‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 13 sur 210 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

2^ Gourant : L'expérience historique et les idées nouvelles.

Aux yeux des missionnaires, ces apôtres modernes, connaître était un moyen de convertir. Pour démontrer aux peuples lointains l'erreur de leurs superstitions, encore fallait-il les avoir comprises. L'expérience de ces religions étrang:ères, dit un écrivain du temps, « est la vraye médecine pour ouvrir les j'eux aux pauvres Payens aveuglés : le moyen le plus propre pour mener dans le droit cliemin ceux qui fourvoyent ; et ainsi en gaigner beaucoup à Jésus-Christ ^ » Dans la pensée des apologistes, l'examen des autres religions fournit naturellement la preuve de l'éminente dignité du christianisme; les comparer, c'est apprécier la vraie foi, et la faire apprécier. Ces chrétiens étaient donc portés à s'instruire des autres cioyances : en les connaissant, ne se préparaient-ils pas des arguments nouveaux, ne vérifiaient-ils pas l'éternelle « Vérité » ? Et ils appelaient à sa constatation de nouveaux prosélytes, dont la conversion même serait une nouvelle preuve.

Aussi les missionnaires se montrèrent-ils aussi avides d'expérience que les explorateurs les plus curieux. Mais, tandis que des hommes plus éloignés du souci religieux songeaient à satisfaire leur curio-

1. La Porte Ouverte, pour parvenir à la connoissance du Paf/anisrne caché... Par le sieur Abraham Roger... Traduit en françois... Amsterdam, 1670. Au Lecteur.

site générale, également attentive à tous les sujets, les clirétiens animés de prosélytisme ramenaient les découvertes, les connaissances, l'Histoire, au problème des religions. De la sorte, l'expérience n'est point éparpillée au gré des esprits ; on lui cherclie un sens, on lui demande des explications, en un sujet de singulière importance. La Religion a revendiqué de tout temps d'importantes questions : le christianisme enseigne l'origine du monde et des créatures, les manifestations extraordinaires du divin dans la marche du monde, et les lois de la « Providence ». Lorsqu'il s'intéresse à une occupation humaine, à un courant d'activité, comme il arrive au début de l'expérience moderne, c'est pour lui donner une portée vaste et une exceptionnelle gravité. Ce qui ne serait peut-être qu'un ensemble d'observations éparses, devient aisément, à son instigation, l'occasion d'un système pour l'esprit. Alors on ne connaît pas seulement pour connaître, mais avec l'intention de savoir — s'il faut entendre par ce dernier terme l'organisation des connaissances et le souci d'un ordre général^.

Aussi a-t-il semblé, dans cette vaste entreprise de Chrétiens apologistes, et de laïques préoccupés de problèmes étendus, qu'une vaste science s'éveillait : l'Histoire.

Ce n'est pas que l'Histoire ait acquis dès lors la précision des sciences exactes, qu'il faut lui dénier encore maintenant. Ce défaut tient à la nature de son objet : l'éloignement fréquent et d'autre part

2. Au problème religieux l'on devait rattacher toute la psychologie des peuples. L'éiudit Nicolas Fréret écrira en 1747 que l'histoire des religions est « Intimement liée avec celle de, l'esprit humain ». (Mém. de l'Académie des InscripUonx..., t. XXIV. Paris, 1756. Observations sur la religion des Gaulois..., par M. FKÉKEr, 1747, p. 389).

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la complexité des phénomènes étudiés en rendent difficiles l'expérimentation et l'explication. Mais il en est ici comme en toute science : l'insuffisance relative de nos connaissances n'empêclie pas d'y apporter un esprit éclairé, à l'aide de ce qu'on sait déjà. Un bon esprit, ainsi entendu, est même le seul moyen de les augmenter avec ordre et profit. L'intelligence d'aujourd'hui est la condition de la science de demain. C'est cette intelligence, manifestée dans l'organisation du monde connu, que nous appelons au XTIIP siècle l'esprit de science en Histoire.

Comment l'idée de Nature, chez les historiens des religions, élimine la croyance aux miracles \

Comme il fallait s'y attendre, puisque le Christianisme, dès son premier âge, s'était attaché à concevoir et interpréter l'histoire du passé, celle-ci fut remise en honneur ; et l'étude des religions modernes, ou de l'esprit humain tel que l'expérience nouvelle le faisait connaître, raviva l'intérêt pour les siècles antiques. Les explications tirées de l'observation récente durent servir à éclairer le monde mystérieux des origines. Il n'avait rien perdu de son mystère, dont l'attrait se ranime et suscite un regain d'espérance, lorsqu'un progrès soudain de la connaissance incite l'homme à chercher au delà. L'immensité de l'horizon entrevu faisait croire que l'énigme des origines serait révélée. Et, autant que l'avenir, les époques reculées provoquaient une curiosité enthousiaste ; car le passé est une région de l'inconnu que les peuples de tout temps ont prise pour objet de

3. Élimine la croyance aux miracles proprement dits, surnaturels. — mais des mystiques vont leur substituer d'autres « miracles » ... « naturels » en qxielque sorte (cf. ci-dessous, chap. IX).

leurs rêves, dans la mesure même où ils l'ignoraient...

