‹ Du choix d'une carriere. --Chapitre 7 sur 13 · UNE ECOLE EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

UNE ECOLE EN AMERIQUE

Rien n'est plus encourageant que de collaborer à une œuvre dont on sent la réalisation prochaine. Or, de toutes parts, des indices qui se multiplient présagent le succès de la campagne engagée en faveur de l'enseignement nouveau, de l'enseignement pratique, de l'enseignement court.

Il y a quelques jours, on annonçait la constitution, à la Chambre, d'un groupe destiné à s'occuper spécialement des questions d'enseignement. Hier, on disait que M. Léon Bourgeois, ancifu ministre de l'instruction publique, allait faire, ''devant ce groupe, un exposé de ses vues et plaider la cause d'une plus large extension de l'enseignement secondaire. Ce sont précisément ces mêmes idées qui sont soutenues, ici, depuis près d'un an. En vérité, je vous le dis, les temps sont proches. L'Idée est en marche.

Voici encore un fait nouveau : Le ministre du commerce, frappé, comme tout le monde, de l'avantage qu'il y aurait à mettre nos jeunes gens en contact avec les pays où le progrès industriel et commercial est le plus avancé, a l'intention de créer une école pratique spéciale aux États-Unis. Ce serait le principe des Écoles d'Athènes et de Rome appliqué à l'industrie et au commerce. Une commission est chargée d'étudier les conditions

de réalisation de ce projet. Attendons le résultat des travaux de cette commission.

Qu'elle me permette, toutefois, de lui présenter quelques observations : Une école de plus? Est-ce bien là ce que l'on veut faire, est-ce bien là ce que l'on doit faire? Cette école, fût-elle au bout du monde, aura, comme toutes les écoles du monde, un directeur, un économe, des professeurs et même, peut-être, des élèves. Ces élèves seront, bien entendu, subventionnés. Car, qui admettrait l'idée que des élèves qui consentent à aller vivre en Amérique, sous la surveillance de l'État, ne fussent pas à la charge de l'État ? En un mot, sur ces terres lointaines, en vue de développer le commerce et l'industrie, on va, par décision ministérielle et par voie d'inscription au budget, créer un nouveau nid de fonctionnaires. Eh bien! je dis tout simplement que cela demande réflexion !

Ces fonctionnaires, — enseignants et enseignés, — trouveront-ils du moins quelque utilité, pour eux et pour le pays, dans cet exil coûteux? Autre question.

Une objection saute aux yeux. Dans cette école française, nos jeunes Français resteront en France. Nous demandions qu'on les plongeât dans la vie active et puissante « du pays des grandes entreprises et des initiatives hardies » ; on les enferme dans une enclave scolaire de la mère patrie. Ce n'est plus du tout cela. Au-dessus des murs, ou par les fenêtres de l'École, ils entendront, c'est

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vrai, la rumeur de la grande démocratie et ils suivront même son agitation. Mais, n'étant pas directement mêlés à son remous et, surtout, n'y étant pas directement intéressés, ils n'y comprendront pas grand'chose, et leur « temps » fait, ils reviendront, avec quelques prétentions en plus et quelques années en moins. Nous avons trop d'écoles en France 1 Nous les exportons en Amérique. Cela paraît, au premier abord, original.

Ah! combien je préfère l'idée qui fait son chemin, en ce moment, dans le haut commerce parisien, et qui consiste à créer, dans plusieurs grandes villes étrangères, une « Maison de France», une sorte de cercle et même d'hôtel, où nos jeunes compatriotes trouveraient une première hospitalité, un accueil cordial, et, surtout, des indications précises sur l'emploi qu'ils peuvent faire de leur activité. Aider, c'est bien : subventionner, c'est trop. Laissez le jeune homme libre; qu'il apprenne à se débrouiller. Prolonger, pour notre jeunesse entreprenante, jusque sur l'autre continent, les lisières de l'école, ce serait, à mon avis, le plus funeste des bienfaits.

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

U me semble que nous avons déjà ville gagnée sur la question du latin, et que, dès maintenant, personne ne s'enhardira plus à proposer comme un progrès dans

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les méthodes pédagogiques d'un pays dont les institutions, les mœurs, les traditions sont toutes latines, la suppression de l'enseignement du latin. C'est un fait vraiment remarquable que la campagne contre le latin et contre les langues mortes ait été menée surtout par des universitaires comme Raoul Frary et Jules Lemaître. Mais ^a nation, par un juste instinct, n'a pas voulu suivre ces maîtres éminents qu'un briU^t paradoxe a séduits; l'échec lamentable de « l'i enseignement moderne » vient surtout de l'abandon com olet de l'étude des langues mortes.

La puissance de la tradition morale transmise par l'histoire et la littérature antiques suffirait, à eUe seule, pour défendre l'enseignement classique contre les tentatives des réformateurs imprudents. Quand on aura découvert des recueils d'exemples et de maximes plus puissants^ pour former l'âme libre des citoyens, que le Selectx, les Vies de Plutarque, les leçons d'un Tacite ou d'un Thucydide, on pourra examiner la question de la suppression des études classiques. Toute la tradition païenne, toute la tradition chrétienne est liée à la connaissance, fût-elle rudimentaire, des civilisations antiques : on parle de lire les auteurs anciens dans des traductions. Quelle abomination ! Virgile traduit ! Mais l'oreille seule, alors même que le sens échappe parfois, saisit, dans les vers des poètes de l'antiquité, une leçon qu'aucune traduction au monde ne pourrait remplacer.

L'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique s'efforcent d'élargir les cadres de leur enseignement classique, et c'est ce moment que nous choisirions pour l'abandonner !

Au point de vue pratique, la connaissance du latin permet l'étude extrêmement rapide, de toutes les langues du bassin méditerranéen, et notamment de la langue italienne, de la langue espagnole et de la langue portugaise qui sont parlées, aujourd'hui, par plus de cent

millions d'hommes. L'avenir des races latines, en Afrique et en Amérique, depuis le Mexique jusqu'à la Pointe de Feu, est considérable, égal peut-être à celui des races anglo-saxonnes. Nous pouvons rester en contact par la langue, par la pensée, par l'idéal, avec ces populations qui sont la chair de notre chair, la pensée de notre pensée, et nous chercherions ailleurs !

S'il s'agit de la formation intellectuelle, tout le monde reconnaît qu'on n'a découvert, jusqu'ici, aucun exercice comparable à la version latine. L'étude des langues vivantes n'offre rien d'analogue. En effet, ici, la méthode est tout autre; l'enseignement des langues vivantes doit être de préférence direct et verbal, tandis que l'enseignement des langues mortes est nécessairement analytique et écrit. L'enfant devrait apprendre une langue vivante en se jouant; mais il ne peut savoir uncViàngue ancienne qu'en s'appliquant. D'ailleurs, la connaissance des langues mortes facilite singulièrement l'étude des langues vivantes; les principes anciens ont servi, le plus souvent, à déterminer les règles reçues dans les idiomes modernes ; car les savants qui ont arrêté les formes définitives de ces langues tardives étaient pleins des leçons de l'antiquité.

Il faut apprendre les langues vivantes pour la commodité et les langues anciennes pour la beauté de l'existence.

Quelle grave question touchée ici, en passant, celle de l'activité intellectuelle de la province! Un grand effort a été fait par la création des Universités provinciales. Réalisera-t-on les espérances conçues à l'heure de leur fondation? Dans certaines grandes villes, à Lyon, à Bordeaux, à Nancy, à Grenoble, on constate un progrès notable. Mais, par contre, sur d'autres points,

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on commence à signaler des déceptions. Combien de cours sans élèves; combien de professeurs inoccupés, découragés; que de dépenses improductives!... Allons, il faut persévérer. *

Qu'on me permette, du moins, de dire toute ma pensée. La province, appliquée à son travail, penchée sur sa besogne immédiate, ne se rapprochera des Universités que si ceUes-ci lui parlent un langage qui l'intéresse. A l'heure actuelle, la séparation est encore trop grande. Les hommes qui se prétendent pratiques négligent les leçons de la science et de l'histoire, et ils retombent, sans cesse, dans les mêmes erreurs. Quant aux savants et aux érudits, renfermés dans leurs cabinets et leurs laboratoires, ils ouvrent bien rarement la fenêtre pour y laisser pénétrer la rumeur et la lumière du dehors. A eux de faire les premiers pas. Tout ce qui s'accorspUt, se crée, se développe autour d'eux a ses racines profondes dans le passé, est soumis aux lois de l'activité universelle. Leur herbier n'est utile et beau que s'il suppose l'herbe vivante et la fleur épanouie. Elle fleurit sous leur fenêtre. Penchés sur leurs cartons, ils ne la voient pas.

Je voudrais que chaque cours, chaque -conférence soient doublés d'un cours et d'une conférence pratiques qui se feraient au dehors, dans les champs, sur les promenades, dans les ateliers, dans les études, dans les boutiques. Alors, plus de nomenclatures sèches, plus de statistiques arides et le plus souvent fausses, mais une saine et minutieuse contemplation de la vie ambiante : A Rouen^ l'industrie du coton, à Reims^ l'industrie de la laine, à Lyon, l'industrie de la soie, à J Bordeaux, l'industrie vinicole, à Marseille, le commerce J maritime et l'expansion coloniale, permettent de rat-^ tacher, par une courbe hardie, la vie présente au développement de la civihsation universelle. Galien est encore vivant dans une boutique de pharmacien; la

découverte de l'Amérique tient dans le tiroir d'une épicerie; les grandes luttes modernes s'expliquent par le tarif des douanes qui vide ou remplit le comptoir d'un drapier. Quelles incitations fécondes pour l'esprit, pour le cœur, reposent ici, dans l'inscription d'une pierre tombale, dans l'archivolte d'une ogive, dans la perspective d'une ruelle chancelante! Comme la jeunesse s'attacherait à toute cette vie locale morte, si, par l'émotion de la science et delà parole, on la ressuscitait devant eUel On diminue sans cesse, à ses yeux, ces nobles vestiges qui racontent la vie des ancêtres. Et l'on s'étonne qu'elle s'éloigne, les yeux tournés vers un autre idéal et vers ce Paris qu'on lui dépeint si beaux!... Elle revient désillusionnée, na>Tée; il est trop tard.

Le projet de la fondation d'une École de commerce en Amérique ne paraît pas avoir eu de suite. — Les conseillers du commerce extérieur, les consuls, ne pourraient-ils pas être questionnés sur l'opportunité de la création de « Cercles français » ou de « Maisons de France», dans quelques grands centres, à l'étranger? il existe une institution de cette nature à Constantinople.

^lieli

Un bourgeois français n'entrevoit guère d'aveijnir plus brillant, pour son fils, que l'entrée à ! l'École Polytechnique. Si les ambitions de la ' famille sont un peu plus modestes, on s'en tient à l'Lcole Normale. École Polytechnique, École Normale, ce sont les « Grandes Écoles ». Rien ne leur est comparable. Au fond des collèges de province ou à la tête des lycées parisiens, l'élite de la jeunesse se courbe, de bonne heure, sur les études arides qui la préparent aux bienheureux concours, où il y aura tant d'appelés, si peu d'élus. Le marmot s'applique; le professeur l'entraîne ; le père l'excite ; la famille en perd \g souffle. Déjà le front s'élargit, les joues se creusent et pâlissent, la figure s'allonge, les yeux* '.enfoncent; la forme triangulaire se dessine; l'X intérieur apparaît. Trop heureux quand le pro-

grès du théorème ambulant aboutit à sa conclusion naturelle, l'entrée dans une des deux Écoles illustres.

L'École Centrale, elle-même, malgré les services qu'elle rend, n'est pas tout à fait au même niveau. Il est convenu que l'École de Saint-Gyr est d'une bonhomie plus accueillante encore pour les braves garçons qui ont, surtout, des muscles et des moustaches. Quant aux autres écoles, il n'en est pas question; on ne songe guère à l'une d'elles que s'il s'agit de trouver une issue pour échapper aux trois années du service militaire.

Cette hiérarchie qui s'est faite toute seule et qui est si solidement établie dans l'opinion, est-elle justifiée, est-elle profitable au pays? Questions continuellement débattues. On se dispute, pour ou contre l'École, pour ou contre les Écoles, depuis cent ans. Cependant, elles subsistent, elles prospèrent. Leur utilité est incontestable. Ne pourraient- elles pas être plus utiles encore? En un mot, les Grandes Écoles, réclamant l'élite de la jeunesse et la pliant à leurs programmes rigides, rendent-elles en proportion de ce qu'elles reçoivent et de ce qu'elles exigent?

Le procès de l'École Polytechnique a été fait par Balzac dans une page peu connue du Curé de Village. Le réquisitoire est plein de verve, de conviction et d'humanité : « Je frémis aujourd'hui, quand je pense à l'effroyable conscription de cerveaux livrés chaque année à l'État par

l'ambition des familles qui, plaçant de si cruelles études au temps où l'adulte achève ses diverses croissances, doit produire des malheurs inconnus en tuant, à la lueur des lampes, certaines facultés précieuses qui, plus tard, se développeraient grandes et fortes... Les travaux préparatoires déjà si écrasants ne sont rien, comparés aux ardentes études de l'École, qui ont pour objet de mettre la totalité des sciences physiques, mathématiques, astronomiques, chimiques, avec leurs nomenclatures, dans la tête de jeunes gens de dix-neuf à vingt et un ans. L'État fait ses expériences in anima vili... Quant à ceux qui échouent, on les appelle des fruits secs. Napoléon en faisait des sous-lieutenants : aujourd'hui, le fruit sec constitue une perte énorme pour les familles, et un temps perdu pour l'individu... Et à quoi aboutissent ces terribles déploiements d'intelligence, ces efforts gigantesques demandés par l'État? Pour les plus heureux, les plus savants, nommés ingénieurs ordinaires, en sortant de l'École des ponts et chaussées, cela consiste à compter ou à mesurer des pavés ou des tas de cailloux sur les routes... »

Tout y est. L'effort immense; l'effort relativement stérile ; la base du recrutement trop large, l'issue trop étroite; l'épuisement prématuré d'une génération, le découragement presque fatal des meilleurs. Et cela est écrit vers 1887 ! Cependant, l'École tient bon. Elle a subi bien d'autres assauts.

