‹ Du chantChapitre 8 sur 41 · PIE · texte numérisé non relu

PIE

Ki

forme, monotone ; s’il s'agit, dans la chanson, d’une histoire qui se déroule, — une histoire amoureuse, héroïque ou simplette, — le chanteur ne se préoccupe pas de souligner, en chantant, tel ou tel détail de cette histoire ; il chante tout naturellement, comme cela vient, tou-.

jours sur le même mode rythmique et toujours sur le même ton. Mais les objets environnants donnent une grande poésie à cette. sorte de mélopée. Il y a, autour du chanteur, le ciel, les bois, la vallée ou bien les objets modestes qui garnissent la maison, un décor naturel Sombrèé ou joyeux, gris ou multicolore fourni par la campagne, par la vie ; son chant semble une émanation de la terre et peut se comparer aux cris des cigales, à l'appel des oiseaux, aux bruits de la chaumiète Sur ce fond varié qui compose une atmosphère souvent noble et touchante, les paroles se détachent, Sans nuances, mais claires, et la chanson prend toute sa valeur dans le repos qui l’environne. Elle produit alors son effet légendaire, plain-

tif, sentimental ou pittoresque, parce qu’elle se

déroule dans l’ambiance qui l’a vue naître, et

qui l’a fait naître.

I] n’en est pas de même quand nous chantons une chanson populaire en nous accompagnant au piano, entourés de meubles de salon, ou dans une salle de concert; il faut alors rem-

“placer par l’artifice, ou si vous ‘voulez, par l'art, tout l'appoint poétique que four-

nit au chanteur paysan l'ensemble des choses dont il est entouré. Quelquefois on peut en donner l'illusion -en imitant la voix du paysan, en adoptant pour son interprétation cette voix inéduquée, monocorde, qu’elle soit dolente ou

joyeuse, et qui ne se soucie point de se modeler, de prendre des formes diverses d’après les paroles qu’elle énonce.

D’autres fois, au contraire, il faut, par des moyens de diction, par des arrêts, des « temps » ou des accélérations indiqués par le goût, inspirés par le sentiment, donner à cette chanson toute la poésie, toute l'allure, tout le mouvement qui est en elle ; et, si l’on veut relater un drame ou une idylle, ne pas reculer devant certains moyens un peu dramatiques, — employés avec mesure, avec discrétion. Je ne dis pas qu’on puisse donner ainsi, d’une façon absolue, l'impression de la chanson chantée dans son milieu, à son heure et par la voix qu’elle exigerait en réalité ; mais on peut, du moins, lui faire rendre un effet poétique, ou en tirer un élément d'émotion.

ets le principe qui, Dion moi, Soit régir ne l'esthétique du chant ; nous avons conclu qu 1e consistait en un mélange indissoluble d'élé ments psychologiques et de moyens physiques, en une association intime de la parole et du son, ne in \C est-à-dire du verbe et du chant proprement … dit. Je vais, maintenant, aborder successivement quelques points précis de ces deux domaines distincts : la voix, c’est-à-dire le chant ; la parole, c’est-à-dire l’âme et l'esprit. Puisque, + dernière fois, nous avons déjà fait quelques se . explorations dans les régions du sentiment et du pittoresque, nous allons, aujourd’hui, si cs é # vous le voulez bien, nous occuper de certaines # questions mécaniques. Mais, je le répète, il est impossible de séparer entièrement la réalisation matérielle du chant d’avec le one qui: la Le dirige et la contrôle. Pr

Se

D cure de verre ? Etant à Venise, par roc avez-vous fait arrêter votre gondole

{ ie Na Ne RES LA) ” ; FRRE s Fra ra pare LUN AEE pire D

devant la Pabrique de Muraño ? Si vous: avez

fait, si Vous avez erré comme moi durant des heures autour des fours en pleine incandescence sur lesquels sont penchés laborieusement des hommes aux visages attentifs, aux mains délicates sans cesse en mouvement, et dont les doigts et les poignets, d’une souplesse surprenante, accomplissent un travail de la plus fragile ténuité, vous avez une idée assez juste de ce que doit être le travail vocal, ou plutôt la formation du chant au moment même où on le perçoit. :

Le verre parvenu à son degré suprême de rougeoiement, le verre, amolli, assoupli par la chaleur, est vivement saisi entre des pinces fermes qui, pourtant, ne le meurtrissent point. Dans la main droite, l’ouvrier tient d’autres

pinces; — elles sont de formes diverses, d’un.

maniement compliqué. Il triture, avec ces

deuxièmes pinces, le verre qu’il tient dans la

main gauche ; il lui fait subir avec une prestesse extrême — cçar il faut agir pendant que

le verre est brûlant — des manipulations infinies : 1l le tourne en spirales, l’allonge, l’aplatit, le met en boule; de cette boule, 1 … tire des rayons, il les façonne à leur tour ; il.

inflige à l'ébauche malléable des sinuosités, des protubérances, des dépressions, lui donne les formes les plus variées, les plus fantaisistes tandis que le verre brûle toujours. Non seulement 1l donne au verre souple une forme, mais

encore des couleurs, puisant dans des cuves bouillantes et bouillonnantes des pisments.

de tons divers. Il distribue ces nuances délica-

tement choisies sur la masse qu'il a préparée.

