‹ Du champ de bataille au cielChapitre 6 sur 38 · BEAUTE DE LA MORT POUR LA PATRIE · texte numérisé non relu

BEAUTE DE LA MORT POUR LA PATRIE

Tons les hommes de cœur reconnaissent la beauté morale du dévouement pour la patrie. Le vieil Horace chantait : « Dulce et décorum est pro patria mori. Il est doux et il est beau de mourir pour sa patrie. » Vingt siècles de christianisme ont fait à cette parole d'un païen un glorieux écho.

C'est cette beauté qui exalte nos parlants. Tls chantent, les yeux noyés dans l'extase :

Mourir pour la patrie C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.

Condamnés à mort volontaires, ils jettent avec joie leur jeunesse en don à la France. Ils ne veulent pas qu'on les plaigne. Ils ne comprennent pas qu'on porte leur deuil. A peine s'ils admettent qu'on les pleure en silence.

L'un d'eux, le sous-lieutenant Pierre Darrouy, apprenant la mort d'un de ses cousins. Mon-

toussé du Lyon, lue dès son arrivée au front, écrit à la mère désolée ces mots que sa mort prochaine allait rendre plus sacrés :

« Ne pleurez pas ces soldats qui sont tombés en braves pour la patrie. Ne ternissez pas leur mémoire par des gémissements et des larmes. Placez leur dernier cri. leurs dernières pensées, leurs derniers gestes, dans le tabernacle des souvenirs, et vouez- leur le culte de la plus pieuse affection... Dieu a voulu nous imposer ce déchirement. Que sa volonté soit faite! Ne lui adressons pas d'amers reproches. »

L'auréole patriotique , nous l'avons vu , n'ouvre pas à elle seule les portes du ciel aux braves tombés au champ d'honneur; mais sa beau lé naturelle peut facilement, aux yeux et avec la grâce de Dieu, se doubler d'une beauté plus haute.

En effet, c'est pour nous un devoir religieux d'aimer notre patrie et de souffrir et de mourir au besoin pour la défendre. L'Esprit-Saint loue en termes magnifiques cet héroïsme.

Débora . dans son célèbre cantique, chante les loris qui se sont sacrifiés pour Israël et maudit les neutres qui sont restés les bras croisés devant les combats du Seigneur :

« 0 vous qui avez spontanément offert votre vie au péril, bénissez le Seigneur!...

« Mon cœur chérit les chefs d'Israël ! Vous qui volontairement vous êtes voués à la mort, bénissez le Seigneur!...

<( Lève-toi, lève-toi. ô Débora. lève -toi, lèvetoi et chante un cantique... Les restes du peuple ont été sauvés et le Seigneur a combattu avec les vaillants...

« Maudissez la terre de Méroz, dit l'ange du Seigneur, maudissez ses habitants, parce qu'ils ne sont pas venus au secours du Seigneur, au secours de ses forts...

« Qu'ainsi périssent tous vos ennemis, Seigneur ; mais que ceux qui vous aiment brillent comme le soleil dans la splendeur de son lever ! . . . »

La Bible nous fait entendre un autre cantique guerrier, celui de David pleurant la mort de Sai'il et de Jonathas :

(f O Israël, pense à ceux qui sont morts de leurs blessures sur tes montagnes !

« Ceux qui étaient ta gloire ont été tués : comment sont-ils tombés, les forts ?

a Ne le dites pas à Geth, ne l'annoncez pas dans les rues d'Ascalon, de peur que les filles des Philistins n'en tressaillent d'allégresse.

« Montagnes de Gelboë, que ni la rosée ni la pluie ne descendent sur vous , que vos champs

n'aient plus de prémices; car c'est là qu'a été brisé le bouclier des forts...

« La llèehe de Jonathas, plongée dans le sang des morts et dans la chair des vaillants, n'est jamais retournée en arrière; le glaive de Saul n'est jamais revenu impuissant.

« Saul et Jonathas, aimables et beaux dans leur vie. n'ont pas été séparés dans la mort; ils étaient plus rapides que les aigles et plus courageux que les lions...

« Comment sont- ils tombés les forts ?

Comment Jonathas a-t-ilété tué sur les montagnes?

« Je pleure sur toi. Jonathas. ô mon frère, toi si beau, loi digne d'un amour au-dessus de l'amour des femmes. Comme une mère aime son fils unique, ainsi je te chérissais.

;< Comment sont tombés les forts? Comment les armes guerrières ont-elles péri? »

L'histoire des Machabées n'est qu'un long poème où Dieu bénit et loue ces héros tombés pour les lois de leur patrie, pro patriis le gibus.