Elle est bâtie à chaux et à sable, comme les monuments qu'elle construit. Quelle épure!

Oui, elle est bâtie à chaux et à sable. Ceux qui l'ont conçue, créée, développée, étaient de fiers hoinmes, ils étaient en plein dans la lutte et en contact avec les réalités. La force de leurs sentiments, de leurs convictions, de leurs passions doit animer encore les œuvres qu'ils ont laissées. S'ils se sont trompés, c'est qu'ils ont subi la pression des circonstances et des temps où ils vivaient. Et peut-être, qu'en faisant la part de ces circonstances, on verrait réapparaître, tout simplement, les véritables principes qui devraient présider à la direction et au développement de l'École.

Fourcroy, Monge, Carnot, tels sont les initiateurs dont on retrouve l'empreinte sur la première constitution de ce haut enseignement national. Quels entretiens que ceux de ces grands hommes qui portaient en eux le souci de l'avenir, alors que le tumulte des événements remplissait leurs jours et leurs nuits! Prieur de la Côte-d'Or écrit : « Nous avons bien des fois causé ensemble, Carnot et moi, de la nécessité de créer une école pour le recrutement des diverses classes d'ingénieurs ; c'était une de nos préoccupations favorites. Mais le torrent des affaires nous entraînait; l'urgence ' nous tyrannisait. » De tous, Fourcroy était l'esprit le plus dégagé et le plus hautement scientifique. Il voulait, d'abord, que « l'enseignement des sciences et des arts fût laissé absolu-

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ment libre, et il espérait, en invitant les hommes éclairés à s'y livrer sur toute l'étendue de la République, assurer le recrutement des ingénieurs civils et militaires, des artilleurs et des marins ». "•

Mais il dut s'incliner devant les sentiments de ses collègues et les nécessités de la situation. On fonda l'École Polytechnique, ou, pour employer l'appellation première, VÉcole Centrale des Travaux Publics, comme on court au plus pressé^ comme on ramasse des munitions pour se battre.

Toute l'organisation de l'Ancien Régime s'était écroulée. Il n'y avait plus un endroit, en France, où on pût apprendre à faire une épure, et à pousser un peu loin un calcul ou une démonstration géométrique ou algébrique. On empila tout dans le nouveau programme. En outre, l'esprit des temps était encyclopédique. L'École le fut aussi. L'ignorance était si générale qu'on crut plus commode et plus facile de réunir, dans un seul endroit, la science universelle.

Telles sont les origines de l'École. Elles expliquent bien des choses. Il faut noter encore qu'au début, l'École n'était pas un internat, que le nombre des élèves figurant réellement dans les trois années d'études ne dépassait guère trois cents, et que les sciences mathématiques devinrent, très rapidement, l'enseignement principal.

Si, donc, on remontait aux prémisses, et si on tenait compte des progrès accomplis dans l'orga-

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nisation générale du haut enseignement et de l'enseignement technique depuis un siècle, on ramènerait l'École Polytechnique à ce qui devrait être, pour l'heure présente, son véritable rôle.

Qui ne se rend compte, en effet, que, pour obtenir, aujourd'hui, des ingénieurs, des constructeurs, des architectes et des officiers, il n'est pas nécessaire de les demander à une école unique? L'École Centrale, les Écoles des Arts et Métiers, l'École des Beaux-Arts, les Écoles Militaires répondent à ces besoins multiples. L'enseignement des Facultés, lui-même, se développe, chaque jour, dans le sens pratique. On s'aperçoit depuis longtemps que, pour faire des hommes de valeur avec des jeunes gens de mérite, il n'est pas nécessaire de les soumettre à la règle rigide d'un internat. Fourcroy avait tort, peut-être, dans une époque troublée ; mais sa haute conception libérale s'appuierait, aujourd'hui, sur la leçon des faits. Certes, il ne détruirait pas l'École qu'il a créée ; mais il ne perdrait pas de vue les idées qu'il avait proclamées d'abord.

La pratique et la technique ont obtenu d'amples satisfactions. Il ne faut pas, bien entendu, que ce soit au détriment de la théorie, qui, d'ailleurs, réclamerait toujours ses droits. Une grande nation ne peut se désintéresser de la haute culture scientifique. C'est dans ce sens que l'École Polytechnique a évolué et qu'elle évoluera fatalement. Elle n'est plus l'École Centrale

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des Travaux Publics. Un autre établissement a repris ce nom et a poursuivi cette œuvre. Elle est, désormais, une sorte de séminaire scientifique qui, avec l'autorité d'une tradition admirable, la puissance d'un cadre fortement établi, la ricbcsse de ses laboratoires et de ses collections, la science et l'abnégation de ses professeurs, entretient, chez un peuple capable de tous les efforts, le feu sacré des hautes études abstruses et désintéressées. Elle est rX par excellence; et ce nom lui convient. Car c'est, en effet, la Mathématique qui devient essentiellement son domaine.

S'il se rencontre, dans les couches superposées d'un grand peuple, de ces têtes singulières, déléguées par la nature à l'étude des problèmes interdits au vulgaire, s'il est des fronts l&rges marqués d'un signe, si l'astronomie, la géométrie, l'algèbre, la philosophie, la science des nombres, des mesures et des poids, réclament quelques-uns de ces cerveaux, singulièrement conformés, aptes aux recherches et aux travaux ardus de la Découverte, qu'ils se rassemblent à l'École Polytechnique : la France est assez riche pour payer cette gloire.

Mais, de ces natures exceptionnelles, de ces esprits singuliers qui, souvent, sont des maîtres à vingt ans^ combien en compte-t-on dans une génération? Parce qu'un enfant aura montré^ dans ses premières années, quelque goût pour le calcul, cela suffit-il pour engager sa vie entière

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dans la voie abrupte qui mène aux retraites sacrées... ou à l'échec piteux?

C'est ici que les observations de Balzac ont toute leur force. Il dépeint le grand sacrifice imposé aux individus par l'exigence de l'État. Il dit la difficulté des concours, la tension excessive des facultés, l'incertitude du succès et la désespérante vanité de cette préparation théorique, une fois qu'elle est aux prises avec la vie pratique. Toutes ces critiques portent, s'il s'agit d'une foule; elles tombent, s'il s'agit d'une élite. Une génération peut désigner cinquante ou soixante jeunes hommes, choisis parmi les meilleurs, pour s'essayer dans ce combat désespéré avec le sphinx. Fais, si elle les sacrifie par centaines, c'est une imprudence, c'est une folie — c'est, tout au moins, un gaspillage de forces. On a vu, il y a peu d'années, des concours oii le chiffre des candidats atteignait 1,200, celui des admis 25o. Que de génies!... Que de désillusions!

Avouons-le : l'École Polytechnique, et, d'une façon générale, les grandes Écoles, par l'attrait de leurs services et de leur gloire, ont contribué à fausser la direction des études secondaires. Si on ramenait ces institutions à leur principe, et s'il était bien entendu qu'elles ne doivent pas j chercher à étendre outre mesure leur recrutement, si les familles et les professeurs étaient assez sages pour ne pas pousser vers ces difficiles concours et vers ces études plus difficiles encore,

les honnêtes médiocrités qui seraient mieux à leur place dans des carrières moins ambitieuses, tout le monde y gagnerait.

Les Écoles, elles-mêmes, y gagneraient; car elles ne compteraient plus, parmi leurs élèves, que des esprits vraiment distingués et capables de suivre, jusque dans leurs difficultés les plus abstruses, les hautes leçons qui leur sont données ; s'en rapportant au zèle spontané des élèves, elles n'auraient pas à leur imposer cette rude discipline qui les détache vraiment un peu trop du reste de l'humanité; l'internat serait moins rigide; les cours pourraient s'ouvrir même aux jeunes gens que leurs familles ou leurs occupations retiendraient hors de l'Ecole. L'État y gagnerait, car il éviterait le tas de ces Jruils secs dont tout le monde déplore la stérile abondance ; il pourrait laisser à des conducteurs de travaux le soin de mesurer les cailloux et à des fumeurs assermentés le soin de goûter et de peser le bon tabac. Surtout, les familles y gagneraient, car elles ne s'engageraient pas, soit par vanité, soit par précipitation de jugement, dans une série de dépenses et de sacrifices qui n'aboutissent, trop souvent, qu'au désenchantement.

Ces grandes Écoles sont les asiles sacrés de la haute science. Que la supériorité seule y prétende. Des promotions peu nombreuses, un avenir glorieux peut-être, mais sans autre récompense prévue que les joies du travail, de

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la recherche et de la découverte ; moins de rigidité, moins d'assurance, moins de hauteur, plus de simplicité, — de cette simplicité aimable qui convient au vrai mérite, — telle pourrait^être la face nouvelle des choses.

Que l'État diminue sensiblement le chiffre des admissions ; que la réorganisation de l'enseignement classique seconde cette réforme, en dirigeant, de bonne heure, les aptitudes diverses et pratiques vers des carrières où elles seraient mieux employées. Mais, surtout, que les familles s'appliquent à éviter, d'elles-mêmes, le piège où une \Tie superficielle de choses les a trop souvent précipitées. Le pire de tous les préjugés scolaires serait celui qui ferait croire aux jeunes Français que, parmi nous, il n'y a rien de grand que ce qui se rattache aux « Grandes Ecoles ».

OBSERVATIOxNS ET CONSEILS PRATIQUES

Cette question des « Hautes Écoles » est, pour tous les bons Français, une grave préoccupation. Dans le chai:>itre ci -dessus, j'ai essayé d'exprimer clairement une pensée longuement réfléchie. Je viens de le relire attentivement; je n'y veux rien changer.

Je prie instamment tout père de famille qui prépare son fils aux examens de l'École Polytechnique de se reporter à la page de Balzac Qu'il réfléchisse aussi, mûrement, aux carrières que l'École doit ouvrir à son fils.

Qu'il réfléchisse, plus longuement encore, aux conséquences d'un échec. Ceci dit, s'il a la foi, et si le jeune homme a la vocation, qu'ils persévèrent tous deux. Tous les chemins vont à Rome.

Que d'eflbrts perdus, que de temps dépensé en pure perte, que de désillusions pour ceux que le signe du génie ou du talent n'a pas marqués ! On cite les noms glorieux; mais a-t-on dressé la liste des désespoirs obscurs, des naufrages anonymes? Que d'histoires à raconter. Une, seulement: C'était un paysan, fils d'un 1res modeste cultivateur; bel enfant, vigoureux, brun, le? cheveux en touffe, laborieux, doux et fort. Dès l'école primaire, ses premiers maîtres, fiers de lui, disaient: 11 faut le préparer à l'École Polytechnique. On me consulta. Je conseillai Châlons ou l'École Centrale. L'enfant était ardent. Il ne se sentait inférieur à aucune 'che, ni à aucune destinée... D'autres influences... liifîn, on se décida pom- l'École. 11 se met au latin, aux malhémaliques; il dévorait tout. A seize ans, il était un petit homme, grave et mûr. Le premier examen fut un échec, un échec honorable, mais amer. Nouvelle préparation, où se glisse déjà un premier dégoût, la satiété du recommencement. Enfin, succès. Gomme on fut fier au village! Après deux ans de nouveaux efforts et de nouveaux sacrifices, il fallut bien se résigner à ne pas atteindre les premiers rangs. Alors, ce sont les hésitations, les angoisses, l'engagement contracté, à l'égard de l'État, pour le service militaire; et puis les ressources se sont épuisées. Va donc pour l'École d'application. Quelques années se passent au régiment. Puis, la démission et la chute sur le pavé, à vingt-huit ans.

Alors, c'est la lutte dans la vie civile; les grandes prétentions d'abord, l'accueil froidement familier des « chers camarades », puis les concessions, les accommodements, les rancœurs, la subordination à ceux

que l'on croyait inférieurs, — partis plus vite et arrivés trop tôt; — et puis, c'est la santé atteinte, le retour trop tardif encore, vers le champ paternel : et, enfin, la mort noire, enragée, désespérée. Ah! le brave cœur perdu, la bonne et vigoureuse nature annulée! — « Mais, c'est un cas isolé. « — « D'accord; combien de fois, pourtant, ai-je entendu des plaintes, moins lugubres peut-être, mais si poignantes encore, dans leur calme modération. »

Je mets l'École Polytechnique très haut : qu'elle soit l'asile des vocations scientifiques désintéressées !

Peu de choses sur l'École Normale. Son objet est de former des professeurs. Elle prétend aussi, et bien naturellement, préparer des hommes distingués, des esprits supérieurs. Les promotions si brillantes de i848-i85o ont exercé sur la jeunesse une puissante séduction. La littérature française, au xix* siècle, a été fortement imprégnée de l'esprit normalien : il a ses caractères distinctifs, notamment le sens critique et le goût du paradoxe.

Je dirai volontiers de l'École Normale (Lettres) ce que Corneille disait de Richelieu :

Elle a fait trop de bien pour en dire du mal; Elle a fait trop de mal pour en dire du bien.

Et j'ajoute : de bons professeurs sont bons

J'ai parlé, dans mon dernier article, des a Grandes Écoles », et spécialement de l'École Polytechnique et de l'École Normale. On me fait un reproche ; on me dit : « Pourquoi négligez-vous tant d'autres établissements oii se prépare l'élite de la jeunesse française? » Il y a d'autres a Grandes Écoles », apparemment.

