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liers; ils sauront, peut-être, le nom de quelquesunes des œuvres de ces grands hommes ; et, plus tard, si le cœur leur en dit, ils liront ces chefsd'œuvre, pour leur agrément ou leur instruction, et non en manière de pensum — et Pascal ni Descartes n'y perdront rien.
Une fois cette grande masse satisfaite, il n'est nullement question de se désintéresser de la quantité, beaucoup plus restreinte, de jeunes gens qui sont en volonté, en puissance, et en capacité de continuer les études. Mais j'ai pensé, et je pense encore, que ces jeunes gens entrent, rien que par ce goût et par ce choix, dans les cadres de l'enseignement supérieur, soit qu'il s'agisse de la préparation aux Écoles, soit qu'il s'agisse de la préparation aux Facultés.
Retenez-les encore, si vous le voulez, dans vos lycées, — dans un certain nombre de vos lycées, — tandis que leurs camarades iront chercher, soit dans la vie, soit dans les Écoles techniques (qui donnent le véritable enseignement réel), la connaissance des choses pratiques ; mais considérez-les déjà comme des étudiants.
Complétez leur culture générale, dirigez leurs études spéciales; qu'ils préparent, avec vous, l'examen qui donnera accès à chacun des enseignements supérieurs vers lesquels ils se dirigent. Mais, confiez-vous à leurs aptitudes, puisqu'ils ont un goût déjà marqué pour les études supérieures, soit littéraires, soit scientifiques.
Faites -en vite de petits hommes, comme la vie fait déjà des hommes avec ceux de leurs camarades qui les ont quittés. Le sentiment de leur responsabilité les excitera, dès qu'ils verront le but où ils tendent; et la sanction de leurs études sera, tout naturellement, outre le livret scolaire, le succès à l'examen d'entrée, qui ouvre les portes de l'enseignement supérieur.
Après, comme avant la réforme, ma formule reste la même : pas d'enseignement moderne : l'enseignement court et complet ; plus de baccalauréat : la préparation aux Écoles techniques, aux Écoles supérieures et aux Facultés.
Ceci dit, je répète que la réforme, telle qu'elle se présente, marque déjà un grand progrès. J'en veux un peu à la complexité solennelle des deux cycles. Mais cela peut se modifier. Les mœurs achèveront ce que les règlements n'ont pas su faire. La cognée est à l'arbre, et je pense bien que nous assisterons à ta chute centenaire, Baccalauréat 1
OBSERVATIONS ET CONSEILS PRATIQUES
Au moment où j'achève l'impression de ce volume, le Journal officiel (numéro du 2 juin 1902) publie les décrets et arrêtés organisant les nouveaux programmes de l'enseignement secondaire.
Ces dispositions nouvelles consacrent les réformes
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établies par l'entente intervenue entre le ministre de l'instruction publique et la Commission de l'enseignementdela Chambre des députés. On verra, par l'Exposé que j'ai présenté à cette Commission, le 22 mars 1899 (v. p, 297), que les réformes nouvelles se rapprochent sensiblement des idées que j'avais émises devant elle. Nous sommes en présence d'un premier essai d'organisation de Va Enseignement court ». J'ai la conviction (ju'une fois l'expérience faite, on ne s'en tiendra pas là.
Nous avons cause gagnée sur les points suivants : adaptation de l'enseignement primaire et de l'enseignement secondaire; organisation d'un cours d'études s achevant à quinze ans; maintien de l'enseignement du latin et même du grec.
Mais nous n'avons pas été suivi sur d'autres points non moins importants : on maintient l'enseignement dit «moderne», on subordonne le premier cycle à un second cycle ; on complique le système des études dans le second cycle, au lieu de le simplifier ; on maintient les divers baccalauréats.
Si on lit avec soin ces programmes nouveaux, on constate qu'il y aura désormais deux types d'enseignement dans le premier cycle, et six types d'enseignement dans le second cycle.
A ces séries si compliquées, il faut ajouter celles qui résultent de la coexistence de l'enseignement primaire supérieur et de l'enseignement technique industriel et commercial; on aura ainsi, dans l'avenir, une dizaine de catégories de Français ayant reçu, entre dix et quinze ans, une instruction différente. On se plaignait de l'uniformité des études, maintenant on tombe dans l'incohérence. Nous avions deux jeunesses, nous en aurons dix.
Cette complication vient surtout, il faut le reconnaître, de la volonté arrêtée de maintenir, contre vent et marée, le type d'enseignement qualifié, je ne
ag/i DU CHOIX d'une ca.rrière
sais pourquoi, d'« enseignement moderne». On devrait dire !'« enseignement médiocre ».
Comparons plutôt les deux programmes tels qu'ils viennent d'être publiés. Dans le «premier cycle», c'est-à-dire de la sixième à la troisième, on crée deux «divisions». Prenons comme exemple la classe de sixième : les programmes des deux divisions vont faire apparaître tout le système.
Programme de la division A
(Ancien enseignement classique)
Français 3 heures.
Latin . 7 —
Langues vivantes 5 —
Histoire et géographie .... 3 —
Calcul 2 —
Sciences naturelles i —
Dessin 2 —
23 heures.
Programme de la division B (Ancien enseignement moderne)
Français 5 heures.
Écriture i —
Langues vivantes 5 —
Histoire et géographie .... 3 —
Calcul 4 —
Sciences naturelles ...... 2 —
Dessin 2 —
Quelles sont les différences? Le latin, dans la section A, demande sept heures. Or, comment emploie-t-on ces sept heures, dans la section B? En ajoutant an français deux heures, au calcul deux heures, aux sciences naturelles une heure, et en inscrivant une heure pour l'écriture. t;
LA. RÉFORME DE l'eNSEIGNEMENT agS
Eh bien 1 en vérité, pense-t-on que si les enfants doivent apprendre à avoir un bon corps d'écriture (ce qui est très désirable), la section A doit différer en cela de la section B? Et, par contre, pense-t-on qu'une heure consacrée aux sciences naturelles, deux heures au calcul et deux heures au français, compenseront l'infériorité qui viendra de l'ignorance du latin ? N'est-il pas plus naturel de supposer que l'on a introduit, dans le programme de la section B, cet emploi des sept heures, uniquement parce qu'il fallait bien utiliser le temps que laissait libre la suppression de l'enseignement du latin. Je maintiens le mot : on organise Va enseignement médiocre » . Quelle vaine et dangereuse complication I
Quand on en arrive au second cycle, le désordre est à son comble.
