L ENSEIGNEMENT NOUVEAU I9I
substitué avantageusement à l'enseignement moderne actuel et que l'enseignement moderne et le baccalauréat devraient être supprimés... Or, voilà ce qui importe.
Il faut que, dans la nouvelle organisation de l'enseignement secondaire, on s'arrange de façon à ce que cet enseignement s'adapte exactement à l'enseignement primaire. Notre pédagogie officielle a fait une lourde faute en isolant ces deux enseignements au lieu de les faire jointer exactement. C'est peut-être cette séparation qui a creusé le fossé entre les u deux jeunesses ».
En préconisant les études rapides, je n'entends nullement porter atteinte aux fortes études. Sur les programmes de « l'Enseignement court », je voudrais voir figurer le latin. A ce sujet, je suis en contradiction formelle avec la plupart des réformateurs contemporains, et notamment avec Raoul Frary, un des libérateurs de la pédagogie moderne, l'auteur très distingué de la Question du latin.
Voici mes raisons : Nous vivons encore de la vie latine; la culture latine nous pénètre. La langue latine est, pour nous, le dépôt des antiques impressions recueillies par nos pères, au premier contact avec la nature et avec la société. Dans le latin, il y a le sanscrit et le souvenir du vagabondage ancestral parmi la prairie primitive; dans le latin, il y a le grec et la tradition de
la civilisation la plus raffinée que le monde ait connue; dans le latin, il y a même quelque écho du celte et de l'allemand; car les tribus qui se sont séparées et qui ont divergé, à l'aube des temps, furent sœurs et parlèrent la même langue. Le latin, c'est notre antiquité; le latin, c'est notre histoire.
Non pas, seulement, l'histoire des peuples qui ont parlé la langue elle-même; non pas, seulement, l'histoire des fils de la Louve et de ces extraordinaires républicains, à la fois conquérants, pacificateurs et législateurs, qui ont laissé, sur le monde, une si forte empreinte, mais l'histoire de tous les autres peuples qui, sur les ruines de l'Empire, ont vécu, grandi, pullulé.
L'Italie a parlé latin pour que la "Renaissance fût; l'Espagne parlait latin, quand elle conquérait l'Amérique; l'Allemagne parlait latin, aux temps de la Réforme; les Hongrois poussaient, en latin, le cri de dévouement au « Roi Marie-Thérèse » ; les premiers apôtres de la Liberté, Hotman et Hubert Languet, écrivaient en latin ; le père de notre histoire, de Thou, écrivait en latin ; les maîtres de la philosophie et de la pensée moderne, Bacon, Descartes et Spinoza, ont écrit en latin. Toutes nos populations du Midi parlent un dialecte latin ; et, quand elles réclament l'étude particulière du provençal dans les écoles, on n'a, pour leur répondre, qu'à les renvoyer au rudiment.
Dans notre Europe, toute autre langue, com-
LES HAUTES ÉTUDES igS
parativement, date d'hier. Elle est à peine débrouillée du bégaiement de l'enfance. Conservée pendant des siècles, dans des cabanes, par les fils des tribus barbares, c'est à peine si elle aborde, aujourd'hui, l'analyse et l'expression des difficiles problèmes de la pensée.
La langue moderne est un truchement, non un enseignement. Si la langue française a quelque supériorité, elle le doit au fait d'avoir le latin pour ossature. Car tout le monde reconnaît que le vrai sens d'un mot français, sa valeur sonnante et trébuchante, nous échappe, si nous ne connaissons pas le latin. Enlever le latin à la pensée française, ce serait lui ôter la moelle ; supprimer la culture latine, ce serait livrer' les générations nouvelles, incertaines et flottantes, sans boussole et sans lest, au caprice des flots. L'hellénisme se rattache au grec, l'allemand se rattache au vieux germain, le français se rattache au latin. Pour que les études soient fortes, il faut qu'elles aient une tradition. La sagesse et la beauté sont un retour vers les principes. Quand on a une tradition comme la tradition latine, on la garde.
A l'âge oii le jeune Français reçoit, de la société où il est appelé à vivre, la première leçon, cette leçon ne doit pas être ignorante de la langue des ancêtres. Donc, bien loin de voir le progrès des études dans l'abolition du latin, je voudrais, qu'à l'avenir, tout jeune Français cultivé pût réciter et
196 DU CHOIX d'l>E carrière
comprendre VEpitome Historiae Grsecœ, et le Selectœ.
Les générations qui nous ont précédés étaient ainsi instruites. Avant l'invention du baccalauréat, c'est-à-dire de l'enseignement faussement encyclopédique, la méthode pédagogique apprenait à raisonner, à parler, à écrire et à penser, surtout par l'étude de la langue-mère. Tant que les enfants sont encore dans les classes où la mémoire joue le principal rôle, c'est-à-dire dans les classes de grammaire, il n'y aurait que des avantages à nousVapprocher de cet ancien procédé.
Mais, une fois ces classes terminées, je voudrais qu'on libérât, une fois pour toutes, de l'application et des procédés « livresques », tous ceux qui ne sont pas destinés à se consacrer aux hautes études.
Par contre, ceux qui auront, incontestablement, les aptitudes nécessaires pour poursuivre, dans la voie des hautes recherches scientifiques et littéraires, ceux-là ne sont plus des élèves : ils sont déjà des étudiants. Ils appartiennent aux Universités et aux Facultés ; ils appartiennent au haut enseignement, ou, comme nous disons, en France, à l'Enseignement supérieur.
Ici, fort heureusement, les progrès accomplis, dans ces dernières années, sont tels que les cadres sont tout prêts pour recevoir les futurs savants. Depuis la guerre de 1870, la France a réformé son enseignement primaire et son enseignement
supérieur. En suivant les grandes lignes tracées par Victor Duruy, elle a introduit, dans renseignement primaire, l'égalité, et, dans l'enseignement supérieur, la liberté.