Un de mes [correspondants me prend à partie l^arce que, dans une phrase, pas bien méchante, j'ai dit que la bourgeoisie française pensait (à tort ou à raison) que l'École de Saint-Cyr montrait « une bonhomie plus accueillante pour les jeunes gens ayant des muscles et des moustaches >.. Il paraît que j'ai porté atteinte au prestige du plumet bicolore... Qu'on se rassure. Si j'ai essayé de dépeindre l'état d'âme de bons parents en quête d'une carrière pour les fils, je n'ai nullement

témoigné que je partageasse leurs préjugés, et, pour dire simplement et franchement ce que je pense, je suis très porté à croire que l'École de Saint-Cyr répond parfaitement à l'objet de son institution. C'est un établissement bien conçu et , qui a fait ses preuves. On y entre de bonne heure, | on y est mis rapidement à la pratique du métier, 1 tous les rangs y sont confondus et les jeunes gens J y contractent, entre eux, des relations qui feront II d'eux des camarades pour la vie. Complétée par V la création des Écoles de Saint-Maixent, de Sau- ij| mur et de Versailles, améliorée peut-être par un contact plus direct avec la troupe, — si l'on prend la mesure d'imposer aux jeunes saint-cyriens une année de service dans le rang, — l'institution ne me paraît prêter le flanc à aucune critique sérieuse. Tant d'officiers supérieurs, qui ont été l'honneur et la gloire de notre armée, tant de jeunes officiers qui sont entrés à l'École de Guerre, tant d'hommes distingués, qui ont conservé, de leur passage par l'École, un juste et élégant équilibre de toutes les facultés physiques et intellectuelles, témoignent pour elle.

D'autres correspondants ont compris que c'était le sens des observations que je ne pouvais qu'indiquer en passant, et l'on me permettra bien de citer le passage d'une lettre que je reçois d'un de nos meilleurs généraux, récemment retraité : « Vos arguments sont excellents pour écarter de certaines professions les jeunes gens

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qui n'y apportent aucune disposition. Malheureusement, les parents sont là, qui sont plus difficiles ù, convaincre, parce que l'orgueil paternel les aveugle. J'ai failli être une victime de cet aveuglement, et, parce que j'avais montré, au début, quelque aptitude pour les mathématiques, on avait déclaré que j'irais à Polytechnique. J'aurais été retraité, comme beaucoup de camarades, qui me valaient bien, avec le grade de chef d'escadrons. J'ai tenu bon, et j'ai incliné vers Saint- Gyr, qui me plaisait « et qui est vraiment d'une bonhomie plus accueillante » ; je suis arrivé général... Quelle abondance de bonnes raisons il faut pour remonter un courant 1 » On me dira que voilà un correspondant bien aimable. C'est vrai, mais il fait pendant au correspondant grincheux.

On me dit aussi : « Et l'École Navale? « Je suis prêt à déclarer encore, et à plus forte raison, que l'École Navale répond parfaitement à son objet. Carrière prompte, puisqu'on peut se présenter à l'examen dès quatorze ans, et, au plus tard, avant que les dix- sept ans soient accomplis. Contact immédiat avec la pratique. Service noble, utile et désintéressé. Tous ceux qui ont été dans les charges publiques apprécient le mérite vraiment exceptionnel du corps de nos officiers de iliarine.

Le hasard a voulu que, simple civil, j'aie vécu, pendant quelques jours, de la vie de bord, sur un cuirassé de l'État. Il fallait une circonstance

exceptionnelle pour me valoir cette rare faveui C'était lors du voyage du Président Félix Faure à Saint-Pétersbourg. Nous étions embarqués à bord du Pothuau. La traversée fut pleine d'émotions. Nous eûmes, dès le début, le malheureux accident du Bruix. Je vois encore, devant moi, toute la masse du navire qui nous précédait penchant sur tribord. Quelle minute d'angoisse! Une des chaudières s'était crevée. Il fallut bien se séparer.

Nous naviguâmes ensuite de conserve avec le petit Surcouf, qui nous précédait et que nous ne perdions pas de vue dans la crainte d'égarer notre seul compagnon de route. J'ai passé les longues heures (et pourtant si courtes!) de la traversée sur le banc de quart, près des officiers, qui voulaient bien, par les mauvais temps, m'admettre dans l'étroite hospitalité de la cabine. Je me penchais sur la carte marine toute pointillée du chiffre des sondages, et je suivais, sur l'itinéraire, les enjambées du compas. J'ai assisté aux longues discussions des soirées d'été indéfiniment prolongées dans la lucidité douce des mers septentrionales ; la chaudière^ la cuirasse et le canon n'avaient plus de secrets pour moi.

J'ai eu le sentiment de la solitude immense, entre le ciel et l'eau, avec la responsabilité du bâtiment vigoureux qui sent l'éther et qu* souffle et craque sous les pieds. J'ai écouté les « histoires de marins » ; j'ai recueilli les proverbes de l'amiral de Gourtilhe : « Rien n'est fort comme

le bois. » — « Il faut tourner les pointes et saluer les grains. » J'ai vu les visages se rembrunir quand la brume, soudain, envahit la mer; et surtout j'ai fait les cent pas, d'un bout à l'autre du svelte bâtiment, l'oreille et le cœur pendus aux lèvres de ce vaillant homme, de ce héros, de ce sage, qu'est l'amiral Gervais... Quand on a vécu de telles heures, ce n'est pas sans émotion que l'on salue les jeunes vocations qui entraînent vers la mer les âmes enthousiastes et pures que le dégoût de la vie casanière saisit et emporte de bonne heure.

Mais ce sont là des exceptions. La vie reste la vie, et la plupart des jeunes gens sont rivés au « plancher des vaches ». Pour ceux-là, les autres Écoles. Comment sont-elles conçues? Quels résultats donnent-elles?

La carrière de l'ingénieur est peut-être, de toutes, celle qui trouve, dans l'organisation actuelle, le plus de facilité. L'École Centrale d'abord, puis les Écoles d'Arts et Métiers, celles de Châlons, d'Aix, d'Angers et de Lille, tout nouvellement créée, bientôt celles de Paris; les élèves, dans leur argot, s'appellent, entre eux, les gas d'z'arts.

Ici, aussi, les résultats obtenus sont très satisfaisants. L'École Centrale répond aux exigences de la haute culture scientifique et pratique; elle offre un avantage que j'apprécie tout particulièrement : pas d'internat. En dehors des heures de

cours et de laboratoire, les jeunes gens sont

326 DU CHOIX d'u>'Ë CARRIERE

libres. Leurs études et leur avenir ne sont pas soumis à la férule d'un surveillant. Ils se plient ainsi, de bonne heure, au travail volontaire, et à la responsabilité; ils gagnent cette noble confiance en soi que donne l'habitude de « faire par soi-même ». Exemple à retenir, quand il s'agira de modifier le régime trop strict des autres grandes Écoles!

Quant aux Écoles d'Arts et Métiers, parmi leurs autres mérites, elles démontrent l'avantage de donner l'instruction pratique à l'adolescence sans attendre qu'elle se soit attardée indéfiniment sur les bancs des écoles primaires ou des collèges. L'époque de l'admission est fixée entre seize et dix-sept ans. Les études durent trois ans. A dix-neuf ou vingt ans, un jeune homme ayant reçu une instruction technique déjà précieuse, est libre de choisir sa profession. C'est l'âge de l'ardeur et de l'enthousiasme. Le jeune ingénieur , peut s'éloigner et consacrer quelques années de sa vie à un séjour utile à l'étranger ou aux colonies et, quand l'heure est venue pour lui de se fixer et de devenir son maître, il aura déjà une expérience pratique de l'existence, en plus des connaissances techniques reçues à l'École.

Cette organisation paraît de prime abord, totrt à fait satisfaisante. Que de lacunes cependant! Les jeunes gens qui peuvent profiter de ces avantages sont, malheureusement, de rares exceptions. Et cela tient à ce que l'admission aux

lES AUTRES ÉCOLES 227

Écoles d'Arts et Métiers reste subordonnée, non à un examen, mais à un concours. Parmi tant de bonnes volontés qui sont disposées à. recevoir cet cnseigneme.nt, l'État fait un clioix, une élimination. Pourqiioi l'État enlève-t-il à ces jeunes gens la possibilité d'acquérir les connaissances techniques qu'ils désirent? Pourquoi i^rend-il sur lui d'en faire des ratés précoces et involontaires? On objecte l'encombrement des carrières. Mais cette remarque s'applique-t-elle, s'appliquera -t- elle jamais aux arts et aux métiers? M. Jacquemart, inspecteur général de l'enseignement technique, dans sa déposition devant la Commission pré sidée par M. Ribot, fait la déclaration suivante : « Le nombre des élèves recevant, en France, l'enseignement secondaire s'élève aujourd'hui à 180,000. Or, la clientèle de l'enseignement industriel, commercial et agricole ne dépasse pas 22,000. La proportion est donc de 8 contre i, au désavantage de ce dernier. Or, c'est le contraire qui devrait se produire, si l'on remarque que la population commerciale, industrielle et agricole de la France fournit les 9 dixièmes de la population totale et, qu'en somme, l'agriculture, le commerce et l'industrie font vivre et grandir les nations. »

Voilà le mal admirablement défini. Les grandes lignes d'une réforme sont déjà indiquées, rien que par l'institution des écoles existantes. Qu'on les développe et qu'on les multiplie, et surtout

qu'on les ouvre largement. En Allemagne, c'est un examen et non un concours qui donne le droit d'entrer dans les écoles pratiques à tous ceux qui sont capables de suivre utilement les cours. Pourquoi le droit à l'instruction garde-t-il parfois chez nous l'apparence d'un privilège ?

Je me reprocherais de ne pas dire ici un mot d'une autre Ecole à laquelle je dois beaucoup. C'est l'Ecole des Chartes. Elle est peu connue du public; et il est naturel qu'il en soit ainsi. Les études historiques, ou, pour parler plus exactement, la technique de l'histoire et de Férudition y sont enseignées jusque dans leurs plus minutieux détails. La lecture des vieux parchemins, la connaissance des anciens idiomes nationaux, la science archéologique et la science bibliographique y sont l'objet d'études attentives. L'âme de l'histoire, qui se cache jusque dans la poussière des archives, anime pourtant ces austères leçons. L'enseignement est libre, la méthode est forte, le but élevé et désintéressé. Mon illustre confrère et ami José-Maria de Heredia a peut-être surpris, un beau soir, penché sur quelque manuscrit du moyen âge, dans les salles étroites de la bibliothèque de la rue des Francs-Bourgeois, l'originalité savante des grands vers pleins et des rythmes harmonieux. Mon ancien collègue Camille Pelletan, — qui a jeté aux orties son froc de bénédictin laïque, — s'est peut-être souvenu aussi, dans ses études sur les budgets, des rigou-

reuses méthodes qui lui avaient été révélées clans iclte retraite paisible. Voila des noms célèbres I 1/École pourtant est modeste. Elle est plas fière, [)cut-etre, des services discrets que les escouades anonymes de ses archivistes rendent, sur tous les points de la France, à Thistoire de notre pays. Si Ton me demande, selon la formule habituelle, où conduit notre vieille École, je répondrai d'un mot : nulle part, — sauf à l'Institut.

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

Deux avis contraires sont en présence au sujet du recrutement des Écoles techniques et notamment des Écoles des Arts et Métiers. Les uns disent : Vous avez tort de protester contre la limitation du nombre des jeunes gens admis dans ces Écoles. Ils sont déjà trop nombreux. Je cite textuellement: a Sur les quatre cents jeunes gens qui sortent diplômés, chaque année, vingt, peut-être, arrivent à une situation industrielle enviable, qu'ils doivent, en grande partie, à leurs ascendants ou à leurs alliés. Cinquante environ sont, sur la quarantaine, ingénieurs dans l'industrie privée ou dans les Compagnies de chemins de fer, aux appointements annuels de six mille francs ; le reste végète dans les emplois subalternes. 11 serait, je crois, préférable d'augmenter le nombre des élèves de Cluny et d'en faire, soit des contremaîtres industriels, soit des conducteurs de travaux publics. »

La plupart des personnes que j'ai consultées ou dont j'ai reçus les avis, sont d'un avis contraire. Voici deux

aSo DU CHOIX d'une cahrière

communications qui me paraissent également intéressantes; elles émanent, l'une et l'autre, de personnes compétentes et qui ont trouvé des éléments de comparaison dans leur séjour à l'étranger.

« Chaque Français, ingénieur ou chimiste, ayant vécu hors de France, pourra vous dire que l'enseignement technique supérieur est, à quelques exceptions près, très mal organisé en France. Quoique cette constatation ne soit pas originale, elle n'est pas suffisamment répandue dans le public français. M. Haller a été le premier à dénoncer les défauts de cet enseignement, et c'est grâce à sa propagande active qu'il a pu élever l'enseignement de la chimie en France. (Il reste pourtant bien à faire, encore, notamment au point de vue pratique.)

» Je suis d'accord avec vous au sujet de l'École d'électricité de Paris et des cours de sciences appliquées professés dans les diverses Universités : ce sont des institutions remarquables. Mais ces rares instituts sont bien peu, en comparaison des écoles techniques allemandes qui sont de véritables Universités industrielles.

» L'École Centrale des Arts et Manufactures se distingue assurément par les sommités qui y professent, mais elle a de grands défauts, et je me demande si elle est maintenant à la hauteur de certaines Écoles techniques suisses, belges, 'allemandes et même autrichiennes.

)) 11 manque à l'École Centrale les deux qualités caractéristiques des Écoles supérieures :

» 1° La liberté d'enseigner (Lehrfreiheit), grâce à laquelle les professeurs enseignent sans être soumis à un contrôle ou à un programme imposé par la direction des études ; cette liberté sauvegarde l'ini' iiative du professeur ;

» 2° La liberté d'apprendre (Lernfreiheit), grâce à

LES AUTRES ÉCOLES sSl

laquelle chaque élève a le droit de choisir les cours qui lui conviennent; cette liberté sauvegarde l'indiviiliialilé de l'élève.