Nous trouvons: i" Section A : grec et latin; 2° Section B : latin, langues vivantes; 3° Section G: latin, sciences; 4° Section D : sciences, langues vivantes.
On ajoute, d'ailleurs, « que cette dernière section, destinée normalement aux élèves qui n'ont pas fait de latin dans le premier cycle, est ouverte aussi aux élèves qui, ayant suivi les cours de latin dans le premier cycle, ne continuent pas cette étude dans le second. »
Et on ajoute encore que, « pour les élèves qui ne se destinent pas au baccalauréat, il sera institué, dans un certain nombre d'établissements publics, à l'issue du premier cycle, un cours d'études dont l'objet principal sera l'étude des langues vivantes et l'étude des sciences spécialement en vue des applications. Ce cours d'études aura une durée de deux ans. Il sera approprié aux besoins des diverses régions... »
De sorte que, dans cet enseignement secondaire, oiî tout le monde se dirige vers le baccalauréat, on insinue timidement une catégorie nouvelle : celle des jeunes gens qui ne se destinent pas au baccalauréat! Ou je me trompe fort, ou cette section est destinée à
ag6 DU CHOIX d'une carrière
faire concurrence à l'enseignement technique, à l'enseignement réel qui appartient en propre à M. le Ministre du commerce. Complication sur complication. Comment veut-on que les professeurs, les parents, les élèves s'y reconnaissent!
Prenons, cependant, les choses telles qu'elles sont, et tâchons d'aider les parents à se débrouiller.
Conseils pratiques : appliquez-vous à prendre, dans le nouvel enseignement, ce qu'il offre d'utile; attachezvous h ce qui paraît durable; évitez surtout l'enseignement moderne. Portez, dès le début, vos efforts sur l'enseignement primaire, et puis sur le premier cycle complet avec latin. Faites en sorte que l'enfant ait reçu, autant que possible, à quinze ans, une instruction complète lui fournissant un bagage sufQsant dans la vie. Si, à l'issue du premier cycle, le goût pour les études n'apparaît pas, tenez- vous-en là. Si vous reconnaissez à l'adolescent le goût de la vie pratique, n'insistez pas, ne perdez pas de temps. Choisissez un métier selon ses aptitudes probables ou selon votre situation ou vos relations, et laissez-le se débrouiller.
S'il s'agit du commerce, de l'agriculture, de l'industrie, essayez de l'enseignement professionnel.
Mais, ne le maintenez au lycée, ne le poussez vers le baccalauréat, ne l'enfermez dans le second cycle, que s'il a, vraiment, mordu aux études et s'il est appelé, visiblement, à faire carrière de lettré, ou d'homme de science. Et alors, à plus forte raison, craignez comme la peste les « divisions » qui correspondent à l'ancien enseignement moderne.
Puisque votre fils aborde les hautes études, que ce soit du moins les hautes études complètes.
L'ENSEIGNEMENT COURT
EXPOSÉ FAIT A LA COMMISSION DE l'ENSE IGNEMENT de la Chambre des députés, le 22 mars 1899.
M. RiBOT, président de la Commission. — Nous vous remercions, Monsieur Hanolaux, d'avoir bien voulu venir aujourd'hui devant la Commission. Je n'ai pas besoin de dire que vous êtes membre de l'Académie française. Vous vous êtes occupé de questions d'enseignement?
M. Hanotaux. — J'ai même enseigné, pendant quatre ans, l'histoire moderne à l'École des hautes études.
M. LE PRÉsmENT. — Mais jamaip dans l'enseignement secondaire?
M. Hanotaux. — Non, Monsieur le Président.
Je demanderai à la Commission l'autorisation,
pour aller plus vite, de lire ce que j'ai écrit sur le sujet qui motive son enquête.
M. LE Président. — Vous avez toute liberté.
M. Hanotaux. — Messieurs, le problème qui motive l'enquête pour laquelle vous avez bien voulu me convoquer se transmet d'âge en âge, sans obtenir jamais une solution définitive. J'ai apporté devant la Commission deux livres : l'un est un recueil fait au xvii^ siècle et réunissant, sur la question des études, les avis des personnes les plus savantes et les plus compétentes. Ce recueil, publié par les Elzévirs, en i645, est intitulé : Disputationes de studlis instituendls . Yous trouverez là les noms de Grotius, de Naudé, de Campanella, de Jean Stourm, d'Érasme, de Scioppius et de bien d'autres. Or, ces hommes illustres n'ont pas résolu le problème, pas plus que Rabelais, Montaigne, Port-Royal, les Jésuites, : Rollin, Talleyrand et Gondorcet. Il y aura donc , toujours à dire sur la matière ou plutôt la difficulté se transforme, au fur et à mesure que le , monde avance, selon les conditions de la vie] sociale, selon la constitution des peuples et selon le point de vue, toujours mobile, des générations qui ont à le résoudre. |
L'autre livre est le Testament politique du cardinal de Richelieu. Si la Commission me le permet, j'aurai à lui en lire, tout à l'heure, quelques courts passages.
La Commission comprendra que, dans le ques- I
L ENSEIGNEMENT COURT 200
tionnaire qu'elle a dressé, je ne m'arrête en aucune façon au premier paragraphe qui traite de questions techniques et que je m'attache surtout à ce qui concerne la méthode, c'est-à-dire aux paragraphes 2, 3, 4 et 5. Régime des lycées et collèges; Éducation, organisation de l'enseignement; a) Enseignement classique; h) Enseignement moderne; c) Rapport de renseignement secondaire avec l'enseignement primaire et avec l'enseignement projessionnel, et enfin, Baccalauréat et examens.
Il s'agit, en somme, d'envisager les conditions dans lesquelles l'enseignement public peut préparer les jeunes gens de la démocratie française à prendre leur part dans l'activité intellectuelle, militaire, industrielle, agricole et commerciale de la France, étant entendu que leurs ressources ou leurs aptitudes leur permettent de s'élever audessus d'une simple instruction primaire.
Il faut remarquer, en effet, que, dans les conditions oiî le problème se présente, le principe d'une sélection est admis. Puisque vous supposez un enseignement primaire et un enseignement secondaire, vous considérez qu'un choix est fait entre les enfants, soit par la volonté des parents, soit par une cause quelconque, soit par la volonté de l'État.
