‹ Du choix d'une carriere. --Chapitre 8 sur 13 · LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT

Avant même que cette série d'études soit achevée, j'ai la satisfaction de voir quelques-unes des idées que j'ai préconisées recevoir une sanction pratique par le projet officiel de réforme de renseignement secondaire, dû à la collaboration de M. le Ministre de l'instruction publique et de la Commission de l'enseignement, présidée par l'honorable M. Ribot.

Sur deux points, le projet comporte des innovations si heureuses et si importantes, qu'elles suffisent à elles seules pour faire, de ce document, unG excellente base de discussion. Il est établi, en effet, autant par le « Rapport complémentaire » de M. Ribot que par les « Propositions du ministre », que, désormais, «l'enseignement secondaire est coordonné à l'enseignement primaire de manière à faire suite à un cours d'études primaires de quatre années » . Or, cette pre-

mière réforme qui élève l'enseignement primaire, qui en fait, pour tous, la base solide des études, qui impose, à tous, une simple et large préparation identique et la connaissance réelle des premiers éléments, suffira, à elle seule, pour introduire, dans l'enseignement secondaire, une amélioration considérable.

Si on tient la main à l'exécution de cette réforme, les élèves des lycées sauront, tout au moins, le calcul, la géographie et l'orthographe. A défaut de ces fameuses « langues vivantes » , — dont on parle tant et que l'on parle si peu, — on leur en apprendra une, peut-être : la langue française.

Dans le même paragraphe, — paragraphe béni, — les mêmes «Propositions» décident la création, dans l'enseignement secondaire, d'un « premier cycle » qui répond, approximativement, à ce que j'ai appelé « l'enseignement court». La lettre du ministre s'exprime sur ce point en termes précis : « Les matières des programmes peuvent être distribuées de telle sorte que l'élève quittant le lycée à l'issue de la troisième, ait appris autre chose que des commencements et emporte un bagage de connaissances modeste, sans doute, mais formant un ensemble complet en soi et utilisable. Il faut souhaiter qu'un certain nombre d'élèves quittent le lycée dans ces conditions...» L a voilà bien, la réforme, Ja voilà bien !

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El il est d'autant plus précieux de la voir apparaître- "^ sous une forme, il est vrai, un peu discrète et atténuée, — qu'il était à craindre qu'elle ne restât dans les limbes. Mais l'opinion s'est prononcée si fortement qu'il a bien fallu céder et faire, comme disait l'autre, « à la démocratie sa part » .

Le progrès est si considérable qu'il y aurait mauvaise grâce à chicaner sur les détails ; peutêtre, cependant, eût-il mieux valu donner, à la conception nouvelle toute sa force, en la dégageant hardiment et en ne la subordonnant pas par celte expression : premier cycle, à un ensemble où elle est un peu perdue.

En effet, au-dessus du premier cycle, on institue désormais, sous le nom de second cycle, un système très compliqué qui ressemble fort à un casse-tête chinois. C'est ici que le préjugé scolaire se rattrape. On prolonge les études par une disposition nouvelle oii il est bien à craindre que tout le monde, parents, élèves, professeurs, ne s'égare à la recherche du but inévitable où un art savant nous ramène : le baccalauréat.

Sur ce point, visiblement, on a voulu donner satisfaction à tout le monde : on a voulu sauver cette conception bâtarde de l'enseignement moderne, dont M. Ribot disait déjà, dans son premier rapport : « la plupart des professeurs en demandent la suppression » ; on a voulu maintenir les études classiques; on a prétendu, aussi,

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faire une politesse à l'enseignement réel; on n'a pas voulu encourir le reproche de négliger l'enseignement des sciences ou l'enseignement des langues vivantes. On a donc tout gardé, tout empilé dans ce nouveau second cycle et on aboutit ainsi à une complication qui ressemble beaucoup à de la confusion.

Par la crainte légitime de surcharger les programmes, on a divisé les études, dans le second cycle, en ud certain nombre de sections se complétant ou s'excluant l'une l'autre, si bien que les programmes futurs ressembleront à une sorte d'opération algébrique où il sera bien difficile de se reconnaître. M. Fortoul avait inventé la bifurcation ; on nous présente aujourd'hui la décifurcation, la fourche à dix dents; c'est à faire frémir.

Efforçons-nous d'être clairs : déjà, dès le premier cycle, on distingue entre trois catégories d'élèves : ceux qui font du latin et du grec, ceux qui font du latin et pas de grec, enfin ceux qui ne font ni latin ni grec. Ainsi, à l'entrée du second cycle, on trouve les élèves qui ont fait du latin et du grec et qui continuent, soit le groupe A; puis, ceux qui ont fait du latin et pas de grec et qui continuent, groupe B; enfin, ceux qui ne font ni latin ni grec et « qui continuent », groupe G.

Mais il y a, dans chaque groupe, ceux qui, tout en continuant, veulent joindre à leurs nou-

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velles études, soit l'élude des sciences, groupe D, soit l'étude des langues étrangères, groupe E. II y a aussi ceux qui ont fait du latin et du grec et qui y renoncent tout en poursuivant l'étude des sciences ou des langues; ceux-là retombent dans la catégorie de ceux qui, dans le premier cycle, n'ont fait ni latin ni grec et forment, auprès d'eux, le groupe F. Il y a, enfin, ceux qui veulent tout continuer à la fois; on prévoit qu'il s'en trouvera, et on forme, ainsi, un groupe G.