)) L'École Centrale a aussi le défaut de n'être ouverte qu'à un noinbre restreint d'élèves.

» C'est pour cette raison que l'on voit probablement déjeunes Français à Zurich, à Berlin, venant chercher à l'étranger une science qu'on leur mesure trop parcimonieusement dans leur pays. Comme l'École Centrale et les écoles existantes ne peuvent abriter tous les Français se destinant à la carrière d'ingénieur, il serait temps de fonder dans divers centres industriels des ('coles de génie civil, de mécanique appliquée, de métaûurgie, d'agriculture, etc., analogues aux instituts chimiques et électro-chimiques et de créer, par la réunion de tous ces établissements, des Écoles techniques supérieures.

)) La réforme a été faite pour les chimistes et pour les électriciens; elle reste à faire quant aux autres branches de l'industrie. »

Voici la seconde communication :

(( J'ai habité l'Allemagne pendant six ans, j'y ai gagné ma vie, j'y ai fait et j'y fais encore de nombreux voyages d'affaires, et, m'occupant de questions techniques, j'ai été à même de faire sur l'enseignement technique, tel qu'il est pratiqué en Allemagne, quel- <}ues observations.

» Ces écoles se rapprochant de nos Écoles d'Arts et Métiers, les « Gewerbe Schule » et les Écoles de contremaîtres « Werkmeisterschule », où les jeunes gens ayant travaillé pratiquement pendant une période de deux années, reçoivent une instruction théorique et pratiques, sont en Allemagne très nombreuses.

» Conditions d'entrée : un examen à subir, le grand nombre de ces Écoles exclut toute idée de concours,

w L'enseignement technique supérieur se donne dans

aSa DU CHOIX d'une carrière

les (( Polytechnichums » aux élèves ayant terminé leurs études au collège « Realgymnasium » ou lycée « Gymnasium », sans qu'ils aient à subir aucun examen d'entrée.

» Les hautes Écoles techniques, « Technische Hochschule », de Charlottenburg, Munich, Stuttgart, Chemnitz, etc., etc., complètent pour les ingénieurs voulant continuer leurs études, l'enseignement donné dans les « Polytechnicums ».

» Et j'ajoute que sur l'ordre de l'empereur, ces hautes Écoles techniques viennent, par un récent décret, d'être mises sur le même pied que les Universités elles-mêmes et sont autorisées à décerner le titre de «doctor», si envié en Allemagne; le titre de « doctor ingénieur » vient d'être, en effet, créé il y a à peine une année.

» Cela en dit long sur la faveur dont ces Écoles jouissent près de l'empereur et sur la haute importance qu'il leur reconnaît.

» Je suis certainement au-dessous de la vérité en estimant à au moins 7,000 le nombre des élèves fréquentant toutes ces hautes Écoles.

» En France, nous avons les Écoles d'Arts et Métiers; Angers, Aix, Châlons, et tout nouvellement Lille, reçoivent chaque année environ 100 élèves chacune.

» L'École Centrale et l'École Polytechnique en reçoivent chacune à peu près autant; en ce qui concerne Polytechnique, son influence sur l'industrie privée doit être de peu d'importance, la grande majorité des élèves entrant, dans les services de rji,tat ou devenant officiers.

» De quel droit l'État enlève-t-il aux jeunes gens la possibilité d'acquérir des connaissances techniques qu'ils désirent?

» Et cette situation se répétant pour Centrale et les trois autres Écoles d'Arts et Métiers, se figure-t-cn

rénorme déchet qui résulte du grand nombre de ces intelligences qui n'ont pu se développer dans la direction qu'elles avaient choisie et dont beaucoup seront perdues pour le pays.

» Une pléthore de jeunes gens ayant acquis de sérieuses connaissances techniques ne peut être à craindre; en supposant qu'une certaine partie soit obligée de s'adonner à un travail manuel, le résultat n'en serait qu'excellent pour notre pays. »

Puisqu'il faut se prononcer entre les deux systèmes, j'opine pour celui qui voudrait voir s'accroître le nombre des ingénieurs. A défaut de la métropole, nos colonies appellent encore de nombreuses énergies. Tout fait prévoir que le xx° siècle va demander à l'art des ingénieurs un effort colossal La construction des chemins de fer en Asie, en Afrique, est à peine commencée. Elle va se poursuivre, probablement, avec une grande rapidité. Laisserons-nous à d'autres nationb> le soin de faire les travaux, tandis que nous fournirons les capitaux?

Je m'honore d'avoir pu faire attribuer à la France une partie importante du futur réseau chinois (Hankeou- Pékin, chemins de fer du Yunnan, ligne de Pakoï, etc.). C'est la France qui a construit les premières amorces du grand réseau africain. IMais elle s'est laissé distancer maintenant par les Anglais et les Belges. 11 faut rattraper le temps perdu. L'ouverture des voies ferrées donnera naissance à des industries nouvelles dans ces immenses contrées (mines, industries textiles, sucreries, etc.). Ce n'est pas tout. Sur les bords des grands fleuves, l'exploitation de la force hydraulique donnera naissance à d'autres entreprises non moins considérables.

234 DU CHOIX d'u>E C arrière

Si, réellement, comme la nouvelle s'en est répandue, Edison vient d'inventer un accumulateur électrique transportable, la révolution industrielle qui va se prc duire, sera de portée incalculable.

L'utilisation de l'alcool dans les applications méca* niques aura, probablement, une importance non moindre.

Donc, en dépit de la sacro-sainte routine, il faut des ingénieurs, beaucoup d'ingénieurs; il faut des techniciens, des hommes pratiques, des hommes jeunes, vigoureux et allants. Jamais une campagne en ce sens n'a été plus opportune. Les conquérants des nouveaux mondes ne seront pas des soldats, cette fois, mais bien des ingénieurs. Donc, des chimistes, des électriciens, des mécaniciens; nous n'en aurons jamais trop.

Tant qu'il y aura des hommes, et qu'ils mourront, la question des médecins sera posée et débattue. On rit des médecins et on les vénère : on ne peut se passer d'eux et on les maudit. Autour d'une table bien servie, à l'heure des vins généreux, quand le moment vient d'allumer le cigare qui craque sous le doigt, c'est chose plaisante de prendre à partie le docteur au ventre bedonnant et aux joues fleuries pareilles à deux tomates garnissant l'une et l'autre côtelette. Bon enfant, il fait le gros dos et laisse passer l'averse, sachant bien que son heure viendra.

Mais quand, plus tard, entre les murs d'une chambre qui se décolorent à la nuit tombante, l'épuisement a prolongé l'attente et la solitude, quand un reste de vie incertain se fatigue

et s'exaspère dans des draps qui sentent la fièvre, quand la maladie vous tient et que la mort est peut-être là qui guette dans un coin, alors la porte'^qui s'ouvre devant le médecin, introduit, avec lui, l'espérance. La bonne figure sourit; elle apporte l'air du dehors. Il circule de la vie dans les pans de cette redingote. Le dos rond s'incline, la main presse la main, l'œil pénètre l'œil jusqu'à l'âme, et le magnétisme de l'homme bien portant et sûr de lui évoque, pour un moment, les forces vitales dispersées. Il est le « bon docteur », le « cher docteur ». 11 laisse, après lui, de la joie et même, quelquefois, de la santé; il a imposé au malade la volonté de vivre, et à ceux qui l'approchent la volonté de lutter encore.

En effet, le vrai remède que donne le médecin, celui qu'il rubrique, sous des formules diverses, dans un grimoire souvent indéchiffrable et incompréhensible, c'est la confiance. Grattez le médecin, vous retrouverez le sorcier. Le médecin est un savant, d'accord; mais il est surtout un philosophe. Il a l'habitude de regarder en face les deux ennemies de l'humanité : la maladie et la mort...

Il y a donc des hommes qui sont appelés, par une voix intérieure, à cette haute mission, le soulagement! Ils braveront le dégoût des études longues, fatigantes, écœurantes; ils consentiront à passer leur vie près des portes par où s'échappe

la vie; ils seront de toutes les misères, de toutes les hontes, de tous les deuils, gardes des corps ou concierges des tombeaux. Leur métier (car c'est tout de même un métier) sera d'être les témoins constants et souvent impuissants de la souffrance humaine. Il y a des marins qui ne peuvent se guérir du mal de mer; mais il n'y a pas de médecin qui ne doive s'habituer à l'horreur de l'amphithéâtre et au relent de l'hôpital. Leur jeunesse penchera ses cheveux blonds et ses yeux rieurs sur les tables de dissection. Elle portera avec elle l'odeur du cadavre ou du chloroforme. En vérité, quand, parmi les voies diverses qui s'offraient à elle, cette jeunesse a fait ce choix, il ne s'agissait pas d'une carrière, mais bien d'une vocation.

C'est cette vocation qui fait le médecin, et qui, se développant sans cesse, par l'exercice même de l'art, lui donne la qualité maîtresse, tant raillée, mais indispensable, l'assurance. Il faut du courage physique et du courage moral pour s'en prendre à ces deux terribles adversaires que le médecin doit combattre. Or, ce double courage ne peut venir que de la double force, si magistralement formulée par Léon Daudet : Science et Conscience.

Tel est donc le véritable objet de l'enseignement médical : faire un savant, certes, mais faire aussi un homme. A dire vrai, une vie entière n'y suffirait pas : un médecin est un perpétuel étu-

238 DU GHOK d'une G ARRIÈRE

diant. Il s'agit bien, ici, de « l'enseignement court » ! Les études ne sauraient être trop longues, puisqu'il faut embrasser toute la nature et pénétrer l'homme jusqu'à l'âme!

La médecine moderne est très fière de son bagage scientifique. Elle brandit le scalpel, braque le microscope, et, si vous dites un mot, elle vous plonge dans le corps un rayon Rœntgen. Les prestidigitateurs les plus stupéfiants ne sont rien auprès de ces savants graves, si sûrs de ; leur affaire. Ils voient des microbes partout. Ils en voient dans votre pain, si tendre et si frais, , dans votre vin, si limpide ; ils en mettent sur le ^f front de l'enfance et dans le baiser des mères. Cette science est secrète; ses découvertes sont fermées au vulgaire qui ne peut même pas opposer à ces affirmations sans réplique la tranquille ifobservation du sage : « S'il y avait des microbes, ça se saurait. »

Oui, cette science est imposante, elle est accablante ; — elle est effrayante ! Il n'y a pas deux siècles qu'on est édifié sur la circulation du sang... et les médecins d'autrefois n'étaient pas moins affirmatifs que ceux d'aujourd'hui. Quand on pense que, dans la trame incompréhensible de la vie, circule ce fluide insaisissable que l'on nomme, faute de le connaître, l'électricité; quand on pense que la chimie, si sûre d'ellemême, hier, avec Wurtz, subit, en ce moment, une révolutioji profonde; quand on se dit qu'il

LES ÉTUDES MÉDICALES zSg

a fallu que Pasteur vînt et luttât trente ans pour i mposer la doctrine des infiniment petits ; quand on constate que cette doctrine évolue déjà, ellemême; quand on sait que l'hypothèse darwinienne, après avoir été acceptée universellement, est fortement combattue; quand on se souvient que l'on saignait et que l'on purgeait sous Louis-Philippe, qu'on interdisait sévèrement la saignée et la purge sous Napoléon III, qu'on fait avaler aux malades de la troisième République des métaux divers et qu'on leur injecte le redoutable sérum, ahl oui, elle est vaste, elle est immense, elle est effrayante, la science des médecins !

Rassurez-vous, cependant. Au-dessus de la science, il y a la conscience, non seulement la conscience de l'homme, mais celle de Ihomme de l'art, la conscience professionnelle. Le médecin n'est pas seulement un répertoire ambulant de physique, de chimie et d'histoire naturelle; il est, surtout, un homme attentif penché sur un autre homme qui se plaint. Si la médecine est vaguement une science, elle est et elle reste un art. Le progrès, plus ou moins étendu et plus ou moins définitif, des sciences d'observation, n'a rien changé à la juste formule du vieil Hippocrate : « Dans une maladie qui laisse à choisir plusieurs moyens curatifs (et c'est le plus grand nombre, hélas I puisque l'on n'a guère découvert que deux ou trois spécifiques),

24o DU CHOIX d'une CARRIÈRE

le plus simple et le plus sage est de prendre le parti que prendrait un homme éclairé qui ne veut point en imposer. » Voilà qui ne sent ni le pédant, ni le Diafoirus.

Ainsi, aujourd'hui encore, toute question relative à l'enseignement de la médecine, et même la discussion actuelle sur la direction de ces études^ porte, comme elle portera éternellement, sur la part à faire à ce double caractère de la médecine, soit qu'on le considère comme un art, soit qu'on le considère comme une science.

Et alors, quelle est la meilleure préparation aux études médicales? Est-ce la connaissance des lettres, est-ce l'étude des sciences? La question paraît paradoxale. Elle se pose cependant.

Oserai-je dire, avant d'aller plus loin, que je ne me suis pas permis de pénétrer dans ces arcanes sans chercher des guides sûrs? J'ai vu des hommes éminents, la gloire et l'honneur de l'Ecole française; je citerai des noms, si l'on veut, — et je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas, du moins, celui de mon illustre ami et compatriote, le Docteur Brouardel; — eh bien! je l'ai écouté, j'ai écouté ses confrères, et, sans rien dire qui puisse, en quoi que ce soit, les engager, j'aij'impression, cependant, que nombre d'entre eux sont d'avis que la préparation exclusivement scientifique n'est peut-être pas, tant s'en faut, le meilleur apprentissage des études médicales.

