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doivent être imprégnés, saturés de l’idée qu'il veut donner : l’ouverture des voyelles, le plus ou moins de force des consonnes, l’insistance plus ou moins grande sur les nasales et les dentales, tout cela à son importance, mais il ne faut pas avoir l’air d’y songer; il ne faut pas même y songer, il faut que ce soit pratiqué tout naturellement, comme quand on obéit à une impulsion intérieure et irrésistible.
Tout à lheure, pendant que je vous chantais la chanson du Laboureur, vous avez remarqué que je tâchais de contrefaire la voix du paysan chantant en plein air, en plein vent, Dans lachanson suivante, j'ai chanté, mon Dieu, comme tout le monde. Nous étions chez nous, en France, dans un paysage familier. Mais, ici, il faut que je change ma voix : cette chanson-ci est une chanson grecque. En voici les paroles :
« Dors, ma fille, dors ; je te donnerai la ville d'Alexandrie en sucre, le Caïre en riz et Constantinople, pour que tu règnes pendant trois années. »
De quand date cette chanson ? Je l’ignore.
Bourgault-Ducoudray l’a recueillie à Smyrne.
Elle est puissamment évocatrice ; il est impossible de l’entendre sans entrevoir, à travers un poudroiement d’or, des minarets, des coupoles scintillantes, tout un mirage d'Orient. Mais: l'impression serait infiniment moins vive si je vous la chantais d’une voix occidentale Si je veux, dès la première mesure, vous emporter là-bas, il faut que je la chante comme la chantait le prince ou le mendiant poète qui l’a con-.
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çue. Bien entendu, J'aurai soin de donner une valeur prépondérante à ces mots magnifiques
Alexandrie, Constantinople, qui, par euxmêmes, sont déjà des talismans. Non seulement 1l faudra gue je voie, que j'aie dans les yeux tout ce que je veux vous montrer en quelques secondes ; non seulement il faudra que je devienne Oriental, indolent, rêveur, immobile, — tout cela, c'est le travail mental, psychique du chant, — mais il faudra que j'aie recours au moyen matériel que me fournit le mécanisme vocal et que je prenne une voix d’oriental. Je vais abaisser le voile du palais, afin que l'air qui sortira de mes poumons conduise le son non pas à travers ma bouche seulement, mais aussi à travers mon nez, et que la résonance se fasse dans mes fosses nasales. En outre, je tirerai parfois ma langue vers le fond de ma gorge, pour donner à ma voix quelque chose de guttural ; voilà pour le timbre. Maintenant, pour le son lui-même. D'abord,
je le prendrai souvent par en dessous, selon la
coutume orientale, Et puis, les Orientaux tfillent toujours un peu en chantant ; le son, chez eux, est rarement égal et rond, il a quelque chose de tremblé ; je m appliquerai donc, par des contractions légères et rapides du larynx, à
lui imprimer ce caractère spécial ; les petits groupes, je les exécuterai avec la. brusquerte particulière qu'y mettent les Orientaux et qui les fait presque « couaquer » sur ces Ornements ; de plus, Je m'en tiendrai à un même registre ; car les Orientaux, à moins d’être des chanteurs experts, ne prennent pas, à cet égard, les précautions que nous observons avec Taison ; ils « poussent » dans le haut jusqu’aux li-
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mites extrêmes du régistré Sur lequel ils chantent. Enfin, j'aurai soin, dans l’expiration finale de chaque son, de ne pas filer la note ni le
souffle ; j’arrêterai l’expiration par une sac-
cade de la glotte.
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Une autre raison de chanter, c’est le désir d'assurer de la durée, de la persistance à des mots. Par exemple, un thème des plus fréquents dans la chanson populaire, c'est celui des adieux qu’adresse un jeune homme à sa bienaimée. Pourquoi ce jeune homme ne se bornet-il pas, en laissant s’épancher son cœur, à dire en simples paroles son chagrin? Il le ‘chante.
C’est que la mélodie se maintient plus obstiné-
ment dans le souvenir, que les paroles trouvent en elle comme une armure contre
la rouille de l’oubli à mesure qu'il ést, pour. ainsi dire, sécrété lentement, mais sûrement, pari chaque jour, par chaque heure, par chaque mi-.
nute qui passe. Simplement prononcés, ces mots
d'adieu, si tendres se seraient peut-être, à la longue, effacés du souvenir de celle à qui 1ls =
s'adressaient ; mais la musique leur donne
une chance puissante de durer longtemps, une vertu pénétrante, indélébile. Voilà done. encore pourquoi l’on chante parfois : pour.
assurer un semblant d’éternité à des mots, à des pensées ; de même qu'on grave des, inscriptions sur la pierre et sur le marbre, on en grave aussi dans la musique et n'est-il pas prodigieux qu'une matière aussi impalpable que la musique puisse servir de soutien à des idées, les faire persister, vivre, agir à travers des siècles ?
