‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 10 sur 210 · Cf. Ci-dessous, chap. III et VIII · texte numérisé non relu

Cf. Ci-dessous, chap. III et VIII

seules ressources de leur enteiiclement naturel, avaient acquis la connaissance du Dieu unique qui a créé le ciel et la terre; suivaient déjà ces singulières paroles qui semblent promettre la religiosité philosophique de l'avenir : « soit que tous les chrétiens soient maintenant des philosophes, soit que les philosophes aient été autrefois des chrétiens » 33. L'existence de Dieu, selon de Burigny, a été reconnue de presque tous les 0 philosophes »3^. « On se convaincra », écrit Dom Martin, « que la religion des Gaulois était comme celle des Perses, une religion de philosophes, selon les termes de Clément d'Alexandrie » 35. Le nom de philosophe est ici même l'objet d'une explication élogieuse : « Les philosophes dont je parle... c'étoient des hommes lesquels dans la voie uniforme qu'ils menoient retraçoient successivement la vie de ceux qui les avoient précédez, et portoient ainsi leur origine si loin, qu'on en ignoroit le commencement. Ils faisoient leur capital de la connoissance du premier Etre... » « Ces philosophes vivoient en commun. Ils avoient la première part dans l'administration de la république, veilloient à la conservation des loix, réformoient les mœurs, punissoient le vice, aidoient les rois et les princes de leurs conseils, et même ils les redressoient ou les destituoient, quand ils ne se conduisoient pas selon les maximes fondamentales de l'Etat ». Ne croirait-on pas qu'un Voltaire, un Montesquieu, un Diderot, quelque ancêtre de la Révolution, décrit en ces lignes le rôle justicier

33. A. Roger, op. cit., ... ûbers. von G. Arnold. Nûrnberg, 1663. Vorrede an den gunstigen Léser.

34. De Burigny. Théologie ijayenne... Paris, 1754 (déjà La Haye, 172'i), VT volume, chap. I.

35. Dom Martin, La ReUgion des Gaulois... Paris, 1727, p. 7-9,

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et comme divin^ révoliitioniiaire s'il le faut, mais toujours quasi religieux et pontifical, que le pliilosophe ou la Eaison éclairée doit s'attribuer dans la conduite des Etats ? Pourtant ces paroles sont d'un apologiste de la ReJigion.

Ainsi les historiens clirétiens, reprenant les données primitives de l'apologétique, mais pour les exagérer, serveiit les idées de « Xature » et de « Raison », au lieu de s'en servir. La religion, certes, n'est pas abandonnée, mais elle évolue, se répand bors du christianisme, déborde sur le siècle ; elle devient comme un déisme philosophique, qu'on étend volontiers, comme font les apologistes, aux peuples anciens ou lointains. Il est entendu que l'humanité atteint d'elle-même la connaissance de Dieu : le prestige des révélations s'éteint. Une vague religion laïque, en l'honneur de l'homme et de sa raison, et de l'inspiration sacrée que donne la « nature », se concentrera dans les cercles maçonniques, invoquant l'Histoire, la grande source du siècle. Un « frère » allemand écrit que les anciens Sages sont parvenus à une divine sagesse, longtemps avant l'Evangile. Même avant la révélation de l'Esprit saint par Moïse, ils ont atteint des notions sublimes dans la connaissance d'un Etre suprême, sans commencement, indépendant de tout, infini : tel était le résultat naturel du sérieux et de la bonne volonté de leur esprit 36. Voltaire, dont la raison est adversaire du dogme, mais reste croyante, cherche à donner par l'histoire la preuve naturelle du théisme : le théisme, dit-il, est la plus répandue de toutes les religions, il domine en Chine

36. Brilderliche Vermahnungen an einifje Bruder Freymdurer, von dem Bruder Seddag. Philadelphia. 1781, p. 3, note a.

O'J DU CHKlïJTlANlSME AU ÛEKMAxMSME

et chez les Sages maliométans 37. Voltaire procède à la manière des apologistes : eux aussi, ils tiraient argument de la religion naturelle ou rationnelle, et de sa vaste et lointaine expansion ; mais ils voulaient par là favoriser le christianisme. Voltaire veut favoriser la raison : et c'est une « raison » demeurée croyante. Ainsi l'esprit du siècle sera irréligieux contre les dogmes ou contre l'Eglise, mais « rationnel » et « naturel » avec religion.