LES ETUDES MÉDICALES a^I

La rigueur des méthodes scientifiques, la fixité apparente ou réelle des lois naturelles, l'insensibilité^ des éléments et la placidité de l'Être éternel devant cet accident éphémère que nous nommons la vie, ces études ou ces contacts habituels disposent mal l'esprit et l'âme pour l'œuvre tendre, délicate et attentive qui doit èlre celle du médecin.

Les jeunes gens qui ont lu Virgile, Pascal ou Uaoine, ont pris, paraît-il, une certaine tournure d'esprit philosophique, et même sentimentale, qui les prépare mieux à la partie psychologique et persuasive de l'action médicale. C'est un fait démontré : les étudiants qui a ont des lettres » font, souvent, de meilleurs médecins.

Mais nous touchons, maintenant, à la grave question de la réforme entreprise en 1878, complétée en 1898, et qui a eu pour effet de, développer, au point de départ des études médicales, la préparation scientifique. On sait que, depuis quelques années, les étudiants en médecine sont tenus de faire, d'abord, un stage à la Faculté des Sciences et d'y recueillir un bagage assez important de connaissances en physique, en chimie, en histoire naturelle. L'examen passé à l'issue de ces études spéciales, s'appelle, dans<' Vargot universitaire, le P. C. N. L'année suivante est consacrée aux études préparatoires médicales proprement dites; si bien qu'en réalité, sur les cinq ans que l'apprenti

249 DU CHOIX d'une GAJIRIEKE

docteur passe à l'École, avant de pouvoir enlever son diplôme, trois années seulement sont consacrées, par lui, à l'étude pratique du métier, c'està-dire à l'assistance des malades et aux leçons cliniques dans les hôpitaux. Autrefois, il n'en était pas ainsi. Dès la première année, l'étudiant commençait à fréquenter les salles de malades. Les études scientifiques étaient l'accessoire; l'étude du «sujet», le principal.

On comprend bien la raison de la réforme. L'École française s'était laissé distancer. La science moderne, et notamment la science allemande, a introduit dans l'outillage médical des instruments de précision dont il faut bien connaître l'usage, des procédés techniques qui donnent, à ceux qui les emploient, une grande sécurité.

Le microscope, et les analyses chimiques, notamment, permettent de découvrir maintenant des faits précis qui renseignent exactement sur l'origine et la gravité des maladies. Le savant voit, aujourd'hui, ce que le médecin devinait, autrefois.

On voulut donc donner à l'étudiant les connaissances spéciales qui pouvaient être utiles, dans la suite, au praticien, et qui, en tout cas, le débarbouilleraient d'une ignorance dont il avait parfois à rougir. Mais ces études, très délicates, très minutieuses, demandent une grande application et prennent beaucoup de temps. Et

puis, on tombe dans le défaut de l'enseignement encyclopédique. Tout étant intéressant, on voudrait tout apprendre, et, souvent, bien inutilement.

Il y a, dans cette science diffuse et confuse, beaucoup d'ostentation et de faste. Quoi qu'il en soit, ces études se prolongent au détriment du stage dans les hôpitaux. L'importance prise par les spécialités a augmenté le mal. Si bien qu'à l'heure présente l'École française se demande si elle n'a pas fait fausse route; elle s'inquiète; elle craint de perdre les deux qualités qui furent jadis sa gloire : la sûreté du diagnostic et le sens de la thérapeutique. La crise de Iheure actuelle se précise en deux mots : plus de savants, peut-être, mais de moins bons praticiens.

Le mal existe 1 c'est incontestable. Quel sera le remède.!* On m'indique du moins un palliatif: ce serait de désencombrer un peu la Faculté de Paris de l'afflux excessif des jeunes étudiants. La plupart d'entre eux auraient tout intérêt à commencer, tout au moins, les études dans une de ces excellentes Facultés qui existent en province, à Lyon, Reims, Montpellier, etc. A Paris, le nombre des élèves est si considérable que le professeur se trouve dans l'impossibilité matérielle de donner à chacun d'eux la part d'attention et de direction individuelle indispensable. En outre, en province, une sorte de pratique médicale courante

244 t)U CHOIX d'une carrière

peut s'ébaucher, même pendant les premières années, en raison de l'accès plus facile auprès du malade et dans les hôpitaux.

Mais ce n'est là qu'un palliatif. La vraie question est celle-ci : étant donné le court temps qui reste pour le stage dans les hôpitaux, l'extension des spécialités, la précipitation générale de l'existence, l'étudiant trouve-t-il dans l'enseignement, tel qu'il est actuellement organisé, les moyens de former ce tact des organes et de l'intelligence, et, surtout, cette conscience professionnelle qui sont, en somme, les véritables qualités du médecin et qui lui donnent, sur le malade, une si douce et si forte autorité?

Eh bien! non. Sur ce point, tout le monde est d'accord: l'expérience n'a pas réussi; une réforme s'impose ; et le vieil ami qui me donnait ces conseils, au moment où je le quittais, me rappela sur le paillasson pour me crier : « Surtout, ne craignez pas de le répéter : l'hôpital! l'hôpital! l'hôpital! » — Docteur, c'est fait.

OBSERVATJONS ET CONSEILS PRATIQUES

On sent bien que je n'ai osé m' aventurer sur ce terrain^

À difficile ^'çour moi des études médicales, qu'après m'être assuré de guides sûrs. Des hommes éminents ont bien voulu me fournir quelques-unes des indications réunies dans cet article.

Les conseils pratiques que j'inscris ici ont, en partie, la même origine. Surtout, que les jeunes étudiants en médecine, les débutants, ne s'éloignent pas de leurs provinces et ne se précipitent pas, prématurément, à Paris. En effet, l'encombrement des cours et des conférences pratiques est tel, à Paris, que le professeur ou le maître des conférences peuvent, à peine, connaître chacun de leurs élèves et les guider dans les travaux qui, cependant, demandent, le plus souvent, une direction individuelle et, pour ainsi dire, manuelle. De l'avis (le tous, et même des maîtres de Paris, il y a trop d'étudiants en médecine à Paris.

Voici, à ce sujet, une indicati on qui me paraît utile (( Pour diminuer l'affluence des étudiants à Paris, el pour niveler un peu le contingent des élèves-médecins entre Paris et la province, il y aurait un moyen bien simple, celui d'uniformiser le titre et de remplacer l'appellation a Docteur en médecine de la Faculté de Paris, Lyon, Montpellier, etc., » simplement par ; « Docteur en médecine fran;çais. » Le titre de docteur en médecine, seul, sans indication d'origine, serait autorisé vis-à-vis du public. En fait, ce diplôme est délivré non par la Faculté, mais par le Ministère de l'instruction publique, sur le rapport fait par la Faculté où l'examen a été passé. 11 sufQrait donc de supprimer la mention de la Faculté, ce qui serait d'autant plus logique, que le diplôme de médecin est une licence de capacité délivrée par l'État, autorisant l'exercice delà profession médicale dans toute l'étendue du territoire français. Puisqu'on a supprimé les médC' cins de deuxième classe, les officiers de santé, pourquoi laisser subsister l'opinion du public concernant la prétendue supériorité du diplôme de Docteur de la Faculté de' Paris ?

« D'ailleurs, on pourrait compléter la mesure de l'uniformisation du diplôme par une autre qui ne serait

a46 DU CHOIX d'une garrièrk

pas moins avantageuse ; ce serait d'exiger de tous les médecins, sans exception, une année d'études supplémentaires à Paris, une fois le diplôme de docteur obtenu. Cette année serait consacrée à des études purement pratiques. Elle permettrait aux jeunes docteurs de suivre le matin les divers services hospitaliers et, l'après-midi, de se familiariser avec les notions élémentaires des diverses spécialités indispensables à tout praticien... «

Ces idées me paraissent justes ; au moment où la réforme des études médicales est en discussion, elles pourraient être utilement examinées par les personnes compétentes.

Il y a trop d'étudiants en médecine à Paris. II y a, peut-être, trop d'étudiants en médecine.

J'ai eu, jadis, pour collègue à la Chambre un homme qui allait sans cesse répétant : « Il n'y aura jamais assez de médecins. » Un jour, un médecin lui répondit : « Encore faut-il qu'ils vivent. » Et c'est précisément le point où nous en sommes, pour le moment. J'ai cité déjà la parole de M. Liard, directeur de l'Enseignement supérieur : « Je suis épouvanté de signer, chaque année, plus du double de diplômes de docteurs, qu'il y a dix ans ! » i

Les avantages faits à l'étudiant en médecine au point | de vue militaire et la fâcheuse institution du sursis' ont déterminé cet afflux excessif, dangereux. Les jeunes docteurs sont les premières victimes de leur propre engouement.^

Tout le monde sait qu'il y a un véritable encombrement dans la carrière médicale. Les grandes villes, et notamment Paris, regorgent de médecins; beaucoup d'entre eux traînent, pendant longtemps, une vie néces-

sifcuse, ou sont obliges de compléter leurs trop maigres ressources par des travaux tout autres que les soins à donner à une clientèle qui fait défaut. D'autre part, la vie en province est dure, les charges sont lourdes, le client paie lentement et mal.

Cependant, de l'avis des hommes compétents, il y a, on France, certaines régions, notamment dans l'Est et dans le Centre, où les médecins ne sont pas assez nombreux. Il y aurait donc surtout une mauvaise rv' partition et peut-être aussi des prétentions exagérées.

La carrière médicale est une des plus nobles et des plus utiles; elle assure la dignité et l'indépendance; elle ('lève l'homme en l'instruisant sans cesse; elle met en jeu toutes les facultés de l'esprit, toutes les émotions du cœur; le vrai médecin doit être instruit, indulgent et bon : « Alors, il n'y aura jamais assez de médecins! » — « Oui, mais encore faut-il qu'ils vivent 1 »

Ni

La bourgeoisie française aura toujours le goût des professions qui se rattachent à l'ctude du droit, et que l'on nommait, jadis, les métiers de robe. La tradition romaine et la pratique, si compliquée, du droit coutumier ont transmis à ces fils de procureurs un atavisme très prononcé. La lutte victorieuse soutenue par les légistes contre la féodalité et contre l'aristocratie ont fait naître et ont développé, dans cette classe de la nation, l'orgueil et la fierté d'une science et d'une jurisprudence qui furent, entre ses mains, des armes redoutables; sur un parchemin poudreux, elle humait d'avance le relent du pouvoir.

Elle a connu la valeur des textes et la force de la parole en attaquant des adversaires séculaires, qui, mieux armés en apparence, furent pourtant vaincus. C'est l'étude du droit qui a porté la

classe bourgeoise aux affaires. Disputer a été, pour elle; toute une politique.

Il est naturel qu'elle persévère et qu'elle garde une inclination marquée pour ces études et pour ces professions qui lui ont assuré, pendant si longtemps, une supériorité si évidente, et qui, aujourd'hui même, lui réservent encore une situation exceptionnelle. Il y a beau temps qu'il n'est plus question des privilèges de l'aristocratie, et que ceux du clergé se réduisent à l'avantage douteux d'être englobés dans les cadres immenses du fonctionnarisme national; mais la bourgeoisie de robe conserve ses traditions, ses formes, son organisation : pour les avo- 1 cats, le barreau; pour les officiers ministériels, les chambres de discipline ; pour les agents de change, le Syndicat et laj Corporation. Par- ^ tout, dans les Conseils généraux, à la Chambre, au Sénat, a;u Conseil d'État, la pilace faite aux juristes est large, trop large peut-être, et pourtant.] non contestée. Au fond, c'est la bourgeoisie de robe qui nous gouverne. Elle a détruit la noblesse au profit de la royauté ; elle a renversé la royauté t! à son profit. Elle est le Prince. Dans le conseil des ministres, il est une situation éminente^ tra-Âl ditionnellement acceptée, c'est celle du garde des sceaux, qui est toujours, de droit, Aâce-président de cette assemblée.

Ces perspectives brillantes tiennent toujours en éveil les ambitions de la classe bourgeoise. Le

COU tendu vers les succès ou les profits habituels, elle ne s'aperçoit pas des changements qui se produisent; la démocratie pousse, derrière elle, les lames puissantes de sa marée montante; l'industrie et le commerce enrichissent les particuliers et leur assurent des moyens d'action autrement persuasifs que la discussion des textes. Le monde s'élargit, et de nouvelles familles humaines, peu sensibles aux beautés du droit coutumier, réclament leur place au soleil; les vieux Godes craquent, les « Parquets n s'effondrent. L'avenir est aux industries, à la « marchandise », aux « métiers ». Qui sait? Tandis que les derniers avocats parleront encore, il viendra peut-être des milliardaires qui feront un trust immense pour accaparer le « droit », comme on a fait, déjà, le cuivre et le pétrole.

J'ai mis le « droit » entre guillemets pour que l'on ne fasse pas une confusion que je ne fais pas moi-même. Il ne s'agit pas, en effet, de la Règle absolue et immanente, élaborée par le travail séculaire de l'Être, et qui, pour assurer l'équilibre de la vie universelle, établit la distinction entre le bien et le mal. Cette leçon de droit, on ne l'apprend pas à l'école, — même à l'École de droit. Elle est le résultat des réflexions fortes et viriles d'un homme qui sait les choses, et dont l'œil profond voit, au-dessous des apparences, les réalités. Elle ne dépend de personne, pas même des dieux : Vidrix causa dits plaçait, sed vicia Catoni.

Quant au « droit » , pris dans le sens courant, il n'est ni plus ni moins qu'un procédé employé par la société pour mettre fin aux conflits d'in térêts. iSotre vieux professeur Rataud disait : « S'il n'y avait pas de filous, il n'y aurait pas besoin de Godes. « Formule ingénieuse dans son , apparente naïveté. Mais le bonhomme ne réfléchissait pas que son hypothèse révolutionnait la ,; société et qu'elle supprimait notamment l'ensei- '| gnement du droit. En effet, dans cette École, sur le fronton de laquelle on inscrit les formules du droit éternel, ce qu'on apprend, surtout, c'est Fart de préparer ou d'interpréter les conventions diverses, législatives ou particulières, qui peuvent i éviter, résoudre, ou prolonger les procès. C'est dans ce sens que j'ai indiqué, jadis, cette définition du droit : « Le droit c'est le consentement des parties. » L'aboutissant du droit, — et son contraire, — c'est la chicane.