Quelle que soit, dans le détail, la valeur des opinions émises — que nous ne nous proposons pas de juger individuellement — , on tend généralement, à cette époque, à contrôler par une expérimentation indirecte, actuelle, les dires des historiens anciens, à leur opposer des arguments de vraisemblance tirés du savoir moderne, de la géographie, de la physique et des sciences de la nature. La tendance est si vive au XYIII® siècle, qu'on préfère à ces autorités de jadis les renseignements recueillis par des voyageurs sur les lieux mêmes : tant il est vrai que la révélation apportée par les découvertes leur semble la source d'une révélation de l'histoire entière, et que le passé va obéir à l'esprit du présent ! On aime à s'inscrire en faux contre le témoignage des anciens Grecs : l'abbe Mignot ^, par exemple, leur reproche de n'avoir pas vu l'Inde, de s'être faits l'écho d'historiens antérieurs, en sorte que leurs assurances dérivent de ces derniers, qui furent eux-mêmes des Grecs, ignorants de la langue du pays. On ajoute qu'ils souffraient d'ailleurs d'un fâcheux travers : ils s'obstinaient à voir chez des peuples très différents leurs propres idées. Les Romains qui voyagèrent sur les côtes de l'Inde n'étaient que des marchands ; de plus ils s'arrêtaient dans les ports, et ne connaissaient pas plus avant. Enfin, — poursuit l'abbé Mignot, impitoyable pour les sources même chrétiennes — , des écrivains sacrés ont publié quelques renseignements sur l'Inde ; mais ceux-ci ne sont fondés que sur la foi des Grecs. Et il leur oppose une méthode plus critique en un sens,

4. Méric de l'Ac. des Inscr..., t. XXXI. 4e Mém. sur les anciens Philosophes de l'Inde, par M. l'abbé Mignot. 1762, p. 213-216.

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quoique bien confiante d'autre part ; en tous cas elle fait appel à l'expérience du présent. — Une telle application des connaissances nouvelles à l'antique histoire religieuse avait commencé de bonne heure. L'abbé Toucher ^, condamnant les excès de cette méthode, écrit que les savants qui, vers la fin du XYIP siècle, « s'appliquèrent avec tant de succès à la littérature orientale, crurent trouver dans les auteurs arabes ou persans la véritable histoire de Zoroastre ^. » Mais les nouveaux moyens d'érudition ne sont pas seulement les témoignages oraux, les traditions écrites, ou bien même les textes indous, persans, chinois, qu'on exhume : la connaissance des mœurs et des climats, la géographie, l'étude de la nature, furent appelées à ce vaste rapprochement. Et voici que des explications en surgirent, inspirées par l'esprit d'universalité et de comparaison auquel le christianisme avait fortement contribué. Le système est d'autant mieux élaboré que l'expérience s'étend davantage. Il embrasse tout l'univers connu, il rapproche les contrées, les siècles.

Le plus souvent, c'est par les conditions de l'existence humaine et par les idées ou les sentiments qui en dérivèrent, que l'on explique les opinions religieuses de l'antiquité. L'abbé Banier, membre de l'Académie des Inscriptions, l'un des plus fameux théoriciens de l'Histoire dans la première moitié du XVIII^ siècle, contribuait à éliminer le « mj-stère » : les savants, dit-il '^, ont cherché d'où venait le culte des arbres chez les Gaulois ; « et le plus grand

5. Mém Ac. Inscr..., t. XXVII. Suite du traité historique de la religion des Perses, par M. l'abbé Foucher, 2e époque, 1755, p. 254.

6. Telle fut par exemple l'opinion de l'Anglais Hyde : d'après lui, les Orientaux, mieux renseignés sur le passé de leur pays, étaient plus dignes de foi que les Grecs.