Nous n'avons donc pas à examiner ici les conditions dans lesquelles se fait cette sélection. Nous la supposons, quand nous reconnaissons qu'il y a un enseignement secondaire, distinct
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de l'enseignement primaire et de l'enseignement supérieur, et quand nous ajoutons que, si l'on veut l'améliorer, c'est qu'on ne songe pas à le supprimer.
Cette grande masse de jeunes gens, autres que les élèves de l'enseignement primaire, se trouvant mis à la disposition des maîtres de l'enseignement secondaire, comment en tirer le meilleur parti soit au point de vue de leur développement et de leur bonheur individuel, soit au point de vue de l'intérêt de l'État, soit au profit de la civilisation? Tel est, en effet, le but de l'enseignement secondaire : il doit, avec les éléments qui lui sont fournis, faire des honnêtes gens, des esprits cultivés, de bons Français et, autant que possible, des hommes heureux.
Dans ces conditions, la question de méthode prend une importance capitale, et c'est peut-être l'insuffisance de la méthode, ou le manque d'une pensée directrice, qui a conduit à un échec indéniable les réformateurs récents de notre enseignement secondaire. Ils ont marché, en quelque sorte, au hasard, droit devant eux, entassant, dans les vieux cadres des anciens programmes, matières sur matières, au gré dé leurs propres connaissances ou de leur iaéal particulier, sans procéder énergiquement aux éliminations qu'imposent la masse et la moyenne des élèves. Ainsi ils ont fait, de notre enseignement secondaire, une sorte de pandaemonium où les éléments de
l'enseignement court 3or
la science entière se rencontrent, et qui s'encombre, comme le cabinet du Docteur Faust, des débris morts et desséchés de chacune des sciences particulières, mais d'où la vie est absente et où la pratique est en contradiction fréquente avec les lois souples et simples de la nature humaine. -d-
Former des hommes, ce n'est pas former ou même préparer des savants et des érudits : c'est susciter, autant que possible, chez les enfants, les qualités du cœur, celles de l'esprit, et, en outre, déposer en eux les connaissances qui, avec la santé, en feront des hommes équilibrés et les prépareront à remplir une fonction sociale déterminée.
Or, dans les programmes et dans les méthodes actuelles, la formation du cœur et du jugement apparaît à peine. D'autre part, les notions pratiques sont négligées. On ne s'occupe guère que des connaissances, de la science. Qu'on s'étonne, après cela, que notre enseignement d'Etat se sente menacé et qu'il cherche de toutes parts un remède dans la crise qu'il traverse!
Dans l'ancien enseignement universitaire, dans celui que personnifie le nom de Rollin, la préoccupation de développer, d'une part, les qualités du cœur et, d'autre part, la faculté du raisonnement, primait tout. On voulait faire des braves gens et des hommes de bon sens, s'en rapportant à eux pour le reste. Les enfants n'appre-
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naient pas pour apprendre ; ils apprenaient pour se former l'âme, le jugement et le caractère. On savait que l'objet principal de l'éducation et de l'instruction consiste à appliquer la volonté aux choses de l'intelligence, et que, quand un maître a développé l'attention d'abord, et la réflexion ensuite, il a fait un homme. Le grand mot de l'Enseignement, c'est : Jattes attention. En effet, c'est là, surtout, ce qu'il faut apprendre aux enfants. Le reste vient par surcroît, ou plutôt sert d'exercice.
Pour le développement des qualités morales, en dehors du travail que l'esprit fait sur luimême par l'attention constamment tenue en éveil et par la réflexion, ces anciens maîtres relevaient de la doctrine chrétienne, mais aussi ils s'attachaient fortement aux traditions de l'antiquité : ils avaient le catéchisme ; mais ils avaient aussi le Selectse. Pour la formation des qualités intellectuelles, de la faculté du raisonnement et de la justesse du raisonnement, ils suivaient la méthode que j'appellerai dialectique ou logique. Revenus des excès du Moyen-Age où la scolastique avait versé dans le sens de l'abus du raisonnement, ils ne s'en appliquaient pas moins à l'exercice constant des facultés d'ordre, de proportion, de classification et d'enchaînement des idées; de là, la grande place tenue par les» analyses et les versions ; de là, le couronnement des études placé dans la logique. Ce qu'on tra-
L ENSEIGNEMENT COURT 3o3
quait avec le plus grand soin, c'était un faux raisonnement.
L'époque où ces principes dominaient — on peut dire qu'elle s'étend du début du xvi* siècle à la seconde moitié du xvni® — cette période a été, de l'avis de tous, une des plus remarquables dans la formation de l'esprit français. Je ne doute pas, quant à moi, que les méthodes d'enseignement n'aient fait que rétrograder, depuis qu'on a abandonné celles de la vieille Université.
Et peut-être n'y aurait-il qu'à y revenir, s'il n'y avait lieu de tenir compte du changement qui s'est produit, depuis un siècle, dans les choses du monde et qui impose, à ceux qui vivent aujourd'hui, une préparation plus large. Je demande cependant à la Commission de vouloir bien ne pas perdre de vue les données, fondamentales selon moi, que je viens d'indiquer.
On peut essayer de déterminer les circonstances dans lesquelles se sont produits les divers mouvements de recul dans les méthodes de l'enseignement, mouvements que je signalais tout à l'heure. Chez l'enfant, l'instruction et l'éducation s'adressent à trois ordres de facultés : la mémoire, l'imagination et le raisonnement. Chacune de ces facultés se développe avec l'âge; aussi les pédagogues ont-ils divisé, logiquement, les études en trois parties : les classes inférieures, les humanités et la philosophie qui s'appelait, autrefois, la logique.
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Or ce sont les Jésuites qui, les premiers, ont rompu cette ordonnance magistrale remontant au xvi^ siècle et fortifiée par les leçons de Port- Royal. Le raisonnement était particulièrement dénoncé comme blâmable et condamnable dans les Constitutions de leur fondateur. Ils se sont donc trouvés enclins à diriger l'enseignement dans un autre sens et ils ont fait fleurir les belleslettres, les humanités brillantes, les développements à fleur de pensée et les grâces d'une rhétorique quelque peu conventionnelle.
Les maîtres de notre temps ont été frappés de l'insuffisance d'une telle méthode; mais, au lieu de revenir à l'ancienne, qui, pourtant, assurait, à l'esprit laïque et libre, tous ses avantages, ils ont fait un nouveau pas en arrière, et, pour corriger les abus de la méthode Imaginative, ils n'ont plus eu recours qu'aux exercices de la mémoire. De là, ces programmes surchargés où l'on inscrit constamment des sciences nouvelles, oii l'hygiène, le droit, la paléontologie, l'archéologie, l'anthropologie ont leur place à côté des langues mortes, des langues vivantes, des mathématiques, de l'histoire, de la géographie, etc.