Telle est donc la double tendance que nous retrouvons dans cet ordre d'enseignement, comme dans tous les autres : l'une, qui porte l'élève vers les études supérieures, et qui l'ëloigne des ^ considérations pratiques pour le rapprocher des retraites augustes de l'idéal; l'autre, qui prétend le munir de tout l'acquit nécessaire nour le souple et rude combat de l'existence. A.~'l"F.cole de droit, la tendance idéale fait des JQrisconsultes, la tendance inverse prépare des praticiens.

Est-ce exagérer de dire que, dans l'état de

LES ETUDES DE DROIT 2ji>

choses actuel, le praticien refoule le jurisconsulte? Et cela s'explique. Nos lois sont faites. Un (Iode gros comme le poing les contient. L'effort ])rincipal de la Révolution a consisté à dégager, de l'arsenal des lois antérieures, cet extrait, ce faisceau serré, compact et plein, qui s'appeîîe les Cinq Godes. Voilà notre « Loi des XII Tables ».

Très fiers de cette œuvre, et la considérant, au fond, comme intangible, nous n'avons même pas, pour l'interpréter et pour la modifier, la perpétuelle élaboration que le droit ancien appelait « l'Édit du Préteur». Que faire, par conséquent, de nos jurisconsultes? A quoi les emploierait-on? L'École appelle, aujourd'hui, (( jurisconsulte », un homme qui sait éplucher un texte de Code et ergoter sur une virgule. Je connais d'immenses compilations (ô ma belle jeunesse!) qui ne sont rien autre chose qu'un ramas )e commentaires mesquins. Justinien a dévoré Caton; Dalloz étouffe Montesquieu.

S'il s'agissait, pourtant, de faire des jurisconsultes, et si cette carrière était à encourager, alors, la Faculté de droit ne pourrait jamais placer trop haut l'idéal de son enseignement. Il resterait seulement à savoir jusqu'à quel point la philosophie du droit peut être l'objet d'un exercice scolaire. Les grands esprits dégagent les règles permanentes par la contemplation philosophique de la vie humaine et des rapports sociaux. Les besicles un peu grosses du pédagogue

ne leur servent de rien. Ils ont des sens plu» subtils, des instruments plus puissants et plus délicats.

Mais s'il s'agit de faire des praticiens, on peut se demander si les méthodes actuelles sont bonnes. D'abord, elles poussent, il faut le reconnaître, à une surproduction de l'espèce basochientie, qui a été, dé tout temps, dénoncée comme un mal. Oui, il y a trop d'avocats, trop de notaires, trop d'avoués, trop d'huissiers mêmel La surcharge énorme qu'impose à la nation cette classe souvent parasitaire est déplorable, surtout dans nos temps de concurrence extrême, oii les hommes sont relativement rares et précieux.

Certes, je ne nie pas l'utilité de ces hommet de loi prudents et expérimentés qui gèrent les fortunes, arrangent les affaires, conseillent les familles. Mais, je sais bien qu'ils ne sont pas tous taillés sur ce modèle idéal; je sais que l'organe crée la fonction et que plus il y a d'hommes de loi, plus il y a de procès; je sais que les procédures sont chères et horriblement embrouillées; et je sais, enfin, qu'il est d'une prudence élémentaire, dans le cours de l'existence, d'éviter toujours les procès, — même, et surtout, les « bons ».

L'engouement qui a porté la jeunesse française vers ces professions d'apparence plus libérales a nuij plus que l'on ne peut dire, aux générations

qnc j'ai connues et dont j'ai suivi l'évolution. La concurrence a surélevé le prix des études; l'emfc>allement de l'exemple ou la vanité des parents bnt forcé les vocations ; le capital une fois engagé^ )n a voulu le rémunérer : d'où la chasse à la rî osse dot, les affaires aventureuses, les erreurs, es fautes. On peut dire que, dans une proporion réellement excessive, ces professions, en pparence lucratives, connaissent la gêne, la léii'irie, la misère, la ruine.

11 y a eu emballement; et il y a eu entraînement aussi. Au lieu d'arrêter le courant qui por lit les jeunes gens vers les études de droit, on a précipité. Presque partout on a exigé, comme ne sorte de certificat de capacité, le diplôme sscz illusoire de licencié en droit. Surtout, on

inscrit dans la loi militaire cet article qui Dnfère, à l'étudiant pour le doctorat, l'avantage u sursis et de l'exemption. Les jeunes gens se récipitent donc, en masse, par cette porte qu'on ur a ouverte toute grande. Naturellement, le iveau des études s'est abaissé, au fur et à mesure Lie la nappe s'étendait. Aujourd'hui, tout le londe est docteur, peu .ou prou... On a donc it des jurisconsultes? — Ah! non. — A-ton it, du moins, des praticiens? — Pas davantage. 2 doctorat pour tout le monde, c'est, au point e vue technique, l'inexpérience, sinon l'igno- ] nce, généralisée.

Le remède? Ici encore, la pratique. Que vos

256 DU CHOIX d'uke carrière

jeunes gens étudient le droit, fort bien! Mais qu'ils ne négligent pas, de parti pris, ce qui doit être leur véritable profession, c'est-à-dire le maniejnent des affaires . Le stage à l'école, nous savons ce qu'en vaut l'aune. Le stage à l'étude, ce serait tout autre chose. v.

Soyez plus exigeant à l'examen de la licence et: imposez la nécessité d'un certificat de capacité technique et d'un apprentissage effectif dans une, étude. Rendez dix fois plus difficiles encore legi examens du doctorat. Détournez de la basoche' l'afflux des hommes actifs qui, se faisant concurrence à eux-mêmes, se partagent une maigre' pitance, trop heureux quand ils ne tombent pas^ dans la funeste catégorie des claque- patin, des! traîne-misère et des crève-la-faim. Refoulez vers les carrières plus utiles et plus promptes des capacités pratiques qui s'essoufflent à suivr^j Domat et Pothier. En un mot, répartissez pluà sagement les forces actives de la nation. Législateurs, faites des lois pour contenir les hommes^ de loi.

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

Il n'est pas de carrières où l'on engage plus imprudemment les jeunes gens que celles qui sont consé-j cutives à l'étude du droit. C'est si commode : celai dispense les parents de penser. <( On verra bien, plus!

tard; faisons-en, d'abord, un licencié en droit! » C'est l'heure décisive, et on retarde encore la décision.

Le premier pas fait, le jeune homme se laisse vivre. Les années passées au quartier Latin sont si agréables; et puis n'a-t-on pas paré à tout? Quant au service militaire, on a la ressource du sursis, et avec un coup de collier au moment opportun et quelque protection, on décrochera bien le diplôme du doctorat... Et on va ainsi six ans, sept ans... A la fin, il faut prendre un parti. On ouvre les yeux; on est surpris, effrayé du chemin (parcouru, on se précipite vers une solution quelconque,

fa première venue; quelques années de stage : on !st notaire, avoué, juge, avocat. Est-ce que, à la fin, on jie ramassera pas la dot qui attend le vainqueur et qui sera la récompense certaine de tant de beaux exploits?

Je ne pense pas que la bourgeoisie française puisse faire un calcul plus mesquin et plus indigne que celui jqui aboutit à cette conclusion : « J'achèterai une étude avec la dot que m'apportera ma femme. »

Je reviendrai un jour sur la question de la dot, de la « dot-carrière » . C'est une des tares de la société fran- ,çaise et peut-être la plus honteuse et la plus funeste de toutes. Mais ce que je constate chaque jour, avec une loie sincère, c'est que ce calcul est faux le plus souvent, iet, ici, je me tiens bien à ce caractère pratique que j'entends réserver à ces conseils.

L'observation attentive de l'emploi des activités autour |de moi ne me laisse aucun doute : l'engouement de la bourgeoisie pour les métiers de robe la conduit presque inévitablement à une perte de force, d'activité et d'autorité. La vanité mène, comme il convient., au néant : « Habebunt suam mercedem, vani vanam. » Dans la plupart de nos départements et surtout dans nos dcparjtements les plus riches, le père de famille croit conso- (lider sa fortune en l'abritant sous les panonceaux d'une étude. 11 veut que son héritier — fils ou gendre — soit

homme de loi. Mais la concurrence produit un ren chérissement, une appréciation énorme du prix de." études.

La dot elle-même (je passe sur la mesquinerie d« calcul) ne remplit pas le vide. Le « maître », pour faire face aux intérêts du capital engagé, aux frais de la charge, aux exigences d'une situation souvent surfaite, aux prétentions de la dame qui entend faire claquei son apport, n'a d'autres ressources que les bénéfices souvent restreints d'une étude que le novice a achetée, avec précipitation, à un vieux praticien enchanté de tirer ses grègues.

Que faire? Le plus souvent, on ferme les yeux : alors, c'est le désordre^ d'autant plus facile que des sommes considérables passent par les mains de l'homme qui tout le monde fait confiance. Ou bien, si le basochien a le goût du métier, c'est la lutte à outrance, le combat pour la vie, souvent avec ses blessures, et, tropi souvent aussi, avec ses ruses et ses vilenies. Que l'on mette sur la table les comptabilités exactes des études dans la plupart de nos bourgades, et l'on verra bien si je dis vrai.

Combien d'exemples ne pourrai-je pas citer*, ca» j'appartiens à une région et à une génération où la carrière d'homme de loi parut la seule enviable. J'ai vil les erreurs, j'ai connu les regrets, les tristesses, les déboires. Je me permets donc de dire un jour, tout haut, ce que je sais.

Qu'on m'entende bien : il ne s'agit nullement d« mettre en cause l'utilité et l'honorabilité de telle ou telle profession; U s'agit de détourner d'elles les éléments trop nombreux qui les encombrent, et qui, parfois, les compromettent. Il faut, dans une nation, une juste répartition des activités : or, la séduction des carrière» dites libérales s'exerce avec une force telle qu'il n'y a ■aucun inconvénient à en souligner les dangers. Un

homme jeune qui achète une étude, assure, pour toute sa vie, une « charge ». C'est le mot exact.

Or, parmi les diverses entreprises qui demandent une «mise de fonds », il n'en est pas — proportionnellement au capital engagé, à la préparation nécessaire, à l'activité déployée et aux risques courus — de moins rémunératrice que les études de notaires, huissiers, avoués, etc. En outre, cet homme n'est plus libre. Il dort, à demi éveillé, l'oreille au guet sur le colTre-fort où reposent non seulement sa fortune et son crédit, mais la fortune et le crédit de tous ses clients. Il ponte sur la capacité et sur l'honorabilité de tous ceux auxquels il est obhgé de faire confiance; il prend en charge, directement ou indirectement, la prospérité de toute une région. Si une grêle survient, si les loyers baissent, si les mariages se font rares, le prix de sa charge diminue, du même coup... Pour faire face à tout, il y a, c'est vrai, la dot, l'héritage entrevu... Quel calcul! Quelle virile conception des responsabilités de la vie !

La solution serait la diminution du nombre des études, la suppression de la vénalité des charges et la simplification de la procédure. Mais, il y a longtemps que j'ai renoncé à l'espoir de voir, un jour, les hommes qui font les lois abolir les privilèges des hommes de loi. Il faudrait une nuit du 4 août. Il faudrait mettre le feu au « maquis ». Non, la vraie réforme est dans les mœurs. Que la jeunesse se détourne de ces professions casanières et paperassières ; que l'abus de la dot soit atténué par une conception de la vie plus digne chez l'homme et plus haute chez la femme, que le champ immense ouvert aux professions actives s'ouvre devant les yeux, provoque les initiatives, les courages ; et les professions « libérales » seront considérées comme des

26o DU CHOIX d'une G ARRIÈRE

professions «serves», nécessaires dans une société, mais de peu d'attraits pour les individus.

J'ose à peine parler de la poussée, en quelque sorte mécanique, qui se produit, en ce moment, dans ce pays si enclin à la parole, par le fait de la loi militaire, vers le troupeau déjà si nombreux des «avocats», par la recherche du diplôme de docteur en droit. Que seront les générations nouvelles si le mal n'est pas corrigé promptement?

Pour moi, je ne vois aucune espèce de raison pour que le futur avocat, le futur avoué, le futur notaire, le futur huissier, le futur fonctionnaire, soit dispensé de la charge du service mihtaire plutôt que le futur commerçant, le futur industriel, le futur employé, etc.

Quant à la multiplication indéfinie des gens de parole, des gens de palais, au moment même où il ne faudrait que des gens de main, des gens d'action, c'est un véritable désastre. II suffirait cependant de porter la main sur ce funeste article 28. Mais, quelle tempête, quelle clabauderie, quelle lamentation dans la huaille des porteurs de toge !

