‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 119 sur 210 · OA · texte numérisé non relu

OA

la foi en la Eévélation peut être morale, utile, même nécessaire, et que les éducateurs religieux doivent en user ».

Le nouveau système, en reconstruisant, ménage l'ancien édifice. Et, en ce sens, il est doublement opportun. Antérieurement au Kantisme, le pasteur Steinbart ^-, espérant que des esprits inventifs renouvelleraient bientôt la croyance, les suppliait de ne sacrifier toutefois aucune des formes admises. « Si nous voulons être des pbilantliropes, ne démolissons aucun appui de la vertu et des espérances du peuple, quand bien même il nous semblerait caduc; mais pensons seulement à l'étayer de plus fermes colonnes ». Par exemple, si quelqu'un se croit l'inventeur d' o une preuve nouvelle et plus forte » de Timmortalité de notre personne, qu'il ne se laisse induire « par aucune vanité littéraire à en établir davantage en découvrant les faiblesses de toutes les autres preuves déjà présentes. Qu'il vante plutôt toutes les preuves connues, et qu'il ajoute la sienne pour les corroborer; autrement, on court le risque, quelle que soit l'intention philanthropique, de démolir plutôt que de bâtir. !Xe manifestons pas de doutes à l'égard de vérités consolantes, d'utilité publique... » Or Kant ^^^^ rappelons-le, recommande le respect et l'usage de la Bible, au nom de son utilité traditionnelle : la Bible « — que son origine soit ce qu'elle voudra — peut être admise pour une Révélation surnaturelle, en tant qu'elle est avantageuse aux prescriptions morales de la Raison, à

42. G. s. Steinbart. System der reinen Philosophie oder Glùchseligheitslehre des Christenthums, fur die Bedùrfnisse seiner aufgeklàrteiï Lundesleuie und aiHlrer die nach Weisheit irooen eimjerichtet, 2. sehr verm. Aufl. Zûllichau, 1780, p. 318.

43. Kant, Der Streit der Facultàten, 1798. — Kant, éd. cit., 1. Abt., 7. Bd . p. 44.

LA GENESE D'UNE VERITE (( PRATIQUE )) 2'l3

l'égard de leur propag^ation publique ». Et justement le surnaturel, — Dieu et l'existence de l'âme, et la llévélation — , n'est-il pas restauré par les postulats « pratiques » ? C'est la preuve « nouvelle et plus forte » que le théologien Steinbart appelait de ses V(pux, à l'appui de l'édifice « caduc » mais utile au peuple. Imbu d'un même esprit tliéologique, Kant n'a garde, malgré toute préférence intellectuelle, d'oublier l'antique appareil de la religion consacrée par l'usage — indice de sa divinité morale. — « L'autorité de l'Ecriture », dit encore Kant '^^, « constitue le dogme de l'Eglise, lequel, en sa qualité de croyance populaire, ne peut être laissé à l'abandon, parce qu'aucune doctrine n'a la valeur d'une norme immuable, aux yeux du peuple, si elle est fondée sur la simple Eaison. »

Donc, à côté de la croyance « philosophique », l'ancienne et traditionnelle croyance subsiste, comme une fiction propice ii la propagation publique de la morale. « La Philosophie de la religion », est-il dit déjà dans une publication de Corrodi ^^, en 1781, « s'occupe uniquement de vérités extrêmement générales, immuables et éternelles »; mais « la religion populaire rend sensibles ces vérités », leur donne une forme appropriée à la portée d' « hommes charnels », qui sont menés par leurs sensations plutôt que par leur esprit. Certes ^, Dieu n'est pas un objet des sens, et ne peut le devenir; « mais il est hautement nécessaire que la plupart des hommes tienne l'existence de Dieu pour un fait

44. Kant, Die Religion innerhaW der Grenzen der blossen Vernunft, 1793. — Kant, éd. cit., 1. Abt., 6. Ed., p. 112.

4.5. Hrsgg. von Hnr. Corrodi, Beytrdge zur Befôrdenuig des verniinftigen Dcnkeiis in der Relinion. 2. Heft. Frankf. und Leipzig, 1781. — Shizzirte Gedanhen iiber den Unterschied zwischen Philo.wpnie rftr lieiigion. und Volhsreligion, p. 204.

"^^'i DU CHRISTIANISME AU GERMANISME

mis hors de doute par expérience, attesté par des témoignages. » La religion populaire ^^ « représente les éternelles lois morales comme des décrets politiques, et en partie volontaires, d'un dominateur et législateur suprême », et elle en dérive la nécessité d'obéir. Puisque ^^ « la religion populaire transforme des dogmes philosophiques en vérités d'expérience, il est donc nécessaire qu'elle allègue en faveur de ces affirmations des témoignages qui lui confèrent créance ». La justification philosophique ^^ n'est pas à la portée de tous : au peuple, on présentera les croyances sous leur grossier appareil. Il sera séduit, car il est crédule. On ne peut nier, dit Corrodi, le penchant naturel au merveilleux, et la crédulité des hommes à l'égard du surnaturel, surtout « lorsqu'ils sont intéressés en sa faveur ». Les « faits » situés en des temps ou des lieux lointains, particulièrement, sont dispensés à leurs yeux de la commune vraisemblance. De plus, « un nombre incalculable de gens sont enclins à admettre un événement merveilleux et extraordinaire d'autant plus facilement qu'il est tel », Et puis, tous n'ont point l'exacte notion de la différence entre le naturel et le surnaturel. Par suite, il n'est pas « opportun » de présenter les « histoires miraculeuses » des Evangiles comme des faits qui ont besoin de preuve : on ferait chanceler la foi des auditeurs.

Nous retrouvons le système de la duplicité : la conviction de l'homme (i éclairé » ne saurait passer sans dommage dans l'enseignement public. Seulement, chez les « philosophes », les « lumières » qu'on garde au-dessus de la foule forment une reli-

Page 1