On est tombé dans l'erreur de croire qu'on allait ainsi atteindre le sérieux et le profond : on n'a rencontré que le superficiel. On s'est dit que l'enfant devait avoir cet ensemble de connaissances énormes à son entrée dans le monde : il ne sait plus rien.
l'enseignement court 3o5
C'est que, en effet, il est un principe que les pédagogues devraient, une fois pour toutes, se fixer dans l'esprit : en dehors des notions tout à fait rudimentaires, ce qui s'apprend au collège s'oublie toujours. On ne sait que ce qu'on apprend sans cesse. J'oserai demander à un homme instruit la date de l'avènement de tel ou tel roi de France, il ne saura que répondre; du grec, il ne sait plus le lire; de l'algèbre, il ne sait plus établir une équation. Pourtant, ces connaissances, il les a eues. Il les a oubliées. Qu'importe, s'il est resté un bon esprit, capable de s'instruire de nouveau, à l'heure oii il en aura besoin!
Donc on a fait reposer tout le système de l'éducation moderne sur les ressources de la mémoire. Erreur fondamentale. Il faut laisser la mémoire accomplir la tâche qui lui incombe, c'est-à-dire fixer la connaissance des notions rudimentaires nécessaires à l'existence. Pour le reste, tout doit être sacrifié aux qualités du cœur et de l'esprit. Toute l'instruction et toute l'éducation doivent être orientées vers ce but supérieur.
Je n'aurais pas dit ma pensée entière, si je n'ajoutais que ces qualités doivent se développer, le plus possible, dans le sens de la tradition, parce que la tradition, conséquence naturelle du tempérament de la race, est l'instrument de pénétration le plus puissant pour labourer et ensemencer les esprits, parce que tout ce qui agit dans le sens de la tradition et de la race est bien
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accueilli et que l'effort doit être bien plus grand s'il s'agit d'un travail à contre-pied et, en quelque sorte, à rebrousse-poil de la nature. Et nous avons, nous autres Français, une raison d'autant plus forte de nous attacher au fonds dont nous provenons et où nous nous sommes liés par toutes les fibres de notre être, que ce fonds est le trésor le plus riche que l'humanité ait accumulé, que c'est une monnaie de tout premier aloi dans la philosophie, dans le droit, dans les lettres, dans les arts, et que tout ce qui nous a été légué par l'antiquité latine et grecque forme non seulement notre patrimoine à nous, mais, en somme, le patrimoine recherché et envié par toutes les nations civilisées.
Nous devons nous y tenir d'une attache d'autant plus forte que, dans la concurrence universelle, s'il nous reste une supériorité, un élément de succès, une condition de survie brillante et digne de notre passé, certainement nous les devons à cette culture plus rafQnée, à ce goût plus développé, à ces signes de race, qui, malgré des défaillances trop nombreuses, nous maintiennent toujours dans l'aristocratie de l'humanité.
Si nos produits se vendent, c'est qu'ils ont puisé, dans ces traditions, un goût, un cachet, un je ne sais quoi qui les distingue de ceux qui émanent de nos concurrents ; si nos ouvriers sont disputés au dehors, c'est qu'ils ont un tour de main, un savoir inné, fruit d'une longue culture et d'un
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séculaire entraînement; si la France a tenu et tient encore, dans le monde, une place proportionnellement plus considérable qu'aucune autre nation, c'est à cette vieille méthode qu'elle la doit, à la méthode et à la culture méditerranéenne. Gardons-nous de porter atteinte à ce précieux héritage.
Ces considérations seraient suffisantes et elles concluraient presque uniquement au rétablissement de l'ancien système universitaire, si nous ne devions tenir compte de la nécessité où se trouvent toutes les nations modernes de préparer les hommes de demain pour la vie ardente et surchargée qui s'ouvre devant les générations nouvelles. N'est-il pas à craindre, en effet, que l'éducation lente et mûrement développée dont nous venons de rappeler les grandes lignes ne détourne la partie la plus importante de la nation des œuvres de nécessité pratique, auxquelles, de plus en plus, elle doit se consacrer? Il est bon de préparer des esprits nobles, des cœurs généreux, des lettrés délicats; mais il ne faut pas oublier ceux qui, demain, seront des hommes d'action et des hommes d'entreprise, des commerçants, des industriels, des colonisateurs; dans les circonstances actuelles, ceux-ci doivent être les plus nombreux : qu'en faites-vous? Ne pensez-vous pas à eux, et ne craignez-vous pas qu'ils ne s'attardent inutilement aux beautés de l'analyse logique et de la dissertation bien conduite?
3o8 DU CHOIX d'une carrière T
Tel est donc le problème dans ses diverses données : Préparer, avec les éléments qui nous sont fournis, des Français ayant reçu l'empreinte de la tradition, ayant développé leur jugement et leur sens naturel et ayant cependant, de bonne heure, la préparation nécessaire pour aborder de front les problèmes de l'existence moderne.
Et, pour être complet, il conviendrait encore de tenir compte des exigences du service militaire qui, nécessairement, raccourcissent les études, puisque nos jeunes gens doivent, malgré ce grand sacrifice que leur impose la défense du pays, entrer dans la vie à l'âge où l'on doit avoir déjà en perspective la fondation prochaine d'un établissement et d'une famille.
Telles sont les conditions variées du problème. Comment trouver une solution qui réponde suffisamment à toutes et à chacune?
Je serais disposé, quant à moi, Messieurs, à rechercher les éléments de cette solution dans une combinaison nouvelle qui consisterait à marquer, beaucoup plus fortement qu'on ne le fait aujourd'hui, le point de partage entre les classes inférieures de l'enseignement secondaire, classes dites de grammaire, et, d'autre part, les études supérieures ou humanités. Au moment où les jeunes gens vont quitter les premières études pour aborder les secondes, au moment où on va leur demander un effort nouveau, alors qu'il devient évident qu'ils n'en sont pas tous capables,
l'enseignement court Sog
à cette heure ils devraient, h mon sens, subir un examen d'élimination qui conserverait les uns pour des études plus fortes et qui détournerait les autres vers les voies particulières et pratiques auxquelles ils paraîtront plus aptes.