En France, le pli est pris, depuis longtemps, de faire appel, en toutes circonstances, à l'intervention de l'État. Cette phrase, au fond, résume toute notre histoire. Déjà, du temps de Louis le 'Gros, on voit des villes du Midi, du Roussillon, par exemple, — qui est pourtant si loin de Paris, — se tourner vers la royauté et réclamer son intervention. Le Moyen -Age est une effroyable mêlée anarchique qui, lassée d'elle-même, implore la paix royale. Dans toutes les sessions des Élats-Généraux, les doléances du « plat pays », comme on disait, se résument par un cri, tou* jours le même, adressé au pouvoir central: « Venez, intervenez! n

Dans la dernière de nos grandes crises natio-

a62 DU CHOIX d'une carrière

nales, M. Thiers répétait sans cesse : « C'est par ses petits fonctionnaires aux manches de lustrine que la France se sauve. »

J'ai reçu, il y a quelques années, la visite d'un employé, modeste percepteur dans une petite ville des environs de Paris, qui venait demander, bien timidement, qu'on l'appuyât pour hâter la liquidation de ses droits à la retraite. Â.u cours de la conversation, je l'interrogeai, et il me dit : « Monsieur, pendant plus de trente ans, j'ai occupé le même emploi, dans la même ville. J'ai vu le règne de Louis-Philippe, la Piévolution de 1848, l'Empire, la guerre, l'invasion, la Commune, le Seize-Mai, la République; j'ai toujours rempli mes fonctions avec exactitude, et fait ma caisse tous les soirs; j'ai versé régulièrement à l'État les impôts de ma région, sans qu'il y ait jamais eu le moindre trouble, ni le moindre déficit. Si on ne connaissait que ma comptabilité, on ne saurait pas qu'il y a eu des révolutions. »

Étonnez-vous, après cela, que la bourgeoisie française ait le culte de ces fonctions publiques qui l'honorent, la grandissent, la rassurent, rélèvent à ses propres yeux, occupent son activité dans le sens qui est le plus conforme à ses aptitudes et qui la font entrer en partage du pouvoir. Étonnez-vous qu'elle aime cette administration, qui finit par représenter, à ses yeux, rame même du pays.

LES FONCTIONS PUBLIQUES a63

L'administration n'est pas l'âme de la France : elle en est, du moins à l'heure présente, le squelette, ou, plus exactement encore, l'armature; une mécanique compliquée, astiquée, polie, déterminant tous les mouvements du corps, faisant tous les gestes de la vie, et sans laquelle, d'ailleurs, la vie de la société ne serait, apparemment, qu'une tortueuse impuissance.

Que voulez-vous? nous tenons cela de nos aïeux. Nous avons le fonctionnarisme dans la peau. L'Empire romain soutint le monde par une vaste administration qui subsiste dans les cadres actuels, arrangés à la moderne. Quand on eut aboli les anciennes divisions du pays en provinces, nos départements ont retrouvé, souvent, la division par diocèses, calquée elle-même sur celle des « pays » ou des pagi gallo-romains. Nous tournons donc, toujours, dans le même cercle. Le vieil atavisme nous agite toujours; quand nous faisons des révolutions, c'est pour réclamer plus de fonctionnaires et, si j'ose dire, «encore plus d'État dans l'État». Telle est, en somme, la formule extrême du socialisme. Si on veut passer pour un novateur et pour un révolutionnaire hardi, on se dit collectiviste, c'est-àdire qu'on voudrait mettre tout citoyen sous la dépendance directe et constante de l'État.

Le pays, si fier de ses fonctionnaires, les a gâtés, naturellement. Reconnaissant des services rendus, il leur a fait la vie très douce, et les a

a64 DU CHOU d'uîîe carrière

traités en Benjamins. D'ailleurs, ils sont là, au moment où l'on décide de l'emploi des ressources publiques : on pense bien qu'ils ne se laissent pas oublier. Étant le Prince, ils se servent en princes; étant très habiles, très patients, très ingénieux, ils se sont fait, à eux-mêmes, un sort qui est un chef-d'œuvre d'habileté, de patience et d'ingéniosité.

Analysons. Parmi les diverses façons de rétribuer les services humains, il n'y en a guère de plus avantageuse pour l'employé que le salaire. Le salaire, en effet, présente deux avantages incontestables : il est versé immédiatement; il épargne le risque. Un artiste, un littérateur, un commerçant, un industriel, ne sont rétribués qu'après que le travail est achevé, et si l'œuvre, l'opération ou l'affaire réussissent. Un employé, au contraire, ou si vous voulez, un salarié, est payé au fur et à mesure du travail. Quoi qu'il arrive, il touche. Si l'affaire sombre, il aura touché. Il s'en ira bien tranquille, la main dans sa poche et la somme dans sa main. Le salaire mensuel, ou, pour employer les termes nobles, les « appointements », constituent donc, pour l'employé de l'État, une première sécurité.

Ce n'est pas tout. On lui accorde un autre avantage, unique peut-être : c'est l'avancement (( à l'ancienneté » ; quels que soient les services effectifs rendus, alors même qu'ils seraient des plus médiocres, et alors même que l'aptitude

serait des plus ordinaires, l'employé est sûr, s'il a de la « conduite », une certaine régularité, et s'il s'en tient sagement à la fameuse formule ; «pas de zèle», il est sûr, dis-je, de faire «du chemin son petit bonhomme », sans rien devoir à personne et, pour ainsi dire, automatiquement.

Ce n'est pas tout encore. L'État a organisé le service des pensions ou des retraites, qui est non seulement l'encouragement à l'épargne, — dans un pays oii tout tourne à l'épargne, — mais qui est l'épargne subventionnée. Le service des pensions, c'est une prime à l'économie des fonctionnaires, prélevée sur les nécessités des contribuables.

Comment voulez-vous, après cela, que nous ne trouvions pas de fonctionnaires?

Aussi, nous en trouvons!

La machine qui pompe dans les couches diverses de la population française les agents de l'État français est d'une puissance énorme. Elle applique ses ventouses sous les formes les plus diverses à la masse du peuple : écoles, bourses, recommandations, tous les systèmes fonctionnent à la fois.

L'élevage du fonctionnaire est, à proprement parler, une des grandes industries nationales.

Vous ne pouvez pas vous entretenir quinze minutes avec un homme sans voir apparaître, pour lui ou pour les siens, la candidature à un emploi de l'État, et nous sommes arrivés à ce résultat

a66 DU CHOIX d'une carrière

vraiment extraordinaire que celui des pouvoirs publics qui paraîtrait devoir être le rival naturel du pouvoir administratif, c'est-à-dire le Parlement élu, îis consacre presque exclusivement à accroître et à améliorer le nombre et le sort des fonctionnaires.

Suivez les discussions des budgets, vous verrez que ce sont là des débats qui passionnent. Interrogez nos ministres des finances, ils vous diront que le flot les submerge. Nos députés, par une abnégation admirable et perpétuelle, nous donnent le spectacle de gladiateurs luttant dans l'arène pour la grandeur du fonctionnaire qui, lui, assiste dédaigneux, à leurs luttes. Ave, César, morituri te salutant...

Ainsi, de vieilles traditions chères au peuple français, des services inconte&tables, les garanties assurées aux employés de l'État, enfin l'autorité que cette catégorie particulière de citoyens a su conquérir et qu'elle a su garder et développer, malgré les révolutions, tout contribue à entretenir et à accroître le prestige de l'administration.

Un grEuad bien a produit un grand mal. Le désordre est venu de l'ordre même. Un des plateaux de la balance l'emporte. Les forces vitales se resserrent autour du noyau sec et sans vie, tandis que la pulpe savoureuse s'étiole. Le pays s'épuise à entretenir ceux dont le poids l'accable déjà. Cette troupe qu'est la nation se fond, peu à peu, dans ses propres cadres. La vie publique écrase

la vie particulière qui ne peut plus la soutenir et qui ne peut plus se passer d'elle.

Pour signaler l'exagération du nombre des fonctionnaires, on a souvent comparé ce qui se passe en France avec ce qui se passe à l'étranger. Mais il suffirait de comparer, entre elles, les différentes époques de notre histoire. Sait-on, par exemple, que, sous l'ancien régime, il n'y avait rien encore, en France, qui ressemblât à ce que nous appelons aujourd'hui des bureaux ou des ministères : c'est-à-dire qu'on ne connaissait pas ces bâtiments imposants où des hommes, habillés de noir, se réunissent, de dix heures à quatre heures, pour veiller au salut de l'empire.

Rien de tel. Ces rouages sont une invention des âges modernes. On a envahi les hôtels, les couvents, les palais, pour y loger l'armée des gratte-papier : la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend pas nos musées... Tout cela est d'hier; et la marée ne cesse de grandir et de pousser ses lames.

Trop d'administration; et pourtant l'administration est nécessaire. Accroissement constant de la charge publique, et, pourtant, réclamation constante du public lui-même pour qu'on augmente le fardeau. A l'entendre, on ne le gouverne jamais assez, on ne se mêle jamais assez de ses intérêts et de ses affaires. Il se plaint des fonctionnaires, en général; mais, si on fait mine de l'écouter, il se fâche, en particulier.

a68 DU CHOIX DUNE CARRIÈRE

Voulez-vous supprimer des juges? Ce ne sont pas les juges qui crient le plus haut, ce sont les justiciables. Youlez-vous diminuer le nombre des sous-préfectures? Ce sont pas les sous-préfets qui protestent; ils savent bien qu'on les nommera préfets ou tout au moins percepteurs, mais ce sont les arrondissements, les villes, les bourgs qui ne peuvent s'habituer à l'idée du veuvage administratif. Ainsi du reste.

Faut-il donc vivre avec notre mal, ou faut-il travailler à le corriger? Faut-il baisser la tête, ou oserons -nous attenter au prestige de cette auréole, le rond-de-cuir?

(Voir les Observations et Conseils à la fin du chapitre suivant, p. 278.)

Un grand pays centralisé, et où les éléments de dissociation abondent, ne peut se passer d'une administration forte et disciplinée; d'autre part, le fardeau dont cette administration accable les populations est de plus en plus lourd et la vie administrative s'est si bien insinuée dans la vie politique, que le pays lui-même paraît réclamer un perpétuel accroissement de la charge qui l'opprime.

Cette situation est-elle sans issue, et faudra-t-il attendre, de je ne sais quelle intervention providentielle, la décision qui refrénera la multiplication des emplois, l'augmentation des traitements, l'abus des pensions, et qui arrachera, à la dictature du rond -de -cuir, cette pauvre

gent « taillable et corvéable à merci » qui se perpétue sous tous les régimes et qui s'appelle, toujours, Jacques Bonhomme?

(c Voire mais, demanda Trinquamelle, mon ami, dequoy vous servent ces écritures et autres procédures contenues dedans des sacs? — Elles me servent, répond Bridoye, de trois choses exquises, requises et authentiques. Premièrement, pour la Forme, en omission de laquelle ce qu'on a fait ne peut être valable; secondement, pour l'exercice, — exercice honnête et salutaire; car il n'en est de tel ne plus aromatisant que vider sacs, feuilleter paperasses, coter cahiers, remplir paniers. Tiercement, pour gagner du temps, » — car le temps est le père de bonne pécune.

Cette étrange situation où nous sommes, qui fait, de notre véritable maître, notre seul recours et qui met le contrôle des fonctionnaires entre les mains des fonctionnaires, au mépris de la formule quis cusiodet custodes, cette situation durera-t-elle aussi longtemps qu'il y aura des contribuables, un budget, — et des budgétivores, c'est-à dire jusqu'à la consommation des siècles?

Des ministres pleins de bonne volonté ont réuni des commissions et les ont chargées d'étudier et de préparer la « réforme administrative ». Ces commissions étaient nombreuses et d'une compétence incontestable : car elles comprenaient, surtout, des fonctionnaires. Elles ont fait des enquêtes. Ces enquêtes ont été imprimées.

On a rédigé des rapports... — Mais la Réforme a-t-clle abouti ? Que demandez-vous de plus ? Le ministre bien intentionné a reçu un Rapport !.. .

Et ce sera toujours ainsi. L'administration fait masse dès qu'il s'agit de toucher au moindre de ses agents. Le vrai « bloc », le voilà. Et c'est un bloc enfariné, d'aspect candide et enchanteur. Comment le rompre, l'émietter, pour arriver à traiter séparément chacune de ces parties et pour les réduire à la portion qui doit leur appartenir légitimement dans l'échange des sacrifices mutuels et proportionnés entre tous les citoyens?

Voici le résultat de mes réllexions à ce sujet. Quand on a vécu près des administrations, quand on a été mêlé à leurs travaux, on sait que le personnel se divise en deux parties : l'une supérieure et peu nombreuse, l'autre inférieure et qui fait foule. Personne ne me contredira si j'affirme que, dans chacun de nos ministères, il existe, à la tête, uno élite qui fait le gros travail, et, audessous, une masse de braves garçons insignifiants qui viennent au bureau pour apporter à la marche générale des affaires publiques le concours modéré de leur nonchalance.

Sur les premiers, tout repose. C'est d'eux que l'on dit que ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. Vous les voyez arriver à l'aube, mal réveillés d'une nuit de travail, la serviette pleine de la fameuse paperasse administrative, le teint pâli, les yeux rouges d'une veille prolongée, la

redingote boutonnée à la diable; ils grimpent rapidement les étages et s'enferment dans le bureau aux tentures vertes pour fournir au ministre, sur un coup de sonnette, les chiffres, les documents, les statistiques, les idées, et même souvent les phrases, qui feront quelque effet, tout à l'heure, devant le Parlement.

Ils font mieux encore : ils étudient les questions à fond, les tournent, les retournent, retrouvent dans le-s vieux dossiers les traditions poudreuses oii s'est amassée l'expérience des siècles ; ils ont le parler bref, court et utile. Ils ont le style ferme et autorisé. Connaissant les hommes et les situations, ils devinent et éventent l'intérêt particulier dans sa lutte constante contre l'intérêt public. Ils mettent en garde l'homme politique contre le laisser-aller, la négligence ou l'indulgence, trop faciles quand elles s'exercent au détriment de l'État. Ils sont les chiens de garde vigilants du troupeau.

Et, le plus souvent, ces hommes précieux sont modestes, ils sont dévoués, ils sont désintéressés. Ils sont modestes, parce qu'ils travaillent pour le public, — l'anonyme suprême qui exige l'anonymat; dévoués parce qu'ils pensent sans cesse à une cause, si souvent négligée dans la lutte des passions et des intérêts, celle du pays; désintéressés, parce qu'on les paye à peine, relativement à leur valeur, à leurs services, à la rémunération qu'ils obtiendraient, si leur activité s'employait

ailleurs que dans les services de l'État. Mais ils aiment à faire marcher la grande machine. Ils se plaisent à contempler et à diriger ces puissants coups de volant qui me lient en mouA^ement tout Tatclier. Ces hommes sont de véritables « politiques », puisqu'ils exercent l'action réelle, féconde, utile, réfléchie, silencieuse et prolongée, au milieu du bruit, du tapage et du battage universels.