La conception apologétique de l'Histoire changera de but : après la Révélation chrétienne, un déisme ou ailleurs un Germanisme.

Mais il est temps de porter attention au procédé même de l'apologétique chrétienne, à l'ampleur de sa conception, et à l'extension moderne de ses habitudes. Xous n'avons pas signalé en vain sa tendance dès le début de cette étude. L'universelle histoire se résumait ainsi : acheminement vers le christianisme. On supj^osait que pour être aussi généralement répandue, la prescience des vérités chrétiennes devait se fonder, dans les esprits, sur une réminiscence de temps très anciens, où l'homme, encore voisin de la Création, aurait porté toujours, inscrite en son cœur, la loi divine. La première Ilévélation aurait été accordée à l'homme avant la naissance même de son espèce ; elle était le vrai savoir, inné, mais perverti dans la suite des temps, sauf en quelques patriarches, ravivé par les étincelles du Logos ou par l'enseignement des prophètes tel que l'ont connu divers sages, et restitué par le christianisme comme une nouvelle foi d'Abraham.

37. VOLTAIRE, Œuvres Complètes, t. XXXVIII, 1784. Dictionnaire Philosophique, article « Athée », p. 96 sqq.

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Cette vaste conception ne séduit pas moins les modernes : elle se présente à lenr raison élargie par les liorizons de l'Histoire et retenue par le cliristianisme en l'étude des religions, comme l'universelle science religieuse de l'humanité.

Pour les apologistes, l'origine de l'Idolâtrie et des religions serait inséparable de l'histoire chrétienne du monde : leur naissance n'est autre qu'une décadence des hommes infidèles à leur destinée, mais par là elles attestent la vraie Eeligion, même en ce qu'elles lui opposent ; car l'erreur n'est qu'un égarement hors de la voie salutaire, et l'aveuglement suppose déjà la lumière. D'ailleurs, nous l'avons dit, l'aveuglement n'est pas entier; il y perce une lueur, indice de la source commune des religions païennes, xlussi trahissent-elles toujours quelque vérité divine ou quelques-uns de ces grands faits historiques par lesquels Dieu a voulu agir sur l'humanité : ainsi la Tradition des peuples se rattache à celle des Hébreux ^s.

Les théoriciens de l'époque ont tendance à élargir cette vaste Tradition obscurcie, et à vanter sa louable philosophie. Plessing verra un seul système, une religion philosophique dans toute l'antiquité : d'Egypte elle se serait répandue sur la Grèce et sur toute l'Asie, et elle subsisterait dans la religion des descendants de Zoroastre 39. Le déisme accapare la théorie chrétienne : l'unité profonde des religions n'aurait pas pour cause cette Eeligion primitivement révélée, d'où le christianisme fait déchoir l'humanité infidèle. Toutes les religions, certes, se

38. .\ussi rapportait-on un grand nombre de Fables à l'Ecriture sainte: — cf. entre autres, parmi les modernes, Huet, le P. Thomassin, Clasen, Fourmont, Boulanger, Jablonski, Kleuker. etc.

39. Cf. Fr. V. L. Plessing, Mcriwovium oder Versuche zur Enthiilliing der GePrimnisse des Altherthiims. Leipzig, 1787.

Lîl DU CHRISTIANISME AU GERMANISME

ramènent à la notion de Dieu ; mais elles y sont venues d'elles-mêmes. D'ailleurs le christianisme n'a-t-il pas répété que la « nature » ou la « raison » font aussi connaître Dieu ? Il suffit de généraliser. Ainsi, avec les tliéories chrétiennes, on s'oppose au christianisme.