Je vais tâcher de m'expliquer clairement : Tous les enfants que les parents dirigent vers l'enseignement secondaire entrent ensemble dans la classe de huitième. On leur suppose, à ce moment, certaines notions primaires ; ils ont neuf ans, en moyenne. Huitième, septième, sixième, cinquième et quatrième, cela fait cinq classes et cinq ans. Neuf et cinq font quatorze; les enfants ont de quatorze à quinze ans.
Ces cinq années, qui doivent être passées par tous sur les bancs du collège, comment les employer? On devrait, selon moi, les employer comme on le faisait autrefois, du temps de RoUin. C'est le moment où la mémoire est fraîche, où elle se prête facilement aux exercices qu'on lui impose; c'est le moment où les impressions sont profondes, où elles marquent leur empreinte sur l'âme, encore neuve, qui les reçoit. Donc, à cette époque, il faut une grande méthode, de la clarté, une bonne direction, des notions simples, en un mot tout ce qui peut donner à l'âme son pli et à l'esprit son aliment nécessaire, sans le surcharger d'un fardeau inutile. Donc le latin, à partir de la huitième, le grec, à partir de la sixième, l'histoire, la géogra-
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phie, le français, un peu d'arithmétique, le De viris, le Selectse, la grammaire de Lhomond, les exercices d'analyse, et surtout, encore une fois, une direction attentive, paternelle, penchée sur l'âme de l'enfant qu'elle élève alors et pétrit d'un geste si facile et si doux.
Cet enseignement, tout de direction et de notions, tous les enfants qui suivent les classes de l'enseignement secondaire le reçoivent également — et voilà la base solide sur laquelle doit se constituer l'unité de l'âme et de la pensée française. Les véritables études classiques sont là, non pas dans ce qu'on apprend ou dans ce qu'on parcourt, mais dans l'aptitude que l'on prend à apprendre. C'est là que se plantent les germes et que poussent les racines profondes qui se développent, selon le hasard du vent qui passe et du rayon qui luit, dans toute l'existence de l'homme et du citoyen.
Mais, à partir de quatorze ou quinze ans, dans la vie, les horizons changent. L'enfance disparaît. C'est l'adolescence. Je voudrais, qu'à ce moment, il se fît également, dans l'enseignement, une coupure décisive. Les enfants entrent alors dans leur véritable voie et c'est ici que devrait se placer le point de départ d'une première et très franche bifurcation.
Tous ceux de nos jeunes gens qui n*ont pas montré une aptitude particulière pour les études littéraires ou scientifiques, tous ceux qui boudent
l'enseignement court $11
sur rosa, la rose, sur César et sur Homère, ceuxlà, je les élimine franchement et vite ; car, avec la vie moderne si exigeante, ils n'ont pas de temps à perdre. Dans un intérêt supérieur, l'Etat contraint, s'il y a lieu, la dangereuse vanité des parents. A ceux qui, dans le système actuel, seront éliminés au baccalauréat, trois ans plus tard — trop tard, — à ceux-là il dit, sur la vue de leurs notes, de leurs cahiers de classe et sur un examen de clôture des classes de grammaire : « Vous n'irez pas plus loin. »
Mais où vont-ils aller? Que deviendront-ils ceux-là que vous éloignez et qui sont peut-être les plus nombreux? Ils iront (et c'est ainsi que doit s'organiser, selon moi, le véritable système complémentaire de notre enseignement secondaire), ils iront dans une quantité d'établissements où ils recevront, sans retard, Védacation professionnelle. Là, ils étudieront les matières qu'ils devront connaître pour la spécialité à laquelle ils se destinent, dans un enseignement professionnel varié, souple, se prêtant aux conditions géographiques, à la vie locale et régionale: écoles de commerce, écoles d'industrie, écoles d'agriculture, écoles d'arts, écoles militaires, écoles navales, écoles coloniales, écoles de marine marchande. Cet enseignement professionnel se substituerait à notre « enseignement moderne » qui n'est qu'un décalque manqué de l'enseignement classique. Nombreuses, très nombreuses.
formant le trait d'union entre l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire, ces écoles recueilleraient la grande masse de nos jeunes gens âgés de quatorze ou quinze ans, et les hautes classes de nos lycées s'en trouveraient singulièrement allégées.
II arrivera même, je le reconnais, que nombre d'enfants, dès ce moment, en auront assez des écoles, et qu'ils se jetteront immédiatement dans la vie pratique, comme on le fait en Angleterre. A quinze ans, on se sent déjà un petit homme. Tant mieux; il est permis à tout le monde de prendre le taureau par les cornes et, si on le juge préférable, de goûter à la vache enragée.
Du moins, avant de quitter nos lycées, nos jeunes gens auront reçu une teinture de l'enseignement qui fait le fond de l'âme et de la pensée française; ils en sauront assez pour ne pas être des cancres, et pour pouvoir revenir un jour à leurs études, s'ils le jugent bon.
Par contre, tout ce qui va leur être nécessaire pour leur carrière, ils ont encore le temps de l'apprendre. C'est alors l'heure de la comptabilité, de la physique, de la chimie, des langues vivantes, en un mot des connaissances pratiques. Pas de temps perdu pour la carrière et un fonds de culture française avec une bonne direction morale : tel est le bénéfice que l'enfant retirera des premières années passées, avec tous ses contemporains, sur les bancs du collège.
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Et à cette heure, s'il s'éloigne, cet enfant ne sera nullement un rejeté ni un dégoûté. La vie n'était pas commencée pour lui; il n'a rien perdu. Actuellement, 5o °/o de nos jeunes gens sont éliminés aux épreuves du baccalauréat. Combien d'autres sont éliminés aux divers con cours, si tardifs, des hautes écoles, des administrations 1 Autant de ratés dont on ne sait plus que faire. A quinze ans, ils eussent repris goût à une autre vie et, à défaut d'une carrière intellectuelle, une carrière pratique se fût, à temps, ouverte devant eux.
Quant à ceux qui ne quittent pas les bancs du lycée, leur voie est toute tracée. Ils se mettent en route pour le grade de bachelier es lettres ou de bachelier es sciences, qui n'est plus le dernier échelon de l'enseignement secondaire, mais le premier de l'enseignement supérieur.
Naturellement, ces jeunes gens se divisent en deux catégories, ceux qui sont plus aptes aux sciences et ceux qui sont plus aptes aux lettres. Les uns et les autres ont déjà le goût et l'habitude du travail intellectuel.