Jésus-Christ lui-même ne s'est-il pas montré grand patriote, quand il a pleuré sur les malheurs de Jérusalem, quand il a tenté de suprêmes efforts pour les conjurer ? Il est mort pour l'humanité sans doute, comme le dit le

tableau de Weerts, mais il a eu en mourant, nous dit Bossuet. « un regard particulier pour sa patrie. »

En répondant à l'appel de la France , nos soldats répondent donc à l'appel de Dieu. Ils remplissent un devoir de conscience et, avec ce motif en vue, ils peuvent acquérir un mérite surnaturel. Plusieurs sans doute ne raisonnent pas leur acte, ou ne sont que médiocrement touchés de ses côtés divins, el c'est un malheur pour eux; mais la plupart en perçoivent, au moins confusément, la grandeur religieuse. Beaucoup entendent distinctement la voix de Dieu leur parlant par la voix delà patrie, les voix du ciel se mêlant à celles de la terre pour leur crier : « En avant ! » Et ils sont heureux d'obéir au Maître. Par là ils haussent leur patriotisme à une dignité surnaturelle.

Jeanne d'Arc est ici leur modèle. Elle entendait ces deux sortes de voix. La clameur des batailles perdues, le vent d'ouest chargé des plaintes des mourants, le râle de la plaine déchirée, attendrissaient son cœur; mais ces voix de la terre n'auraient jamais décidé une petite bergère à tirer l'épée. Ce furent les voix du ciel. voix de ses anges el de ses saintes, écho de la voix de Dieu, qui, en lui racontant la grande pitié du royaume, lui firent comprendre et

accepter sa mission. Elles ne cessaient de la harceler en lui criant : Va, fille de Dieu, va, fille au grand cœur ! Et la tille au grand cœur accepta d'autant pins vaillamment de se sacrifier, qu'elle voyait dans sa patrie, non seulement la belle France, la douce France, mais encore la sainte France, le saint et noble royaume, comme elle l'appelait, le fief du Christ et le douaire de Notre-Dame.

Nos soldats ont entendu le même ordre sublime dès l'ouverture de la guerre et, en y répondant comme leur sœur ainée, ils ont montré qu'ils avaient, eux aussi, un grand cœur. Voilà ce qui nous donne déjà une immense espérance de leur salut.

Dieu aime tout ce qui est grand et généreux. C'est môme lui qui l'inspire et qui couronne ses dons et qui se couronne lui-même dans nos vertus. Il est, suivant le mot de l'Ecriture, le père de la Beauté, speciei generator. Mais la vaillance de nos mourants est une beauté, une splendeur morale qui porte son reflet. Il l'aime donc, il la bénit, il la récompense par la grâce, qui prépare les voies à la gloire.

Mais le patriotisme français a eu souvent, au cours des siècles, et il a notamment, dans cette guerre, un autre caractère moral qui ne peut que le rendre agréable à Dieu. L'Esprit-Saint

nous dit : Agonise pour la justice : pro justilia agonizare '. La France réalisait cet idéal dans les croisades ; elle le réalise encore aujourd'hui d'une manière différente. En repoussant l'agression brutale dont elle a été l'objet, elle ne défend pas seulement son droit et son sol ; elle défend encore le droit et la liberté du monde, toutes les terres convoitées par la cupidité allemande, toutes les nations menacées par une nouvelle barbarie. Et pour faire triompher la justice, elle a jeté dans la balance les agonies de ses fils et celles de son cœur. C'est donc une guerre sainte qu'elle a entreprise. Ils sont nombreux ceux de ses enfants qui en ont saisi ce caractère sacré, et qui ont répété le mot de leurs pères : Dieu le veut ! L'un d'eux écrivait : a \ous allons à cette guerre comme à une croisade. C'est la cause de Dieu que nous défendons avec la nôtre. »

Un autre, un séminariste de Rodez, monte encore plus haut. C'est plus qu'une croisade, c'est un sacerdoce qu'il salue, et, en attendant l'autel de ses rêves, il voit comme un premier autel se dresser sur le champ de bataille. « Je suis ravi, s'écrie-t-il, à la pensée que je vais me battre pour sauver la France. J'estime que l'on doit aller au combat comme on monterait à l'autel. » 0 sublimes ascensions de l'àme fran-

çaise ! 0 fleurs de chevalerie écloscs au vent des batailles ! Chère et belle patrie qui inspire de tels sentiments ! Son cœur peut saigner, mais il est immortel !

Aujourd'hui ce n'est plus Jeanne d'Arc qui est ici-bas la Fille de Dieu. C'est toi, noble France, toi qui as tiré ton glaive pour le triomphe du droit divin et humain. Ecoule l'Archange qui te crie : « Va, Fille de Dieu; va , Fille au grand cœur ! Ne te chaille de ton martyre! Il finira en une apothéose où le Christ aura la première place et toi la seconde. »

Et non seulement, par celte vue supérieure, le patriotisme de nos soldats acquiert un nouveau mérite, mais il devient un stimulant de vie chrétienne. En effet, on ne va pas à une croisade comme à une guerre ordinaire. Il faut des mains pures pour reprendre l'épée de saint Louis et la bannière de la Pucelle, un cœur pur pour offrir à Dieu le grand calice plein du sang de la France. Et nous allons voir comment, sous l'empire de toutes ces idées, de tous ces sentiments, de toutes ces grâces, nos soldats ont montré une foi digne des Croisés et de Jeanne d'Arc.

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