à les recevoir,

Un ë

ONCE > D sd. ni à

r HEAR ER RTE EP OS PE ES STE NE RS DEP TE Dr QU 5 Ÿ are. De ae er 5 Fra Te sexel AT pe 13 à À re « Me 3 ee ; S j 4 AU SRE EX SFr 4

FA peine a-t- il eu le temps d’ achever s son travail de modelage et de coloration que, déjà, le verre commence à durcir, des feux irisés brillent dans ses veines transparentes, jetant un éclat superbe ou formant une combinaison indéfmissable de tons délicats et légers ; c'est une fleur, un papillon cristallin, une sphère enflammée, un courant lumineux immobilisé dans

une arabesque bizarre et charmante, un jet de ; lumière, une stagnation nacrée ; enfin, ces for-. mes, ces couleurs sont infinies, d’une variété

innombrable, et ce résultat miraculeux a été

obtenu par un travail rapide, soudain, dans le-

quel se mêlent plusieurs pratiques diverses et

opposées, combinées en une seule, opérée dans

une matière molle et grésillante,

Je n'ai jamais pu observer ce merveilleux

travail des verriers sans songer à à celui du chan-

teur au moment où il chante, et ma présence auprès du four, la présence des assistants qui se

trouvaient là accentuaient encore cette simili-

tude. Le travail du chanteur n’est pas, comme celui des autres artistes, entouré de mystère ; il s'effectue en public, épié, observé par ceuxlà mêmes à qui on le destine, par ceux-là mémes quil est voué à surprendre, à séduire, à charmer.

Le chanteur compose la matière dont il se

sert, la façonne et l’exhibe dans le même 1ins-

tant. C’est le seul artiste qui soit soumis à cette règle : le peintre, le musicien, l'écrivain, tous les autres artistes accomplissent leur tra-

- vail solitairement, dans le silence et la sérénité

iapd

DRE el = à Ed né “LT à

: quelles ont présidé la réflexion, le travail opiniâtre et bien d’autres circonstances favora-. bles à la perfection. 0 F ‘lnen est pas de même du chanteur : cest

ue pendant qu’on l'écoute, c’est au moment même,

à la seconde même où on le juge, qu’il crée de

tout point et la matière dont il se sert et la

forme qu'il lui donne. Cette forme, il faut ‘

as elle Po pente il n’a pas le Rs de la < se

e cun . comme nee ec peintres, "adeures rectification. : a ais dans un se ne :

te méme oil voir Re à ee ee Fe fait nee dans les méandres dé ses =

ble et, pour ainsi dire a — î ue que oo cerveau et son cœur viennent conférer à àcette

Deus dé pensée, de ects ne | Si subtilement proc

se émou ter, déprimer, enthousias- ra mer ou enivrer par l’ ton combinée de la mu- | sique et de la parole. : :

D Mais 51 le verré durcit et prend Corps, le 21 - son, à peine formé, disparaît. Le verrier peut - du moins, après son travail rapide, à la fois calme et févreux, contempler le résultat de ce . travail, s’en emplir les yeux, l’admirer ou le ee: | censurer, au besoin le détruire et le recom- … … mencer. C’est un privilège que n'a pas le chan- ‘teur. Non seulement ce qu'il a produit est irré vocable, mais il ne peut même pas le faire disparaître, car le souvenir en demeure, fantôme intangible mais fixe pourtant et comme suspendu dans l’éther; le chanteur ne peut l’anéan-

ment lun des ie difficiles, mais aussi un des plus épuisants qui soient ; non point qu'il faille y déployer une grande force musculaire, | mais 1] nécessite une tension continue de tout n l'organisme, soumis au cerveau qui le dirige

et le contrôle. Le temps de chanter une phrase

De

- ; n + vie °. . « Nuit sereine, O nuit bienfai san -te!.

; . c'est tout, — pas plus que cela — j'ai l'air dé n ’avoir rien accompli d’extraordinaire. En effet,

à ne aneduer te choses que petit 1

mais, si l’on veut les analyser, voici exactement ce que j'ai fait pendant les quelques ‘secondes qu’a duré cette phrase : j'ai, (sans le

savoir, peut-être, mais par le fait d’une habitude physiologique,) établi mes organes vo-

caux, — qui sont fort nombreux, c’est-à-dire :

mon diaphragme, mes poumons, mon larynx,

mon palais, ma langue, ma mâchoire, — dans la posture respective qui leur convient.