Seulement, au thème chrétien d'une décadence très ancienne, compensée à peine par des lueurs ou des réminiscences, mais rachetée surtout par un Messie rédempteur, les historiens du siècle préfèrent la théorie d'un progrès continu. La vie religieuse à travers les temps, puisqu'elle se présente comme un ensemble, ne serait-elle pas une évolution naturelle des hommes à la recherche de Dieu ? La succession de leurs croyances formerait l'éducation providentielle de l'humanité. Conception mystique qui voudra deviner dans l'Histoire les intentions d'une providence et l'immanente démonstration d'un idéal î Elle n'était que l'écho du rêve chrétien. Seule la tendance différait. Dans l'esprit des apologistes, il était entendu que le progrès de la raison humaine hors des ténèbres, n'avait d'autre but que de préparer à l'Evangile. Aussi était-il prudent d'admettre que les hommes avaient retrouve la XÔTÏté surtout grâce aux vestiges d'une révélation primitive ; et en tous cas l'évolution demeurait limitée entre deux Révélations, celle qu'on avait perdue, celle qu'on retrouvait avec le Christ. Tandis qu'à vanter trop nettement le progrès de la Raison, il se pourrait qu'on l'imaginât indéfini, dépassant même Jésus et l'Ecriture. C'est un conflit entre la tradition orthodoxe et certain déisme ambitieux. L'événement le montre bien : la conception « pratique » de l'école allemande qui s'inspire de Herder et cherche avec lui dans l'Histoire un achemine-

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ment miraculeux du genre humain, — la pliilosophie de Kant, de Ficlite, de Sclielling, et du Germanisme qui en dérive, jusqu'aux énonciations modernes de Lange et de Paul de Lagarde. aspirent à dépasser la Eévélation chrétienne, car elles ne la conçoivent plus qu'à la manière d'un stade éducatif et provisoire, approprié à l'esprit d'alors. Le différend, ici, ne sépare que les Chrétiens fidèles à l'orthodoxie et ceux qui tendent à renouveler l'esprit de l'Evangile pour le profit d'un déisme en tous pays, ou d'un Germanisme en Allemagne. Cette idée du caractère providentiel de l'Evolution n'est point du domaine de la science, malgré les prétentions qu'elle affirme. Elle n'est qu'un étrange développement de la synthèse chrétienne de l'Histoire, une dangereuse variation sur le thème du Logos ^^, et l'appel inspiré au livre de la « Xature ».

Comment des historiens chrétiens énoncent imprudemment que dans les Religions les prêtres dissimulèrent au peuple la « vérité ».

Mais il ne nous suffit pas d'avoir insisté sur la forme de l'entreprise apologétique en Histoire et sur son rêve universel. ]N^ous voulons en examiner une conséquence plus précise. Par ses théories du Logos, de la religion « naturelle », ou bien en supposant une transmission directe, le christianisme rattache l'humanité à l'esprit de la grande Tradition hébraïque, ou à cette tradition elle-même. Ainsi serait rendue manifeste la lueur de prescience

40. Cf. cette déclaration de Kant : « Le Dieu qui parle par notre propre Raison pratique ». (Cf. Kant, Der Streit der Falcultàten, 179S. Kant. gesammelte Schriften. Hrsgg. von der Kônjgl. Preuss. Akademie.... 1. Abt., 7 Bd. Berlin, 1907, p. 67).

chrétienne à travers tout le paganisme. Nous avons vu qu'on finit aisément par en conclure à une double religion ; les esprits conscients de la vérité auraient repoussé la superstition commune qui n'était plus que coupable erreur. Mais Orphée, dit-on ^^, ne se confie qu'aux disciples; Platon, redoutant le sort de Socrate, dissimule sa conviction. Les préjugés populaires sont redoutables : quel adepte. d'une foi nouvelle eiit osé les choquer ? D'ailleurs ne conviennent-ils pas au vulgaire, autant que le savoir élevé se réserve aux âmes d'élite ou à la raison avertie ? Pour ces motifs les hommes éclairés, les Initiés du monde antique, auraient voilé leur croyance aux yeux de la foule. Du moins des historiens le disent, et s'engagent ainsi dans les théories sur la duplicité. Ce thème tente les chrétiens : ils y voient l'explication de cette demi- « vérité » qui perce les brumes de l'Idolâtrie. Admettant qu'on a dérobé sous un voile de mystère la secrète persuasion dont on était animé, ils affirment plus aisément que la bonne Tradition n'a jamais abandonné le paganisme, malgré l'évidente grossièreté du culte lui-même. Pourtant l'idolâtrie avait été manifeste; mais presque partout la vérité était persistante, discrètement ou pieusement voilée. La religion du peuple n'avait point été la même que cette autre religion que s'annonçaient entre elles des âmes silencieusement inspirées.

Et pourquoi ne point supposer que celle-ci avait usé du voile de ces Mystères fameux que la curiosité des historiens n'avait rendus que plus énigmatiques encore, et plus séduisants ? Les apologistes modernes, en leur passion pour l'Histoire et les explications générales, se lancent avec audace en l'inter-

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