7. L'abbé Banier, La Mythologie et les Fables expUiuées par l'Histoire. Paris. 1738, t. II, p. 621-625.

nombre est persuadé qu'il tirait son origine du chêne de Mambré, sous lequel Abraham, comme il est rapporté dans la Genèse, invoqua le nom du Seigneur. » Or c'est l'abbé Banier qui oppose à cette tradition religieuse les causes naturelles : « Je crois qu'il est inutile de chercher ici du mystère ^. » Il rappelle que la terre était couverte de forêts ; que les hommes, arrivant dans un pays inhabité, n'en défrichaient « qu'autant qu'il était nécessaire pour y semer du grain j> , et par suite, « il fallait bien qu'ils prissent les bois et les forêts pour célébrer leurs mystères. D'ailleurs les lieux sombres et solitaires semblent inspirer je ne sais quelle sainte fraj'eur qui les rend plus respectables ». Et l'abbé Banier, s'il se montre soucieux d'hypothèses tirées de l'expérience, nous en révèle la source : c'est la source même du mouvement historique : l'observation, les voyages. « On doit », dit-il, a juger de l'ancien monde comme du nouveau : or toutes les Relations nous apprennent que l'Amérique n'était qu'une vaste forêt, et que sans connaître le chêne de Mambré, les sauvages pratiquaient dans les bois et au pied des arbres leurs cérémonies religieuses^.»

8. Voltaire procédera de même pour combattre le préjugé du Merveilleux dans l'explication des mythes : il montre en eux l'œuvre de l'esprit humain, sans cesse inspiré par ce qui l'entoure. Le Serpent, dit-il, était symbole d'immortalité, en Egypte et en Grèce, parce qu'on le voyait muer sa peau, et de la sorte se rajeunir. Le même reptile passait pour garder les trésors, entre autres les pommes d'or du jardin des Hespérides, ou la Toison convoitée par les Argonautes, parce que « les gros serpents qui se trouvaient auprès des fontaines empêchaient les hommes timides d'en approcher ». — Les âmes devaient se purifier par l'eau et le feu; car « l'eau lavait les souillures du corps et des vêtements, le feu purifiait les métaux ». (Voltaire, Œuvres complètes. De l'Imprimerie de la Société littéraire typographique, t. XVI, 1784 La Philos, de l'Histoire, p. 23-26).

9. De même que le respect pour les arbres sacrés, on explique aussi le culte de certains animaux par le rôle qu'ils jouèrent dans la vie humaine. Ainsi Christophe Meiners, un érudit allemand, s'efforçant de dessiner la genèse de la religion égyptienne, est

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Les croyances ou les traditions vénérées no sont pas clouées d'une existence indépendante, immuable, qui se prête à la possession d'une vérité sacro-sainte, indifférente aux lieux et aux temps : elles aussi sont de la nature. Elles sont nées humainement i^.

Mais n'est-ce point là autant d'explications naturelles de ces phénomènes dont les religions attestent le caractère divin? L'Exégète Michaelis ^^ ne verra plus dans l'aventure de Job que l'intention d'un fabuliste qui savait traduire quelque leçon de morale par un symbolisme ingénieux. Le prophète agit comme son nom l'indique : ayant péché contre Dieu par ses discours, il revient de son erreur, et donne raison au Ciel. « Dans des histoires vraies, les noms ne concordent pas si exactement avec le caractère du personnage » : nous sommes donc, d'après Michaelis, en présence d'une histoire inventée, d'une fiction morale.

Lorsque les récits de voyageurs tels que Pocock, Thévenot, Maillet, permettent à l'historien de ne voir dans les plaies de l'Egypte, présentées comme miracles de Moïse, que des particularités périodiques, et naturelles au pays, c'est l'hypothèse du

d'avis que parmi les animaux on choisit, pour les adorer, les plus utiles comme les plus nuisibles, à cause de leur utilité ou de leur nature dangereuse. (Meixers, Ueber den Thierdienst der JEQyvtier, in seinen verm. philosoph. Schrifteïï, l. Th. Leipzig, 1775, p. 19-2 sqq.)

10. Les causes physiques des mythes ou des fables, dit 1 historien Heyne en 1764, se rencontrent en partie » dans la nature de l'homme elle-même », et « en partie dans la nature des choses extérieures », qui possède » un très grand pouvoir » pour former l'esprit. (Chr. G. Heyxii, Opuscula Academica collecta..., volumen I. Gottingse, 1785. — De causis fabularum seu mythorum pnysicis, 1764, p. 190.)

11. Joh. David Mich.î:lis, Einleitung in die gottlichen Schiiften des .ilten Bwides, l. Th., 1. Abschnitt. Hamburg, 17s7, p. 12-13.

Surnaturel qui se trouve écartée : la « vérité » religieuse est mise en doute -^.