Tous les muscles de mon corps ont eu leur part,

— si minime qu'elle soit — à ce travail. J’ ai d’abord produit le souffle nécessaire à l’émission de quelques sons. J'ai chargé ce souffle

d’une quantité innombrable de vibrations sonores, formant par là un son continu, qu.

n'a peut-être pas été parfait à cause des

lacunes qui me sont propres, mais qui, sil.

avait été tel que jeusse voulu le faire,

evait, s combinaisons extrêmement tédevait, par des combinaisons extr

nues de voyelles mélangées, offrir une surface lisse, ronde, pleine, brillante ; cette surface.

devait constituer déjà un ensemble, mais qui

eût été encore bien peu de chose si je n’y avais

ajouté un commentaire constitué par ces mots :

.« Nuît sereine ! Ô nuit bienfaisante ! » Et ces

paroles ne seraient rien, Si je ne les avais dites de façon à évoquer dans votre esprit le calme, la paix, l’action exaltante et douce d’une nuit d'été et si, en même temps, je n’avais mis dans

cette invocation une lécère inflexion suppliante,

convenable à une prière, — car c'en est une.

Il à donc fallu qu’en même temps que sur.

ce travail, matériel mais si délicat et si mysté-

rieux, des muscles et des viscères, je vienne - | greffer le travail intellectuel, abstrait et lon

dianrsf Es

î LL?»

FL pe Er RS UNE: a HOLCE SN A Ne R Mr L A 74 de AÉN e AE+ à CETE AT EL RE AR RE RQ A a. + A RONDE :$ É #$; : FA % gi pr? Ù ke: ï HA & ee NE L ÉRe re à PRADA D UE: RS tre & | RSS HA Won - DIT CHA AT: 5 À A L ep) # Me *

peut presque dire surnaturel, de la pensée et du sentiment, Vous voyez qu’en quelques se- <condes, j'ai fait une dépense assez considérable de moi-même et songez un peu à ce que représente, pour un chanteur (qui chante bien), l'exécution, je ne dis pas d’un morceau avec accompagnement de piano, mais d’une scène, d’un acte, d'un opéra entier accompagné par.

un grand orchestre.

Certes, l’art du chant est l’un des plus complexes qui soient ; c'est un terrain mouvant dont il faut connaître non seulement la consistance, la profondeur, la surface et la matière, mais sur lequel on doit se diriger et se tenir en une sorte de perpétuel équilibre, prêt à surmonter tous les accidents de terrain, à Changer sa tactique d’après telle ou telle circonstance imprévue. C’est un art dans lequel on

ne doit saventurer qu'avec le désir profond

d'étudier avec un sérieux, une application, une persévérance infatigables. C'est cette gravité, ce recueillement, cette volonté perpétuellemert en éveil, cette persévérance ardente et passionnée qui manquent aujourd’hui à presque tous les chanteurs.

En matière de chant, on n’a jamais ‘fini d'apprendre ; les progrès d’un chanteur qui travaille ne cessent qu'avec sa vie et la perte de sa voix ne l’arrête pas, car le vrai travail du chant est mental. Or, la plupart des chanteurs d'aujourd'hui ne pensent au chant qu’au moment de chanter ; ils pensent alors avec anxiété

à telle note dont ils ont peur, à telle respira-

: a qu Fi ne ne pas UBER ‘de. ne

comme ils ont négligé de faire mentalement et sans trêve ce travail vocal, il ne leur est pas de-. venu machinal et, dès qu’ils commencent à.

chanter, ils sont si préoccupés de leur voix.

qu'ils n’ont plus de place dans l'esprit pour . les pensées qui devraient alors l’emplir. .

Oui, tout autant et peut-être plus qu’en …

chantant, on doit travailler #entalement. Il y a un mot de Garat très émouvant pour qui connaît et pratique le chant. Après une gloire comme n’en a peut-être connu aucun chanteur,

Garat, devenu vieux, ayant perdu sa voix, ré-

pondit à un ami qui lui ie s’il Re

encore quelquefois de chanter : « Non, cela

m'est impossible; mais mon it chante en silence e{ jamais je n'ai mieux chanté. »

Je demandais, un jour, à M Lalli Lehmann pourquoi elle ne chantait pas certain morceau de .

Becthoven que je croyais devoir lui convenir (1). Elle me répondit : « Je le travaille

depuis dix-sept ans; Mais je sens que ce nest . pas encore ça ! »

Aussi, comment ne pas hausser les épaules e quand on constate la vanité de ceux qui s’ima-

ginent n'avoir plus rien à apprendre parce qu'ils sont capables d’expectorer bruyamment un s

bémol aigu ou de dépasser sans trop d'efforts

quelques notes basses ? Ce serait à mourir de

rire si la musique n’en souffrait pas. Leur ou- |

trecuidance est moins coupable, pourtant, que

ne le sont l’ignorance de certains tite mu-

sicaux et la frivolité du public, dont les éloges et les applaudissements encouragent ces

(1) L'air 4x perfide !

a Ti F

SIP Le AE ge vd 12 PAT NT RE er LEONE MRESE

ah t

un

Re EE dd due Se dé

Page 1