Les programmes, qui doivent rester des programmes de méthodes, peuvent cependant embrasser des matières plus étendues. Les classes supérieures de nos lycées deviennent, en quelque sorte, l'enseignement technique de la littérature et de la science. Ils conduisent naturellement aux diverses licences : es lettres, en
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histoire, en droit, es sciences, en médecine. D'ailleurs, à l'entrée de chacune des écoles supérieures, on impose la nécessité d'un examen sérieux que tout le monde peut passer et qui admet, bien entendu, s'il est digne, même un jeune homme qui n'aurait pas suivi toute la filière de l'enseignement secondaire avec le couronnement du baccalauréat spécial.
Tel est le plan général auquel je m'attacherai. Il me sera permis de faire observer combien il se plie aux mœurs actuelles qui appellent le jeune homme à entrer, de bonne heure, dans la vie; combien il se prête aux exigences du service militaire, puisque, une fois les premières études achevées, il laisse, à tous, le moyen d'ébaucher une carrière technique avant de prendre le fusil ; combien, enfin, il est satisfaisant pour la culture de l'esprit, parce qu'il donne, à tous, un certain goût des études classiques, tout en leur permettant de se choisir, de bonne heure, une spécialité ou une technicité.
Je voudrais insister sur les conséquences les | plus importantes de ce système, sur les avantages ; qu'il présente, ou sur certaines objections qu'il ^ peut soulever.
Une première conséquence qu'il impose, c'est , la nécessité d'une forte organisation de notre ^ enseignement professionnel. Jusqu'ici, cet ensei-"'' gnement est rudimentaire. C'est à son organisation complète que je voudrais voir s'appli-
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quer une bonne partie de nos efforts. Diverses institutions, actuellement existantes, indiquent cependant ce qui pourrait être fait. Nos futurs officiers de marine entrent à l'École navale à quinze ou seize ans. N'en sont-ils pas moins des hommes à la hauteur de tous leurs devoirs? Il existe également des écoles professionnelles qui n'acceptent les jeunes gens que jusqu'à l'âge de seize ans : ce sont les Écoles pratiques des Arts et Métiers (Châlons, Aix, Angers, etc.). Est-ce que les ingénieurs qui sortent de ces écoles (quoiqu'ils n'aient reçu pour la plupart qu'une instruction primaire) n'en forment pas moins d'excellents sujets?
Ces exemples sont frappants. Pourquoi ne pas les multiplier? Pourquoi ne pas avoir, à la place d'un trop grand nombre de lycées, où un trop grand nombre de jeunes gens apprennent trop longtemps un trop inutile latin, pourquoi ne pas créer, dans chaque département, une ou plusieurs écoles professionnelles oii, selon la région, les professions principales, commerce, agriculture, industrie, pourraient préparer de bonne heure leurs recrues ? C'est ici, Messieurs, que je voudrais vous citer un passage du Testament politique de Richelieu, que. certainement, vous n'attendiez pas en ce moment. Mais vous verrez bien que les vues de ce grand esprit, parce qu'elles sont justes, peuvent trouver leur application, même en un temps si différent du sien :
« Le commerce excessif des lettres bannirait
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absolument celui de la marchandise qui comble les États de richesses, ruinerait l'agriculture, vraie mère nourrice des peuples, et déserterait en peu de temps la pépinière des soldats, qui s'élèvent plutôt dans la rudesse de l'ignorance que dans la politesse des sciences; enfin il remplirait la France de chicaneurs, plus propres à ruiner les familles particulières et à troubler le repos public qu'à procurer aucun bien aux États.
» Si les lettres étaient profanées à toutes sortes d'esprits, on verrait plus de gens capables de former des doutes que de les résoudre et beaucoup seraient plus propres à s'opposer aux vérités qu'à les défendre.
» C'est en cette considération que les politiques veulent, en un État bien réglé, plus de maîtres es Arts Mécaniques, que de maîtres es Arts j^ibéraux pour enseigner les lettres.
» J'ai souvent vu, pour la même raison, le cardinal du Perron souhaiter ardemment la suppression d'une partie des collèges de ce royaume ; il désirait en faire établir quatre ou cinq célèbres dans Paris, et deux dans chaque ville métropolitaine des provinces.
» 11 ajoutait, à toutes les considérations que j'ai îapportées, qu'il était impossible qu'on pût trouver, en chaque siècle, assez de gens savants pour fournir une grande multitude de collèges; au lieu que, si on se contentait d'en avoir un nom-
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bre modéré, on les pourrait remplir de dignes sujets, qui conserveraient le feu du temple en sa pureté et qui transmettraient, par succession non interrompue, les sciences en leur perfection.
» Il me semble, en effet, lorsque je considère le grand nombre de gens qui font profession d'enseigner les lettres et la multitude des enfants que l'on' fait instruire, que je vois un nombre infini de malades qui, n'ayant d'autre but que de boire de l'eau pure et claire pour leur guérison, sont pressés d'une soif si déréglée que, recevant indifféremment toutes celles qui leur sont présentées, la plus grande partie en boit d'impure, et souvent en des vaisseaux empoisonnés, ce qui augmente leur soif et leur mal, au lieu de soulager l'un et l'autre.
» Enfin, de ce grand nombre de collèges, indifféremment établis en tous lieux, il arrive deux maux : l'un que je viens de présenter par la médiocre capacité de ceux qu'on oblige à enseigner, ne pouvant trouver assez de sujets éminents pour remplir les chaires; l'autre par le peu de dispositions naturelles qu'ont aux lettres beaucoup de ceux que leurs parents font étudier, à cause de la commodité qu'ils en trouvent, sans que la portée de leur esprit soit examinée, d'où vient que presque tous ceux qui étudient demeurent avec une médiocre teinture des lettres, les uns pour n'être pas capables de plus, les autres pour être mal instruits.
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» Quoique ce mal soit de grande conséquence, le remède en est aisé, puisqu'il ne faut autre chose que réduire les collèges des villes qui ne sont pas métropolitadnes à deux ou trois classes suffisantes pour tirer la jeunesse d'une ignorance grossière, nuisible à ceux mêmes qui destinent leur vie aux armes ou qui la veulent employer au trafic.
