‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 120 sur 210 · LA GENESE D UNE VÉRITÉ <( PRATIQUE · texte numérisé non relu

LA GENESE D UNE VÉRITÉ <( PRATIQUE

gion nouvelle, sans doute insuffisante pour discipliner le vulgaire, mais édifiante, inspiratrice pour les initiés. La philosophie de Kant, écrit Jean- Frédéric Brej-er^"^ en 1788, n'est pas « populaire », « et cela, elle ne peut jamais le devenir, d'après le propre jugement de son auteur » : Kant n'a-t-il pas distingué ^^ entre le « peuple » et 1' « école » ? o Le peuple et l'école », reprend Breyer, « philosophie exotérique et ésotérique ! » — Snell ^'^ distingue de même : Que la foi, pour le peuple, garde son ancien appareil, écrit-il ; ici l'éducateur doit utiliser la religion révélée, l'étayer « par tous les motifs intelligibles à la masse ; et enfin il doit chercher à employer toutes les vérités religieuses théoriques, au profit de la moralité ». Mais, vis-à-vis de luimême ^^, 0 le maître doit voir que la morale ne repose pas sur la religion théorique ». — « Dans l'enseignement populaire », d'après Gabier^, on se gardera bien de faire un faux usage de certaines opinions qui ne sont pas pour tous : « ce n'est pas pour le peuple et pour les catéchumènes » que le maître les présente. S'agit-il du récit de Moïse sur le paradis terrestre, sur les débuts de l'humanité ? Le pasteur éclairé n'a nullement à donner son avis : il expose « d'après Moïse », il le dit, n'est-ce point assez? De cette façon, l'éducateur ne parle pas contre sa conviction, et le peuple ne soupçonne rien; c'est seulement à des hommes « plus intelligents », à des

50. BREYER cite Kaxt : CiUtih der reinen Veniunft. 2. .\iifl., 1787. Préface, p. xxxiv.

51. Joh. Friedr. Breyer, Sieg der Prahtischen Vernunft ùber die Spekulative. Erlangen, 1788, 4. Abteiiung, p. 3 et note 2.

52. SxELL, Critih der Volhsmoral fiir Predlger..., op. cit., p. 59.

54. /. G. Eichhorns Urgeschichte. Ilrsgrg von D. Joh. Philipp Gabler, 2. Th., 1. Bd. Altdorf und Nûrnberg, 1792. Préface, p. XXVI-XXVIII.

« laïcs ériidits », qu'on dira la vérité. — Dans le Magazine de Fliilusopliie religieuse, publié par Henke ^^ en 1T94, nous lisons : La croyance « spirituelle », purement morale, n'est que pour « un petit nombre » : le peuple est « trop charnel et grossier » ; elle convient ^ à une « tête philosophique cultivée », mais il est d'autres corps à qui la nourriture vulgaire convient mieux. Donc la religion « amendée et corrigée d'après les principes de la philosophie critique », n'est pas faite pour tous les esprits et tous les cœurs. — Stâudlin ^'^ , apologiste de Kant, est de cet avis. Tout le monde n'est point capable de s'élever à o l'appréciation de la preuve morale », tout le monde ne possède pas « la réceptivité pour sa force » : cette faculté suppose « un degré de culture qui manque à la majorité des hommes ».

Donc, les motifs purement philosophiques de la religion kantienne n'étaient pas destinés à l'usage du peuple. Le philosophe se défendit au nom de ce principe contre un puissant accusateur, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II. Dans un Rescrit de 1794, le monarque, après avoir salué « cet homme digne, cet érudit, ce cher fé.al », lui reprochait de mésuser de sa « philosophie » pour « défigurer et rabaisser maint dogme capital et fondamental de la Sainte Ecriture et du christianisme » ; il le rappelait à son « devoir d'éducateur de la jeunesse » ; il concluait : nous attendons de votre part qu'à l'avenir, « conformément à votre devoir, vous em-

55. Magazin fur Belifjionspfiilosophie, Exégèse und Kirchengeschichte. Hrsgg. von D. Heinr. Phil. Conr. Henke, 1. Bd. Helmstàdt, 1794. — Gedanhen ûber Vcrbesserinig der Lehre und der Lehrart., p. 10.

57. Hrsgg. von C. F. Stâudlin, Beilrdge..., l. Bd. Liibeck. 1797. — VIII. Stâudlin, Ueher den ôffentlichen Gottesdienst der natûrlichen Religion, p. 250.

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ployiez votre autorité et vos talents de telle sorte, que Xotre intention souveraine et paternelle soit réalisée de plus en plus ^ ». Ainsi se faisait la police dans le domaine intellectuel. Mais Kant sut répondre. Xon ; il n'avait nullement « porté préjudice à la relig'ion publique du pays ». En effet, avait-il parlé pour la foule ? — aucunement. Son livre était « pour le public un livre incompréhensible, fermé » : il ne représentait « qu'un débat entre des savants de Faculté, ce dont le peuple n'a cure »... Néanmoins une promesse était séante ; Kant s'y prêta de bonne grâce : « Quanf au second point, à savoir que je ne dois me rendre coupable, à l'avenir, d'aucune défiguration ou dépréciation du christianisme, pareille à ce qu'on me reproche, je pense que le plus siir, afin de parer au moindre soupçon là-dessus, est de déclarer très solennellement, en ma qualité de très fidèle sujet de votre Majesté royale, que désormais je m'abstiendrai totalement de tout exposé public concernant la religion, qu'il s'agisse de la religion naturelle ou révélée, tant dans mes conférences que dans mes écrits ^^ ». Kant ne disaitil pas que le devoir du prêtre ou du professeur en ses fonctions, est « d'obéir, et non de raisonner ^o » ? Fidèle au principe de cette « conscience », il s'inclinait devant ses obligations de fonctionnaire. Mais le même principe de cette double conscience, qui le courbait devant le Souverain, lui inspirait ijï petto de subtiles restrictions : Engagement définitif ? — Xon pas ! — Engagement envers le roi d'alors. Kant avait promis, « en tant que très fidèle sujet de Sa

58. Cf. Kant, Der Streit der Facullaten, 1798. — Kant, éd. cit., 1. Abt., 7. Bd. Préface, p. 6.

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