LES ADIEUX : EXPLOSION DE PATRIOTISME
C'était le Ier août igi4, à 4 heures du soir. Comme une traînée de poudre, une de ces nouvelles qui font trembler la terre s'est répandue jusqu'au fond des plus lointains villages. Tambour, tocsin, affiche blanche, ont annoncé la mobilisation. C'est donc vrai que c'est la guerre demain . la grande guerre . longtemps attendue, longtemps redoutée. Il a donc enfin éclaté le coup de tonnerre qui doit mettre le feu aux quatre coins du monde. Elle a déployé ses ailes d'or pour remonter au ciel, la douce paix descendue avec Jésus sur la terre, et la pitié s'est envolée avec elle. Le règne du glaive commence. Des millions d'âmes ont frémi dans la conscience de vivre l'heure la plus solennelle de l'histoire. Ni affolement, ni stupeur, ni exaltation théâtrale, mais, dans le sentiment complexe, indéfinissable et calme cependant, qui étreint les cœurs, se mêlent, au paroxysme de
l'intensité, nne sourde angoisse, une fierté, une âpre volonté de vaincre et de laver dans le sang de l'ennemi les affronts accumulés depuis un demi-siècle. C'est la France éternelle qui répond à la barbarie éternelle. C'est la Victoire de Rude qui se détache de l'Arc de l'Etoile et qui, le bras nu tendu vers les Vosges, clame dans le vent du soir : u Aux armes, citoyens! » entraînant les fils des vieux Gaulois, les vengeurs du droit outragé, les libérateurs du monde.
Vous vous souvenez de cette heure, ô femmes, ô mères. Elle est restée sur votre cœur, comme l'aiguille brusquement arrêtée par un tremblement de terre sur un cadran. A la pensée des séparations imminentes, des morts inévitables, des flots de sang qui allaient couler, les larmes tombaient silencieuses de vos yeux, mais aussitôt essuyées d'un geste courageux et corrigées par une parole de foi : « A la grâce de Dieu ! Nous ferons, comme toi, notre devoir ! » Et vous avez été dignes de votre bien-aimé. Vous avez mis la caresse de votre amour sur ces derniers instants passés avec lui. Fils ou époux, il vous a longuement embrassées. Père, il a pressé ses petits enfants sur son cœur à les étouffer. Et puis : « Au revoir! Adieu! Et vive la France! »
Les uns sont immédiatement partis pour la frontière. Les autres supputaient avec vous les
jours ou les mois qu'ils espéraient vous donner encore et, le moment venu, ils vous ont quittées, eux aussi. Et peut-être ne les avez-vous jamais revus !
Qu'est-ce donc qui a ainsi, en une soirée, bouleversé tout un pays, disloqué les familles, brisé les liens les plus doux et les plus forts? C'est le plus sublime des sentiments humains, le patriotisme. La Patrie s'est dressée frémissante, elle a crié : « A moi, mes fils! » Et des milliers de voix lui ont répondu : « A toi , mère, et jusqu'à la mort! »
La patrie est digne de cet amour. Avec la religion dont elle est tout imprégnée, elle représente ce qu'il y a de plus sacré au monde. C'est l'écrin immortel de nos amours et de nos gloires. C'est le monument où nos pères ont sculpté l'image de leur âme. C'est la terre qu'ils ont sanctifiée de leurs larmes et de leur sang, et d'où éclosent chaque année les berceaux, espoir et printemps de la race.
Cette patrie, il a plu à Dieu de la combler de toutes les splendeurs, de toutes les grâces. et d'en faire, comme le disait un étranger, le hollandais Grotius, le plus beau des pays après celui du ciel. Mais il lui a surtout donné une âme chevaleresque, éprise des nobles idées ; il en a fait le champion du droit et de l'honneur.
Quand il veut faire un beau geste qui attire les regards du monde, il emprunte le bras de la France. Quand il veut dessiner sur l'horizon des peuples l'arc-en-ciel de l'idéal ou de l'espérance, il emprunte les couleurs de la France. Aussi, pour les étrangers eux-mêmes, elle est toujours la « belle France ». C'est le nom qu'on lui donne dans toutes les littératures et qui exprime le mieux les sentiments de l'univers. Mais pour nous, ses fils, la « belle France » est aussi et surtout la « douce France ». La douce France, c'est celle que Roland et les paladins voient passer dans la brume de sang qui s'étend avec l'ombre sur le val de Roncevaux. C'est elle que saint Louis bénit du rivage africain. C'est pour elle, en même temps que pour le Christ, que Jeanne d'Arc offre sa vie. D'autres guerriers partent en guerre pour s'enrichir et piller. Les nôtres ne combattent quo pour l'honneur de Dieu et de la douce France. De toute leur âme, ils lui disent :
France, veux-tu mon sang?