)) Par ce moyen, auparavant que des enfants soient déterminés à aucune condition, deux ou trois ans feront connaître la portée de leur esprit; ensuite de quoi, les bons qui seront envoyés aux grandes villes réussiront d'autant mieux qu'ils auront le génie plus propre aux lettres et qu'ils seront instruits de meilleure main. »
Ce passage est si frappant que je n'ai pas craint de le citer tout entier. Il contient, en substance, les vues qui tendent à cette vaste réorganisation de l'enseignement professionnel qui donnerait à la vie moderne un caractère de promptitude, de décision, en un mot un caractère pratique qu'on reproche tant à l'enseignement actuel de négliger complètement.
Examinons, maintenant, les objections qui se présentent naturellement à l'esprit. Les pre mières sont celles qui résultent de la difficulté qu'il y aurait à transformer tout le système d'enseignement actuel, étant donnée la masse des intérêts et des habitudes qui, se trouvant
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lésés, résisteront. A cela, je n'ai guère à dire.
Je sais combien de pareilles réformes sont difficiles, combien même elles sont dangereuses si elles échouent, puisqu'elles risquent de détruire ce qui existe, sans rien mettre à la place. Il me semble, cependant, qu'à titre de transition ou d'essai, on pourrait, sans danger, développer notre enseignement professionnel ou aider à son développement, en accordant à nos élèves certaines faveurs qui sont, d'ailleurs, pour la plupart, inscrites déjà dans la loi militaire. En outre, on pourrait rendre à l'examen de fin d'année, en quatrième, quelque chose de son ancienne importance, en recommandant aux chefs d'institution d'insister auprès des parents pour ne pas laisser leurs enfants s'engager inutilement dans l'impasse du baccalauréat, manqué d'avance. Peu à peu, les avantages de la méthode, s'ils existent, comme je le crois, apparaîtraient, et un moment viendrait où elle pourrait être accomplie sans brusque secousse et sans danger.
J'ai rencontré une objection qui est d'ordre, pour ainsi dire, psychologique; on fait observer que ce qui pousse actuellement les enfants vers le baccalauréat, c'est la vanité des parents qui veulent que leurs enfants soient pareils aux autres et qui ferment les yeux sur l'incapacité de tel ou tel pour les études littéraires et scientifiques. D'ailleurs, il y a des enfants qui se développent tardivement, ce qui donnera toujours un
argument suffisant à ceux qui veulent se tromper eux-mêmes et qui ne veulent pas voir les leurs renoncer de bonne heure à des études qui sont toujours, pour eux, comme le signe d'une certaine supériorité.
Je ferai observer, tout d'abord, que ces parents obstinés ne perdront rien pour attendre ; car la piqûre d'amour propre qu'ils redoutent, ils la subiront trois, quatre ou cinq ans plus tard, quand leurs enfants échoueront, soit au baccalauréat, soit successivement aux difTérentes écoles où ils se présenteront, et alors il sera bien tard, les enfants étant à la fois plus âgés, plus engagés et plus découragés. La belle avance! Je ne désespère pas tellement du bon sens de la plupart des pères de famille pour les croire incapables de se décider à entrer à temps dans une voie utile, pratique et honorable, s'ils y sont poussés par des règlements sages, par des conseils amicaux, par une décision qui les couvre et, enfin, par l'exemple de tant d'autres qui seront bien obligés de faire comme eux.
On dit encore : Mais comment arrangez-vous le recrutement de vos fonctions libérales : administration, droit, médecine, métiers de robe, etc.? Les jeunes gens qui n'auront pas poussé jusqu'au baccalauréat seront-ils bannis pour toujours de ces nobles carrières, médecine, barreau, notariat? — A mon avis, non; le baccalauréat ne serait indispensable que pour
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suivie les cours des Facultés des lettres et des sciences qui conduisent au professorat, à la haute science, aux études supérieures. Un examen d'aptitude serait établi à l'entrée de chacune des écoles prqfessionnellea (car ce sont encore des écoles professionnelles) qui préparent les médecins, les avocats, les notaires, les futurs administrateurs, etc., et qui pourrait passer cet examen serait admis. Il est bien entendu que tous les diplômes quelconques, obtenus avant cet examen, devraient profiter au candidat qui pourrait les exhiber. Mais ce sont là des questions secondaires, et je craindrais de me perdre dans le détail.
Je voudrais seulement présenter encore à la Commission deux observations : l'une ayant rapport au régime de l'internat, l'autre à la liberté de l'enseignement.
De l'avis de tous, l'internat est un mal, surtout quand il s'applique à des jeunes gens d'un certain âge. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, dans les conditions actuelles, c'est, en France, un mal nécessaire. Je ne doute pas, quant à moi, que ce mal serait singulièrement atténué par la coupure que j'indique ci-dessus dans les études secondaires.
Au-dessous de quinze ans, les enfants peuvent, sans grand inconvénient, être réunis. Or, audessus de cet âge, ils sont assez grands pour être dispersés. Ils trouveront bien plus facilement, à cet âge, des a correspondants », qui ne
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voudraient pas accepter la responsabilité de la tendre enfance; d'ailleurs, ils savent déjà se conduire^ se diriger. Aussi je suis fortement porté à organiser notre enseignement professionnel et notre enseignement secondaire, audessus de la quatrième, dans le sens de l'externat. C'est là le tournant, et le tournant décisif, de l'enfance à l'adolescence. La question de l'internat pourrait trouver ici, en se guidant sur l'évolution de la nature elle-même, une solution facile et pratique.
Quant à la liberté de l'enseignement, elle n'est en rien contraire au système d'études qui vient d'être si rapidement exposé. Si l'État n'a pas le monopole de l'enseignement, ce qui serait un péril, il reste le maître de tous les passages décisifs et de l'entrée dans les écoles supérieures. Pour les hautes classes, pour l'enseignement professionnel, pour les examens d'admission, il faut venir chez lui ou passer sous son contrôle. Les jeunes gens qui quittent leurs premières études pour entrer dans les écoles professionnelles ou dans le haut enseignement n'ont reçu de leurs maîtres, quels qu'ils soient, que les notions simples qui sont les mêmes dans toutes les doctrines et qui forment l'honnête homme et le bon citoyen plutôt que l'homme de secte ou de parti. Par contre, la rivalité et la concurrence entretenues par la coexistence des divers établissements d'institution et d'éducation ne
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saurait être que d'un grand profit pour tous et les familles peuvent faire élever leurs enfants par qui il leur plaît.