Il est aussi peu conforme à l'orthodoxe respect, de comparer la conception du Christ à la manière dont les Tartares racontent la naissance de Djingiz-khan ; et d'invoquer certaines descriptions de la Corée et du Tibet, le voyage en Perse de Tavernier, ou les historiens grecs, pour établir que beaucoup de peuples ont tenu des hommes de talent pour des fils de dieux. Le christianisme n'est guère plus qu'une religion parmi les religions, et même lorsque tardi-

12. Un autre voudra retrouver dans les mythes la traduction imagée de phénomènes astronomiquas. Charles-François Dupuis, savant et philosophe, l'un des futurs acteurs de la Révolution française, fait de cette hjijothèse un système, dans un ]Mémoire, d'ailleurs fort discuté à son époque, « sur l'origine des constellations et sur l'explication de la fable par le moyen de l'astronomie » (17S1). Si les Fables furent inspirées par le mouvement du soleil et de la lune, par les signes du zodiaque, par les multiples aspects des constellations, » il faut, donc prendre un globe, le monter à la latitude du pays où elles furent faites... C'est par des observations de cette nature... comparées avec les histoires de différentes divinités, avec les attributs qu'on leur donnoit et les noms allégoriques qu'elles ont portés, et celui derf con.stellations, que je suis parvenu à lire dans" l'écriture sacrée, dont les constellations contiennent pour ainsi dire l'alphabet ». Dupuis ne craint pas de généraliser : « Le culte rendu à l'âme de la nature, uni au culte du soleil, de la lune, des astres et des autres agens de la divinité, a formé la religion de presque tous les' peuples de l'univers » 'cf. Jérôme de Lalande, Astronomie. 3e éd. Paris, 1792, t. 1er, § .594 sqq.). Le célèbre Volney, l'auteur des « Ruines » (1791), appliqua les principes de Dupuis à la théologie des chrétiens, qu'il voyait empruntée aux nations voisines, et analogue, par suite, à celle des Perses et des Chaldéens. Il expliquait par l'astronomie le dogme du Jugement dernier aussi bien que celui de la Chute. Eve entraînant Adam à la chute et le monde au mal, c'était " le fait astronomique de la Vierge céleste et de l'homme bouvier, qui, en se couchant héliaquement à l'équinoxe d'automne, livroient le ciel aux constellations de l'hiver », de l'affreux hiver. {Ruines, p. 29.3 sqq.). — On fait appel à toutes les scienceç pour interpréter « naturellement » les miracles. Elle-même l'Electricité, cette science du siècle, permet de nouvelles hypothèses. Ç'agit-il du buisson ardent, sur le mont Horeb, où apparut Jehovah? S'il faut en croire Hezel, le feu du buisson était un feu électrique; et le théoricien n'hésite pas à retracer différentes manifestations de la « force électrique » d'après les récits de l'Ecriture. (Hezel, Oratio de vis elertricœ, flamrnarum luminvrnque rnirae effectrlcis, vestigiis in Cad. Sacr.)

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vement on veut relever son crédit, c'est au prix de quelque renoncement aux dogmes. Le premier chapitre de la Genèse ne doit plus être entendu, dira par exemple un critique allemand ^^, comme un récit historique sur l'origine et la formation de notre terre ; il n'est pas exact que les divers éléments du monde soient nés dans l'ordre qu'on leiu' assigne en ce tableau, a Chaque trait semble bien trahir le pinceau d'un peintre et non le stj'le d'un historien. » Le critique poursuit, impitoyable : « Que Dieu ait réellement employé six jours à la création de l'univers ou six jours pour rendre seulement la terre habitable, et qu'il ait chaque jour accompli comme une tâche une partie de son travail, personne ne saurait le croire sérieusement. » Pourtant, c'est un ami de la Religion qui pense ainsi, et il s'adresse ^^ à ses pareils : « Amis de la Religion, qui avez à cœur sa vérité et sa certitude, cherchez, examinez avec moi, et gardons ce qu'il y a de bon ! »

Ce zèle imprudent, qui recourt aux lumières de l'Exégèse et de l'Histoire pour dégager des altérations d'origine humaine la doctrine pure et excellente, fait songer à l'audace apologétique des Jésuites et autres théoriciens modernes qui ne voulaient comparer et connaître que dans une pieuse intention.

Car cette étude des textes, des rites, qui est une façon de contrôler les dogmes par l'histoire, s'appliqua par essence aux écrits sacrés du christianisme, qui demeurait le centre et le stimulant de ces recherches. Il attira sur lui-même, par l'empressement de ses défenseurs qui souvent prenaient bien-

13. Repertorium fur Biblische iind morgenldnd. Lltteratur (Hrsgg. von EiCHHORN), 4, Theil. Leipzig, 1779^ V. Urgeschichte, p. 130-131 et 144.

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