Il est à toi, ma France !
S'il te faut ma souffrance, Souffrir sera ma loi ; S'il te faut ma mort, mort à moi î Et vive toi, ma France !
C'était un des premiers jours de la mobilisation. Un train emportait vers la frontière des
soldats dont des mains amies avaient enguirlandé les fusils de verdure et de fleurs. L'un d'eux, un paysan, contemplait la campagne qui se déroulait devant lui, baignée dans la lumière d'un beau jour d'été. Cette jeunesse immortelle de la terre parlait à sa jeunesse et remuait en lui les fibres les plus profondes de la race. Eh quoi ! d'affreux bandits la convoitaient et voulaient la souiller ! Ah î non, il ne le permettrait pas ! Il lui ferait un rempart de sa poitrine. Et gravement, se tournant vers ses camarades, il leur dit : Ça vaut bien la peine de mourir pour un beau pays comme celui-là! « Un beau pays comme celui-là! » Toute la tradition française chante dans cette phrase. L'âme des morts se réincarnait dans l'âme de ce simple. Il ne se doutait pas, le pauvre petit, qu'il prononçait une de ces paroles sublimes qui méritent qu'on s'agenouille pour les entendre.
Toute l'histoire de cette guerre est l'illustration de cette parole. « On n'est pas fils de France pour rien, écrit un jeune prêtre soldat. La maman est aimée , on le lui fera bien voir. » Et il tombe bientôt après, le cœur frémissant, sur le champ de bataille1.
Un jeune séminariste de Coutances écrit : u Rien ne me fait plus mal au cœur que de savoir
1 L'abbé Edmond Roze, du clergé de Lyon.
renne mi en France. » Proposé pour la médaille militaire et nommé sous -lieutenant pour sa belle conduite, il se dépense sans compter, en attendant qu'il meure de trois balles : « Qu'est-ce que cela, dit-il, quand il y a la Franoe à défendre ! »
Philippe d'Elbée, sous -lieutenant, digne descendant du héros vendéen, est une belle intelligence et un grand cœur. Savant, lettré, il a devant lui un brillant avenir, et cependant il est détaché de tout et ne pense qu'au sacrifice pour Dieu et pour la France. Blessé deux fois, deux fois il repart pour le front, sur ses instances, avant d'être guéri. Le 8 septembre 1910, il écrit ces nobles paroles : « J'aime la France; et. quand on aime quelqu'un, on éprouve de la joie à souffrir pour lui. Je travaille pour la grande cause qui mérite tous les sacrifices. » Toutes ses lettres respirent son amour de Dieu et de la patrie. Le 12 septembre, veille de sa mort, il communie avec ferveur et récite son chapelet à genoux devant l'autel de la sainte Vierge. Il meurt en héros, frappé par un obus dans une tranchée près d'Arras.
Le capitaine Jacques Dupont, de > alenciennes, glorieusement tué à la tétc de sa compagnie, le 3o août 1 g 1 A ; s'écrie dans son agonie : « Ma mort n'est rien pourvu que la France
soit sauvée I » Et il expire sur ces deux mots : « Dieu me pardonne!... Arive la France! »
Un au Ire écrit : h La victoire de la France est certaine, mon retour Test beaucoup moins; mois j'aime cent fois mieux qu'il en soit ainsi. »
Un tout jeune, frappé au champ d'honneur, crayonne ces mots qu'on a retrouvés à côté de lui sur un papier maculé de son sang : « Si la France est victorieuse , je ne veux pas que ion porte mon deuil. »
Ces mots héroïques ne sont -ils pas le plus
splendide commentaire de la parole du poète :
En avant! Tant pis pour qui tombe!
La mort n'est rien. Vive la tombe, Quand le pays en sort vivant !
En avant !