Ici encore, Messieurs, je demanderai à la Commission l'autorisation de lui citer un passage du Testament politique de Richelieu qui, pour employer une expression de votre Président, me paraît frappé au coin d'une raison supérieure :
« Ayant ainsi pourvu à ce mal, beaucoup plus grand qu'il ne semble, il faut encore se garantir d'un autre, auquel la France tomberait indubitablement, si tous les collèges qui sont établis étaient en une même main.
» Les Universités prétendent qu'on leur fait un tort extrême, de ne leur laisser pas, privativement à tous autres, la faculté d'enseigner la jeunesse.
» Les jésuites, d'autre part, ne seraient peutêtre pas fâchés d'être seuls employés à cette fonction...
» Si les Universités enseignaient seules, il serait à craindre qu'elles revinssent, avec le temps, à l'ancien orgueil qu'elles ont eu autrefois, qui pourrait être à l'avenir aussi préjudiciable qu'il a été par le passé.
-» Si, d'autre part, les jésuites n'avaient point de compagnons en l'instruction de la jeunesse, outre qu'on pourrait appréhender le même inconvénient, on aurait de plus juste sujet d'en craindre plusieurs autres.
» Une compagnie qui se gouverne plus qu'aucune n'a jamais fait par les lois de la prudence, et qui, se donnant à Dieu sans se priver de la connaissance des choses de ce monde, vit dans une si parfaite correspondance, qu'il semble qu'un même esprit anime tout son corps : une compagnie qui est soumise par un vœu d'obéissance aveugle à ur. chef perpétuel, ne peut, suivant les lois d'une bonne politique, être beaucoup autorisée dans un État, auquel une communauté puissante doit être redoutable.
7) S'il est vrai, comme c'est une chose certaine, qu'on se plaît naturellement à avancer ceux dont on a reçu les premières instructions, et que les parents ont toujours une particulière affection pour ceux qui ont rendu ces offices à leurs enfants; il est vrai qu'on ne saurait commettre l'entière éducation des jeunes gens aux jésuites, sans s'exposer à leur donner une puissance d'autant plus suspecte aux États, que toutes les charges et les grades qui en donnent le maniement seraient enfin remplies de leurs disciples, et que ceux qui, de bonne heure, ont pris un ascendant sur des esprits, le retinssent quelquefois toute leur vie.
» Si l'on ajoute que l'administration du sacrement de pénitence donne à cette compagnie une seconde autorité sur toutes sortes de personnes qui n'est pas de moindre poids que la première; si l'on considère que, par ces deux voies, ils pénètrent les plus secrets mouvements des cœurs
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et des familles, il sera impossible de ne conclure pas qu'ils ne doivent pas être seuls au ministère dont il est question. »
« Puis, donc, que la prudence n'oblige pas seulement à empêcher qu'on nuise à TÉtat, mais aussi qu'on lui puisse nuire, parce que, souvent, en avoir le pouvoir en fait naître la volonté ;
» Puisque, aussi, la faiblesse de notre condition humaine requiert un contrepoids en toutes choses, et que c'est le fondement de la justice, il est plus raisonnable que les universités et les jésuites enseignent à l'envi, afin que l'émulation aiguise leur vertu, que les sciences soient d'autant plus assurées dans l'État, qu'étant reposées entre les mains de leurs gardiens, si les uns viennent à perdre un si sacré dépôt, il se trouve chez les autres. »
En somme, c'est la doctrine de la liberté d'enseignement, exposée par des arguments qui ont une valeur tout à fait actuelle.
Je m'en tiendrai. Messieurs, à ces fortes paroles. J'ai développé, devant vous, tout un système. Mon exposé ne pouvait qu'être incomplet. Un système fait de toutes pièces présente toujours, parmi de graves défauts, le plus grave de tous : c'est de demander un trop grand effort à la réflexion, à la conviction, à la volonté. Les faits ne le préparant pas et les circonstances ne s'y prêtant pas, les intérêts et la routine se coalisent
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contre lui. Il est donc voué, le plus souvent, à l'échec. Cependant, ce qu'il peut contenir d'utile fait son chemin, même sous terre. Un beau jour la semence germe et l'idée reparaît. C'est dans cette espérance bien vague que j'ai osé vous soumettre ce trop long exposé et que j'ai abusé si longtemps de votre indulgente attention.
M. LE PRÉsmENT. — Nous VOUS sommes très reconnaissants de la remarquable déposition que vous avez bien voulu nous apporter. Il eût été fâcheux que le cardinal de Richelieu ne fût pas entendu, en même temps que vous, par la Commission.
Votre système d'éducation consiste à faire une période d'éducation commune finissant vers l'âge de quinze ans?
M. Hanotaux. — Je tiens beaucoup à ce qu'elle soit commune,
M. LE Président. — Dans cette période vous mettez, non pas l'enseignement primaire supérieur, mais le vieil enseignement classique, le latin et le grec?
M. Haîîotaux. — Le latin en huitième comme autrefois. c
M. le Président. — Et le grec...
M. Hanotaux. — Et le grec en sixième, je l'ai dit. Je tiens beaucoup au maintien de l'ancienne constitution de la pensée et de l'âme française. L'abandon qu'on a fait du latin et du grec est un gremd malheur ; rien ne formait mieux les esprits
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que les études latines et grecques commencées de bonne heure; à neuf ans, les enfants de chœur de village apprennent le latin pour ainsi dire d'eux-mêmes ; le travail des classes de grammaire demeure adéquat à l'esprit de l'enfant; c'est à cet âge qu'il faut faire apprendre la syntaxe. A quatorze ans, il prendra la grammaire et vous la jettera à la tête ; le raisonnement prendra la place de la mémoire. «*
M. LE Président. — Considérez-vous qu'à quinze ans on saura assez de latin et de grec pour n'en pas perdre le bénéfice?
M. Hanotaux, — Je comprends l'observation. Mais mon procédé d'élimination retient, en réalité, tout ce qui intéresse réellement l'avenir de l'intelligence nationale; à ceux-là, il donne une culture plus forte; les élèves des hautes classes de nos lycées seront moins nombreux, les programmes plus étendus; une partie de la nation transmettra aux générations futures les lampada de Lucrèce. Quant aux autres, peut-être y aura -t- il, par hasard, quelques forces perdues au point de vue des études littéraires ; mais ce sera bien peu de chose, et la plupart d'entre eux conserveront;, de leurs premières études, une teinture suffisante pour ne leur être pas inutile dans la vie.
Combien y avait-il autrefois de personnes qui n'avaient que ce que j'appellerai « l'instruction du petit séminaire », qui avaient appris un peu
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