L'abbé Le Batteux, op. cit., 1756, t. XXVII, p
50. Dissertation sur l'union de la Religion, de la morale et de la politique : tirée d'un ouvrage de M. Warburion {La Mission de Moïse), t. jer. Londres, 1742, préface, p. 9.
quement, et éclairer en secret ; punir avec éclat les sacrilèges, et encourager clandestinement les incrédules » (incrédules du moins à l'égard de la religion commune) : Telle est la politique que prêta l'évêque AVarburton aux sages de l'antiquité, « adoptant, sans 3^ penser, le sentiment des Epicuriens, et n'en apercevant pas les conséquences. Elles tendaient à propager l'athéisme, en faisant regarder l'unité de Dieu, non comme une vérité naturelle, mais comme une simple invention de la politique et du sacerdoce »^-.
Il suffira de développer ce système pour en faire une thèse anticléricale applicable à tous les temps. Au XYIII^ siècle le thème de l'imposture a toute la faveur d'une mode. En vain des historiens discrets font mine, lorsqu'ils généralisent, de ne pas viser les ministres du vrai Dieu. Vogel, un théoricien allemand, expliquant la naissance des religions par les artifices de sorciers ou jongleurs, ajoutera qu'il en excepte le christianisme : « Comme l'Histoire ne montre pas sous le jour le plus avantageux la conduite des prêtres dans les étapes de la religion, il est peut-être nécessaire de rappeler au préalable que ce qui est dit ici des prêtres de religions naturelles ne saurait être étendu et transporté aux maîtres de la religion révélée, qui se trouve, comme on voit aisément après quelque réflexion, dans une situation tout autre que celles-là » ^^. Malheureusement cette a réflexion » n'était pas du goi'it du XVIII^ siècle.
51. De Sainte-Croix, Mémoires povr servir à l'Histoire de la neligion secrète des anciens peuples... Paris, 1784, p. 355-356.
52. P. J. S. Vogel. versuch ûber die Religion der alten ^gypler und Griechen. Nùrnberg, 1793, p. 33-a4.
L APOLOGETIQUE CHEÉTIENNE EX HISTOIRE 41
Ainsi l'apologétique chrétienne fait rédnration du siècle ; elle l'a orienté, égaré, armé contre ellemême, et séduit — sans qu'il le veuille — par son espérance persistante et ses visions étendues, sa domination de l'Histoire. L'esprit moderne suit le conseil de cette ambition prodigieuse ; évocateur des anciens âges, il rêve, comme le Christianisme naissant, d'une mission sacrée et d'une vie nouvelle. Pour la France révolutionnaire, comme pour l'Allemagne patiente et mystique, il semble que l'Europe se régénère par un nouvel Evangile, et que r « âge d'or » luira bientôt.
Pourtant la Eeligion chancelle. Menacée par la Eévolution, elle « émigré », si j'ose dire. L'âme des hommes est-elle alors devenue moins religieuse ? Il est exact, au contraire, que moins retenue dans les formes admises le mysticisme s'épand au dehors avec liberté. Il anime jusqu'à la « Raison » dont le culte restaure des autels, que la même raison avait abattus ^^.
C'est comme un symbole de l'esprit du siècle et presque des temps modernes. Les apologistes ont formé leurs adversaires. Sans doute, aux miracles on opposera la simple réflexion, le cours « naturel » des choses. Mais, dans un autre sens, la Eeligion enseigne au siècle les mots de Eaison, de ]S^ature, et bientôt il écoutera ces voix comme un chant divin. Il en redemande l'écho, avec les apologistes, à toutes les croyances du passé, comme l'aveu d'une « vérité » latente sous le mensonge des dogmes. Le Christianisme invoquait l'humanité en témoignage : il la résumait, voulant la régénérer. Or l'on rêvera
53. Cf. le culte de la Raison, en France, et, en Allemagne, les projets d'une Eglise de religion « naturelle » ou d'une religion de la pure « raison ». A'oir ci-dessous, chap. IV.
i2 DU CHRISTIANISME AU GERMANISME
d'une Tradition immense, préparation de l'idéal du présent. Et le XVIII^ siècle transmet à l'époque moderne, sous une forme dissimulée mais tenace, les vestiges d'une religiosité indéniable : une Franc- Maçonnerie humanitaire, et un messianisme social. Il apporte une vision d'avenir que les peuples accommoderont à la mesure de leur propre civilisation ^^.
Ainsi, les ennemis même du christanisme furent ses héritiers. Et bon nombre d'opinions modernes lui doivent le jour, — bien que la Science soit ailleurs.
54. Le Germanisme, qui se voit prédestiné par l'Histoire entière et s'attribue une mission humaine, sera un produit de cet esprit général. Seulement la volonté allemande, armée du principe de l'Etat, qu'elle oppose à la crise intellectuelle de la 2^ moitié du XV'III^" siècle, accommode à sa mentalité le rêve humanitaire et messianique du siècle finissant. Pour elle, il s'agit de réaliser un Etat des Etats, de faire triompher sur terre une céleste discipline, e.xprimée par la « Culture » allemande.