Vous croyez que c'est fini : pas du tout. Il y a un paragraphe insidieux, intitulé section nouvelle, et qui crée, « au-dessus du premier cycle, et à côté du second, » une suite d'études plus courtes spécialement consacrées aux sciences et aux langues vivantes et qui se rapprochent de ce que les Allemands appellent « l'enseignement réel ». C'est donc un groupe nouveau, très distinct des autres et que, pour la commodité de la conversation, nous qualifierons groupe H. Cela fait huit; et j'en passe.

Ainsi, quand |e grand garçon, frais émoulu de la troisième, arrivera aux portes de bronze du second cycle, on lui posera gravement cette question : Jeune homme, oii prétendez- vous aller? Groupe C ou groupe H ; ou bien : Combinez-vous A avec C? Voyons, réfléchissez; surtout, ne vous trompez pas : car ici, quand on est entré, on ne revient pas en arrière : laissez toute espérance, lasciate ogni speranza.

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Telle est, désormais, la conception des hautes études secondaires : un beau jardin, — quelque chose comme le «jardin des racines grecques», — où des allées droites, parallèles, et magnifiques, mènent toutes à un but unique.

Car on a soigneusement ménagé les perspectives et. de partout, on voit surgir, au loin, le monument antique, aux belles lignes classiques, qui sert toujours de vestibule à toutes les carrières, « qui mène à tout et qui ne conduit nulle part, » le baccalauréat.

Evidemment, tout le monde est content, et, plus que tout le monde, notre vieille connaissance le «préjugé scolaire».

Les élèves suivront, tant bien que mal, par petits paquets, ces voies différentes. Mais, les professeurs, comment feront-ils, courant sans cesse après le petit bataillon sacré qui entrera, sortira, se dispersera, se reconstituera, se perdra et se retrouvera enfin, pour livrer l'assaut décisif, en masse compacte, à l'indestructible forteresse.

Les choses m'avaient paru plus simples : j'avais été, surtout, préoccupé de la grande quantité de jeunes gens qui, en province notamment, savent qu'ils ne pourront consacrer de longues années à des études complètes, de ces jeunes gens qui ont besoin de recevoir un large acquis de connaissances générales, sans prétendre raffiner et se perdre dans les détails.

Je n'étais pas seul de mon avis; car plusieurs

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des hommes qui mettent la main à la pâte avaient signalé les mêmes masses scolaires à l'attention de la Commission : « La plupart des collèges, avait dit l'inspecteur du Jura, ne peuvent conduire leurs élèves, qui ne le désirent pas, jusqu'au baccalauréat. En général, on ne dépasse pas la quatrième moderne. »

Le recteur de Bordeaux avait dit : « La substitution, à l'enseignement spécial, de l'enseignement secondaire moderne a dépeuplé nos collèges communaux et a permis à des écoles primaires congréganistes de se transformer, du soir au lendemain, en établissements secondaires. »

« Partout, dit l'inspecteur du Pas-de-Calais, les écoles libres ont organisé un enseignement moderne qui se rapproche de l'enseignement primaire supérieur. Le plus souvent, les langues vivantes ont été remplacées par les cours de comptabilité, de chimie agricole... 11 y a, dans cette orientation, de plus en plus marquée, une indication dont nous pouvons faire notre profit... »

C'est clair, n'est-ce pas. Eh bien ! j'aurais voulu que l'État s'inspirât de ces indications si précieuses, qu'il créât, pour cette masse, un enseignement secondaire court, convenant à la plus grande partie de nos concitoyens; j'aurais voulu que cet enseignement se suffit à lui-même, fût uniforme, qu'il donnât une teinture de tout ce qui est nécessaire à un « honnête homme »,

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comme on disait autrefois; j'embrassais même, dans ses programmes, les rudiments du latin, parce que la connaissance, du moins élémentaire, de cette langue, me paraît indispensable, surtout à nos populations du Midi; et je disais que nous rendrions un grand service à la plupart des carrières pratiques en leur restituant, de bonne heure, ces jeunes gens, suffisamment instruits et éclairés, quoique démunis de la palme universitaire du baccalauréat.

On trouvé une objection dans la lettre du ministre de l'instruction publique : « J'ai insisté, ditil, pour que la durée totale des études ne soit pas diminuée... Il y aurait péril à amener trop tôt les élèves dans les classes supérieures : ou le niveau de l'enseignement s'abaisserait, ou le? esprits seraient surmenés. Ni les Provinciales, ni le Discours sur la Méthode ne sont un aliment appro-; prié à des esprits de quatorze ans. » :

Que voilà des choses vraies et bien dites! Mais^ comme elles s'appliquent mal à ce que nous demandons! Assurément, nos jeunes agriculteurs et nos jeunes commerçants ne se nourriront pai des Provinciales et du Discours sur la Méthode. Et j voudrais bien savoir combien de Français font,;j de ces œuvres excellentes, leur aliment habituel!^ Mais ils sauront qu'il y a eu un grand écrivain français, qui s'appelait Descartes, et un autrci; grand écrivain, qui s'appelait Pascal; et c'est àfl peu près tout ce que savent vos actuels bacheé

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