et contribuer à entretenir autour de nous une mentalité qui, si elle venait à prévaloir, ne présenterait rien de moins qu'un lamentable fléchissement, pour ne pas dire une entière ruine, de l'idée chrétienne. Nous devons, au contraire , nous bien persuader que la loi qui assujétit le clergé à la milice est une loi
et athée, en pleine opposition avec
s'en est servi pour ramener à lui des centaines de milliers d'âmes. Oui, il est permis de croire que ces chères âmes se sont réconciliées avec lui et que, par conséquent, elles sont au paradis ou sur le seuil du paradis.
La piété qui a illuminé leurs derniers moments, voilà quelle doit être la grande consolation des pères et des mères, des veuves et des orphelins. Mais même pour ceux qui ne pratiquaient pas, et dont on ne sait quelles furent les dispositions au moment de la mort, je dis qu'il ne faut pas désespérer. Il faut même espérer que la grâce ne leur a pas fait défaut, qu'ils y ont répondu , et se sont ainsi tournés vers Dieu dans un suprême élan d'amour réparateur. On trouvera dans l'histoire de leurs derniers jours les raisons de cette confiance. Avant donc de les contempler au terme bienheureux où ils ont enfin trouvé le repos, parcourons par le souvenir les dernières étapes de leur vie, les stations de leur glorieux calvaire.
Tordre établi par Dieu et attentatoire au premier chef aux droits les plus sacrés de l'Eglise, aux immunités dont elle a joui jusqu'à ce jour chez tous les peuples et dans tous les temps. »