Eh bien ! j'ai à peine besoin de dire que cette élite, il faut la garder, l'entretenir, la recruter avec soin. Je voudrais qu'elle eût une place à part bien marquée, qu'elle ne se confondît pas avec la tourbe indifférente des employés, qu'elle assumât le plus de travail possible, qu'elle fût rémunérée convenablement, qu'elle escomptât, pour son lendemain, toujours exposé aux caprices de la politique, l'honneur des charges curulaire^ dans les grands conseils, dans les cours, dans les fonctions où doivent se garder la tradition, l'expérience et l'autorité.

Je voudrais, surtout, que Ton veillât avec soin à son recrutement, et, pour plus de sécurité, je serais disposé à lui assurer, à elle-même, une grande autorité sur les choix. Dans chaque ministère, le Conseil des Directeurs devrait donner au ministre son avis motivé, au moment où l'employé d'avenir sort du rang et prend sa part des responsabilités communes. Pour les élites, la cooptation a toujours donné de bons résultats.

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Avant même que ce premier choix se produise, la préparation de cette élite a une importance considérable. Le recrutement ne devrait pas être exclusivement su}3ordonné à l'épreuve, quelquefois bien aveugle, d'un concours. Les capacités se révèlent par d'autres procédés, et souvent par le plus démonstratif de tous: l'action. Le choix du ministre, dirigé et éclairé par l'avis de ses conseils naturels, pourrait se porter sur l'homme de valeur, partout où son mérite a pu se révéler.

Quant aux familles qui n'hésiteraient pas à courir pour les jeunes gens le risque de ces hautes et modestes destinées, il faut qu'elles soient averties qu'elles auront à faire les sacrifices d'une préparation raffinée et d'une longue attente. Dès aujourd'hui, l'accès vers les hauts emplois administratifs est difficile. Il le deviendra encore plus, cela n'est pas douteux.

La voie naturelle, suivie actuellement, est la suivante : les études de droit, les cours de l'Ecole des sciences politiques, ou de l'une des Facultés et des Ecoles spéciales; cela représente cinq ou six ans; puis, la préparation du concours d'entrée dans une administration. En tenant compte du service militaire, cela donne au candidat vingt-six ou vingt-sept ans, au moment où le surnumérariat effectif commence. La préparation est si longue, les responsabilités si lourdes et l'encombrement tel, qu'il est bien rare qu'un employé de l'État

puisse réellement être utile et suffisamment rémunéré avant trente-cinq ou quarante ans.

Or,*' l'expérience est là pour établir, d'autre part, que, cet âge une fois dépassé et les hauts emplois atteints, les fonctionnaires ont la plus grande peine à se maintenir dans les administrations. Préfets fatigués, dégoûtés de la trituration quotidienne des intérêts locaux et des passions politiques ou victimes de la mobilité même de ces passions et de ces intérêts; ingénieurs accablés du poids de leur inutilité ; magistrats épurés; ministres plénipotentiaires épuisés par un trop long exil et guettés par la convoitise des ambitions rivales, tous, ou presque tous, rentrent dans le rang, vers le milieu de la vie, ayant touché, à peine, à cette terre promise de l'action et de la responsabilité effective qui les avait séduits d'abord, et entraînés si longtemps.

Ainsi, ces' carrières sont déjà pleines de déception; elles seront encore plus difficiles dans l'avenir. Tout s'en mêle, et la politique, à elle seule, serait une cause de découragement croissant, à supposer même que la concurrence, de plus en plus âpre, des classes instruites et lettrées ne le produisît pas.

Il faut donc que le recrutement de ces hauts fonctionnaires, si bien nommés les « directeurs », soit entouré de garanties et de difficultés. Mais, aussi, il faut que ces situations soient assurées d'obtenir une prime d'honneur et d'autorité suffi-

santé pour que lïntérêt public soit, dans ces hautes sphères, compris, défendu et maintenu avec la hauteur de vues, la lucidité d'intelligence et le noble désintéressement que réclame la grandeur de la nation.

Quant à la masse des employés ordinaires, voici, selon moi, ce qui serait le plus sage. Elle se divise, à son tour, en deux classes : « l'agent » qui doit avoir une certaine compétence ^technique, et « l'employé » proprement dit, qui est surtout un plumitif. Pour l'agent (postes et télégraphes, instituteurs, employés des contributions indirectes, percepteurs), il faut une situation modeste mais sûre, une compétence constatée, une retraite assurant la paix des vieux jours. Ceux-là ne sont pas des fonctionnaires proprement dits : ce sont des professionnels. *

Quant aux autres, qu'ils aient naturellement ces mêmes avantages ; mais leur nombre doit être réduit autant que possible. Le travail de la machine, les procédés typographiques et photographiques, étudiés avec soin, leur font la concurrence la plus légitime. Dans les grandes affaires, ces employés cèdent, de plus en plus, là' place; ou bien encore, on les voit, comme au Crédit Lyonnais, travailler dans un vaste hall on la surveillance mutuelle et la surveillance publique s'exercent naturellement. Le grillage classique et le non moins classique guichet ont disparu.

Mais il faut que la jeunesse elle-même sache le

comprendre : il est indigne d'elle de borner ses ambitions à ces métiers sédentaires. Les parents devraient se faire un cas de conscience denf(?rmer, pour la vie, dans l'atmosphère empuantie dun bureau, la nature vigoureuse et saine que leurs soins ont formée. Ces hercules à larges épaules et à barbe noire, devenus frileux et courbés, dès la trentaine, sous l'abat-jour vert, font pitié. En tout cas, l'État se doit à lui-même de rejeter, loin de ses services, ceux qu'une indolence native ou une puérile appréhension des risques de la vie lui amènent. Les emplois de cette nature dont il dispose, qu'il les réserve pour ceux qui ont accompli le service militaire, qui se sont réengagés, qui ont été officiers ou sous-officiers. Le rond-de-cuir sera respectable quand il sera la fin naturelle de la culotte de peau.

Ainsi, pour les hautes fonctions, un recrutement sévère, des garanties solides, une exigence que le fonctionnaire lui-même accepte avec joie, parce qu'il a le feu sacré : il est le prisonnier de son honneur professionnel et le conventuel volontaire de la congrégation-État. En bas, une masse solide, disciplinée et acceptant le sort modeste qui lui est réservé.

Une élite peu nombreuse se dirige seule, de bonne heure, vers les emplois publics. La masse en est détournée. Quant aux familles, les fonctions publiques ainsi réparties doivent leur paraître, — sauf de rares exceptions, — un pis-

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aller; et c'est seulement le vieux brave qui sollicitera, à la fin d'une vie utile, l'honneur de chaulFer ses rhumatismes au feu flambant de la cellule bureaucratique.

OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES

Les deux articles relatifs aux fonctions publiques ont soulevé quelques critiques. On m'a accuse d'injustice pour le personnel de nos administrations. On n'a pas voulu reconnaître que ce que je blâmais, ce n'était pas les personnes, mais le système. Le mal que je signale, et dont je demande instamment le remède, c'est l'engouement extrême, excessif, qui porte une partie de la jeunesse française vers les fonctions publiques. Ce qui m'effraie, ce n'est pas tant encore l'abus du fonctionnarisme, c'est l'abus des candidatures au fonctionnarisme.

Faut-il rappeler ces tableaux publiés par la préfecture delà Seine et relatant que, pour i,5oo emplois vacants, il y a 46, 000 demandes; que, pour 12 places de commis auxiliaires, on s'est trouvé en présence de 3,126 demandes?

Or, comme le sujet que je traite est « le choix d'une carrière», j'ai cru devoir mettre, une fois de plus, les jeunes gens en garde contre les déceptions qui les attendent si, attirés par les conditions d'existence plus douces et plus sûres, que l'État fait à ses fonctionnaires, ils se jettent, imprudemment, dans des routes si encombrées.

Y a-t-il, oui ou non, trop de candidats aux emplois publics? C'est une question, et tous ceux qui ont passé

LES FONCTIONS PUBLIQUES S^g

quelque temps dans la vie publique connaissent la réponse.

Y a-t-il, oui ou non, trop d'employés? C'est une autre question. Mais on me permettra bien, du moins, de reproduire ici une formule qui, à force d'être répétée depuis Balzac, est devenue un lieu commun, à savoir qu'il faut des employés moins nombreux et mieux rétribués.

La réforme du personnel administratif est liée étroitement à la refonte des cadres administratifs. Le mal vient moins des hommes que des institutions. Celles-ci, après cent ans, ont vieilli. Nos départements sont trop nombreux, les rouages sont trops lourds et trop dispendieux. Sur ce point tout le monde est d'accord : mais pour accomplir cette refonte générale, il faudrait une singulière décision dans l'autorité politique. Aussi, la reforme toujours promise, est toujours ajournée... Ce n'est pas ici le lieu d'insister.

Etant donné l'état de choses actuel, j'ai voulu indiquer les conditions dans lesquelles l'équilibre peut être établi entre les besoins légitimes de l'État et la meilleure utihsation des forces et des aptitudes particulières. La quantité considérable de jeunes gens qui se préparent aux emplois publics est un mal dans l'État. Ceux qui échouent aux divers examens d'entrée ou de promotion, après une longue attente, une préparation coûteuse, des démarches parfois pénibles, ceux-là font de la graine de mécontents et de déclassés. Et, parmi ceux qui réussissent, combien végètent dans les bas emplois et s'irritent encore davantage !

J'affirme que si les jeunes gens qui briguent ces postes connaissaient les trop réels déboires de la carrière administrative, la rareté des admissions, la lenteur de l'avancement, les rivalités, les compétitions, le favoritisme inhérent à tout corps hiérarchisé, l'ingérence de la politique, et, pour dire les choses comme

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elles sont, l'espèce de servilisme qui courbe la volonté de chacun devant l'autorité hiérarchique si puissamment armée, bien peu d'entre eux persévéreraient.

Il n'y a de véritable indépendance que dans le contact direct avec l'œuvre et avec le public. Artiste, littérateur, commerçant, cultivateur, celui qui n'a à compter qu'avec son propre jugement^ avec le jugement de tous, ou avec les lois de la nature, celui-là seul soutient le fardeau de la vie avec une confiance fière et mâle. « Être son maître, » c'est un état auquel tout le monde aspire, mais dont la douceur est, en tout cas, refusée d'avance, et pour toujours, à l'employé et au fonctionnaire.

C'est probablement pour parer à la difficulté du recrutement provenant de cette condition subordonnée où est maintenu l'employé que l'État a cru devoir assurer à ses fonctionnaires le triple avantage du salaire, de la retraite et de l'avancement à l'ancienneté. Il a déterminé ainsi le courant continu qui porte les jeunes activités vers les administrations; mais ce succès, l'État l'a obtenu au détriment de la Nation ellemême.

En ce qui concerne le recrutement des cadres supérieurs, j'ai indiqué qu'il ne pouvait se faire avec trop de soin. 11 y faut, chez les chefs, une attention continuelle, une énergique volonté de susciter le mérite par l'avancement au choix, un dédain presque absolu des «recommandations»; et, chez le candidat, une véritable abnégation.

Dans un régime démocratique, le système du concours, au point de départ, s'est imposé. Il présente, naturellement, comme tout autfe système, des inconvénients. En faisant, du travail delà mémoire,

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l'étiage de la capacité, il risque de développer l'abus toujours menaçant du mandarinat. Le candidat reçu premier est persuadé qu'il doit garder cette place durant toute son existence. Le « rang » et «l'annuaire» sévissent ainsi sur des générations entières : servitude nouvelle ajoutée à tant d'autres. L'âne portant des reliques n'est rien auprès de l'une chargé de diplômes, quand celui-ci est détenteur d'une parcelle de l'autorité publique :

DanS'ce penser, il se carroit.

Recevant comme sien l'encens et les cantiques.

Un autre danger du système du concours, c'est le succès presque inévitable des « maisons » de préparation, des « boîtes » , de ces professeurs spéciaux que les Anglais appellent crammers (bourreurs, gaveurs). En Angleterre, le mal a sévi de telle sorte que certaines maisons avaient, pour ainsi dire, le monopole du recrutement aux fonctions publiques.

En France, nous sommes, jusqu'à un certain point, à l'abri de ce danger par l'excellente institution de l'Ecole des Sciences politiques. Tant que seront respectés les principes qui ont présidé à son établissement, et, surtout, tant qu'elle évitera l'abus de la « camaraderie )) et qu'elle échappera au « préjugé de l'École », cette institution rendra les plus réels services à l'État pour le recrutement de ses hauts fonctionnaires.

Je veux dire encore un des inconvénients graves du recrutement par le concours. La limite d'âge pour les examens d'entrée étant généralement fixée à.vingt-cinq ou vingt-six ans, le nombre des candidats étant d'ailleurs assez élevé et la proportion des « admis » assez restreinte, le candidat qui s'est présenté plusieurs fois et

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qui a échoué plusieurs fois, persévère, s'entête. Il veut épuiser ses chances, il poursuit jusqu'à l'époque où il a atteint la limite d'âge. Mais alors, s'il ne réussit pas? Eh bien^ c'est une vie manquée. Combien ai-je connu de ces existences brisées! Le succès même, s'il est tardif, est un demi-échec : il faut être de son temps, de sa génération, et, comme on dit au régiment, de sa «classe». Que les jeunes gens craignent les études prolongées, les lentes préparations, les sursis, tout ce qui retarde l'existence. Leurzèle tardif d'écolier majeur vient de leur pusillanimité en présence des devoirs de l'homme fait.

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