Comment nous sont parvenues les belles lé-"
PUS hrs LE
HBOICHANT Fe 20 gendes, les grandes épopées antiques si ce n'est par la voix des aèdes, des rapsodes, puis du peuple qui retenait leurs chants ? Dans les complaintes du moyen-âge, ne trouve-t-on pas des récits innombrables de faits d'armes, véritables chroniques de guerre, dues vraisemblablement à l'improvisation des soldats en marche, ou réunis, le soir, autour des brasiers ? Telle par exemple, l’horrible histoire du roi Renaud :
Le roi Renaud de guerre vint, y Tient ses entrailles dans sa main; | Sa mère était sur les créneaux PA Pour voir venir son fils Renaud.
Les soldats en marche. j'ai prononcé ces mots, et ils me rappellent encore une raison de chanter. Rien ne redonne du nerf et de la cadence aux soldats fatigués comme de chanter. Pendant les deux ou trois premières heures de marche, le matin, après le repos de la nuit, les soldats ne chantent guère. Mais, dès qu'ils commencent à avoir un certain nombre de « kilomètres dans les jambes », le chant commence Trois où quatre d’entre eux, au premier sentiment de fatigue qui fait peser plus lourdement le sac et le fusil, se mettent à chantonner. D'’au- ‘ tres, aussitôt, joignent leurs voix à la leur, d’aux tres encore, et bientôt une compagnie entière chante à pleine voix, à tue-tête. Le pas s’en ressent aussitôt, 1l se régularise, se précise, se cadence et; en même temps, la fatigue s’atténue par ce fait que l’attention donnée aux paroles vient distraire l'esprit. En effet, les chansons de soldats ont une quantité innombrable de couplets, relatant une suite d'épisodes qui for-
ment une histoire Il s’agit de ne pas les intervertir ; de là, un petit effort d’attention qui fait oublier la fatigue. À vrai dire, on voudrait que les paroles de ces chansons fussent moins grossières qu’elles ne le sont d’habitude — il y a des exceptions et, parfois, ces paroles sont charmantes, — mais les airs sont généralement très jolis.
Dernièrement, pendant une période militaire que je faisais, J'ai remarqué que plusieurs des airs que j'entendais chanter étaient des airs anciens qui se perpétuent ainsi, à travers beaucoup de générations de soldats. ‘Au XVII° siècle, au XVIII° siècle, 1l s'en est trouvé de vraiment charmants, du rythme le plus este et parfois le plus ingénieux. J’observais les soldats, tandis qu'ils chantaient (car, quand on aime le chant autant que je l’aime, on ne néglige aucune occasion de s'instruire), et je remarquais que presque tous avaient, à ce moment-là, une bonne émission.
Pourtant, ils n'étaient certainement pas tous doués pour le chant. Mais, d’abord, ils chantaient fort, et vous n’ignorez pas quil
est beaucoup plus facile de chanter fort.
et sans nuances, que dé chanter doucement en colorant sa voix. Ensuite, la marche impose au corps un mouvement continu qui empêche les muscles de se figer dans la raideur, et celles d’entre vous, mesdemoiselles, qui travaillent le chant, savent qu’un des plus grands ennemis de la bonne émission, c’est le raidissement. Enfin, le poids du sac appuie sur les épaules, les tire vers le bas et s’oppose à la contraction des clavicules, qui est aussi un défaut funeste. Vous voyez que je n’ai pas perdu mon temps, au régiment.
| nn es es : DU CHANT
DUIS il y. a “encore : une autre raison de * anter que le besoin de s’aider à marcher :
| cest celui de s’aider à danser. Comment, dans es campagnes, — et qu'il s'agisse des paysans de l'époque la plus reculée du monde ou de nos
. paysans d’aujourd’hui, c’est exactement la Ba
même chose ! — comment danser en mesure et gaîment sans musique Et quand on est loin
du village, en-plein champ, durant les moments
le loisir, entre les durs moments de travail, on l’a pas toujours un flûtiau, un violon, une coremuse. Alors, on chante ; et; par une opéra-
ion contraire à celle que je vous décrivais tout
: l'heure, ce sont les paroles qui, trouvées après
oup par les uns et les autres, viennent ici
orser le chant et l’animer. Que de johes rondes sont nées ainsi, libres, joyeuses, insouciantes, conformes aux mouvements naturels du corps, 4 poor à celles des jeunes faunes et.
les nymphes légères ; danses bondissantes ou
ilées qui n’ont rien de commun avec cette titu-
É bation anxieuse et morne, cette danse de palnipèdes intoxiqués, risible et aie à la fois: que l’on pratique aujourd'hui. |
£ e chanteurs devraient, parvenus à un: cer
in degré d’habileté vocale, s’astreindre à hanter, chaque jour durant un certain temps, T Dinarchant, puis en dansant, “es chose
Le ee paroles es ee 1
ls s’accoutumeraient ainsi. à chanter rythmé,
: qu'ils ne font presque jamais, car le man-
* de rythme est un véritable fléau parmi les inteurs) et aussi à traduire les divers sennts exprimés par les paroles en variant les
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inflexions de la voix, en accentuant diversement les syllabes, au besoin en faisant certains jeux de physionomie et en distribuant la respiration selon les nécessités du texte, sans altérer Le mouvement de la musique.
Se Mais, au fond, c’est encore dans l'amour qu'on trouve le plus de raisons de chanter ; c’est encore lui qui a provoqué la plus grande quantité de chants populaires. Le désir, l’attente, la joie, la déception, la jalousie, le regret, l'espoir, le dépit, tous les sentiments issus dé