Un capitaine écrit à sa famille : o Si j'ai l'honneur de tomber en souriant une dernière fois au drapeau de la France, ne soyez pas tristes, mais bien fiers : mon plus beau rêve aura été réalisé. Tant mieux si ma vie est donnée pour venger la honte de 70 ; tant mieux si mon sang peut payer la Lorraine. Si vous ne me revoyez plus, bénissez Dieu et remerciez-le. » Le 5 avril 191 5, il était glorieusement tué en Lorraine1.
1 Le capitaine A de Brinon. Semaine religieuse de Moulins , 5 juin. )
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Un chef de bataillon d'infanterie vient d'être frappe mortellement dans la région d'Arias : sea hommes qui l'adorent l'entourent en pleurant. Il leur dit : « Ne me plaignez pas, mes amis ! Cette mort est celle que j'ai toujours rêvée. Je meurs un jour de victoire. » Puis il tombe dans le délire et récite d'une voix enfiévrée un des Chants du soldat de Déroulède. Enfin. recueillant toutes ses forces, il s'écrie : « Adieu ! Vive la France ! »
Le sergent Philibert annonce à ses parents qu'il veut reprendre ses galons : « Chaque unît, je rêve à mon cher 79. En chrétien je partirai; en chrétien je me conduirai; en chrétien je tomberai. Que cette pensée vous console. Pour Dieu, pour la France et de bon cœur! » C'est là sa devise. Il la répète en allant mourir aux Dardanelles, où son corps attend dans les flots la résurrection des braves.
Jean d'Anglade vient de finir sa philosophie à Saint-Elme, à Arcachon, quand la guerre éclate. Il a dix-huit ans, il s'engage, il part. La Flandre lui rappelle de glorieux souvenirs de famille : un de ses ancêtres servait à Hesdin, un autre faisait partie de la maison du roi à Fontenoy. Le patriotisme lui monte du cœur à la tête ; il s'exalte :
« Je viens, deux jours durant, de traverser
presque toute la France. Quel admirable pays! Jamais je ri ai été aussi décidé à mourir pour ma pairie ! Ici. la vie est à peu près ce que je me la figurais : très dure au point de vue physique, très captivante, très passionnante. Quand on a du sang français dans les veines, la question de vie ou de mort importe peu. Dès le premier soir, les balles se sont amusées à trouer mon képi et à déchirer mes pans de capote ; des obus m'ont couvert de terre et des éclats m'ont légèrement contusionné. Je ne connais rien de plus enivra ni nue ces charges au grand jour, té le haute, poitrine en avant . Voilà qui est français, et non point celte guerre de lapins ou de renards, où l'on se cache dans la boue. J'ai à venger ma pairie. J'irai jusqu'au bout, jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Je n'ai jamais été plus exalté que le jour où j'ai reçu le baptême du feu. Cet enthousiasme dure et durera. »
Il dure en effet un an , soutenu par l'Eucharistie que Jean reçoit constamment. Le 22 juin le jeune caporal est blessé à Neuville- Saint - Vaast et meurt après deux amputations. Au milieu de ses tortures, il disait : « Parle: -moi, mon lieutenant, de la France; parlez-m'en souvent et longtemps, cela me fera oublier mes souffrances. »
Un très grand nombre d'entre eux , comme nous le verrons plus loin, offrent leur vie à Dieu pour la victoire et pour la renaissance religieuse de la France.
Ces sentiments étaient dans tous leurs cœurs le jour de leur départ ; ils n'en sortaient pas toujours avec la même poésie et la même éloquence. Ils restaient parfois au fond de leurs yeux ou dans un sanglot étouffé. Mais ils éclataient dans leur mâle attitude. Comme ils étaient beaux, n'est-ce pas, à cette heure héroïque , nos jeunes gens ! Ouvriers anonymes d'une œuvre séculaire jamais achevée, ils s'en allaient, comme les bâtisseurs de cathédrales leurs pères, porter leur pierre à cette basilique du droit et de l'honneur qu'est la France, offrant pour la cimenter le mortier de leur chair et de leur sang. Ils s'en allaient la défendre, les yeux pleins d'éclairs; et combien parmi eux. plus beaux que les gladiateurs antiques à genoux dans l'arène, pouvaient lui dire : « Salut, ô patrie, ceux qui vont mourir pour toi te saluent î »