L'enseignement secondaire a été moins heureux. Mais il ne paraît pas impossible de l'ajuster, si j'ose dire, aux deux ordres d'enseignement destinés à l'encadrer. Une bonne et forte instruction primaire donnée, dans les mêmes écoles, à tous les Français, serait la base du système qui se développerait, pour la plupart d'entre eux, dans les trois ou quatre années de « l'enseignement court », et qui s'achèverait, pour quelques uns, sur les bancs des Universités.
A l'enseignement primaire, l'école ; à l'enseignement secondaire, la classe; à l'enseignement supérieur, le cours, telle est la formule.
Le cours, c'est-à-dire non plus l'emprisonnement forcé dans un carcere diiro, organisé méthodiquement pour bourrer la mémoire, mais l'assistance libre et volontaire à des leçons, oii le professeur entretient les étudiants des matières plus spéciales, plus difficiles et plus hautes, sur lesquelles chacun d'entre eux croit devoir arrêter sa pensée. S'il s'agit de plier, par la force, une intelligence rebelle et de la faire entrer, à coups de maillet, dans le cadre du baccalauréat, on comprend la loi du programme strict, des heures surveillées et de la discipline imposée. Mais si l'intelligence s'est portée, d'elle-même, et par
igS DU CHOIX d'une cap.rière
choix, vers ces études, elle y vit et respire en liberté. La contrainte est un contresens. C'est par une pente naturelle et douce que l'esprit s'incline vers les sources de la science oii il veut puiser.
Quinze ans, et l'âme ouverte sur le vrai, sur le beau, sur la nature, sur la vie des êtres animés, sur l'histoire des civilisations passées, sur les problèmes de l'avenir, quelles heures délicieuses! Appelez, le plus tôt possible, vers ces libres études^ l'ambition des jeunes hommes que d'heureuses facultés ont désignés, et laissez-les. Vous aurez à les retenir, plutôt qu'à les exciter.
La réforme universitaire qui a multiplié, dans la plupart de nos grandes villes de province, les cours théoriques et pratiques, est excellente. Elle est faite, en quelque sorte, pour les générations plus nombreuses que « l'enseignement court » va bientôt lui livrer. Elle présente un autre avantage : elle met l'enseignement supérieur, avec sa variété et ses méthodes souples et riches, à la disposition de tous, non seulement de celui qui travaille pour faire carrière de lettré et de scientifique, mais de tout homme qui veut apprendre pour apprendre.
Si l'enseignement des Facultés était plus connu et mieux apprécié, les professeurs verraient s'asseoir dans leurs amphithéâtres des auditeurs bénévoles, des recrues volontaires, venant chercher auprès d'eux, non un diplôme, mais la
IBS HAUTES ETUDES I99
science. Des employés, des commerçants, des ouvriers, sauraient, aux heures de la veillée, trouver le chemin du cours particulier qui convient à leur goût, à leur travail personnel ou à leur profession. Cette absurde division, qui coupe Aa nation en deux classes, selon qu'on est en deçà t)u au delà de la cloison étanche du baccalauréat, disparaîtrait. La science luirait pour tout le monde, et puisque tout le monde contribue à subventionner le haut enseignement, tout le monde en profiterait.
Un problème m'a souvent préoccupé, c'est la stérilité relative de la province dans l'œuvre commune de la production scientifique et littéraire de la France. Ces mêmes hommes qui, venus à Paris, vont, à force de travail et de volonté, toucher au sommet, seraient à peine parvenus à mi-côte, s'ils étaient restés dans leur province» Pourquoi? Voilà la question.
Elle ne comporte pas qu'une seule réponse. Mais on peut constater, du moins, que l'abondance et la variété des cours de l'enseignement supérieur, à Paris, contribuent beaucoup au développement de Fintellectualité parisienne. Les milliers d'étudiants qui parcourent le Quartier Latin produisent, en agissant les uns sur les autres, un rayonnement, une chaleur, qui sou- Ihye, en même temps, la masse tout entière. En province, la rareté de l'efTort fait la difficulté de l'effort. Si une collaboration intellectuelle de
200 DU CHOIX B U]>iE CARRIERE
toute la partie intelligente d'une grande ville se faisait autour de l'Université, si toute la jeunesse, d'abord, et, avec la jeunesse, tous ceux qui ont envie ou besoin de s'instruire, se rencontraient sur les mêmes bancs, cette communion de tous dans le savoir et dans l'étude produirait un entrain et une fierté inconnus jusqu'ici.
Ceux même J que les nécessités d'une carrière plus prompte auraient engagés de bonne heure dans la vie pratique ne seraient pas tenus ou ne se tiendraient pas en dehors du mouvement. Si l'on a bien compris ma pensée, c'est la connaissance même de la vie pratique, saisie de bonne heure, qui les mènerait bientôt vers les études théoriques libres. Étant, jeunes encore, des hommes d'action, ils comprendraient la nécessité et l'utilité d'un enseignement qu'auparavant ils avaient mal saisies. Ils retrouveraient, sur les bancs, les camarades de l'enfance. D'homme à homme, ils ne craindraient plus la comparaison, et revenus, chacun par une voie différente, à des études communes, on verrait les mains noires serrer les mains blanches dans le même sanctuaire, auprès du même foyer.
L'enseignement primaire, l'enseignement court et l'enseignement supérieur libre se compléteraient et s'ajusteraient, ainsi, exactement. Et il y aurait ceci de nouveau que la nation entière — toute la jeunesse, et non l'une ou l'autre jeunesse — pourrait en réclamer les bienfaits.