Rousseau, Emile, op. cit., t. II, p
A LA RECHERCHE D UN IDEALISME '^ t O
est dès lors inutile : « fallait-il tout l'appareil de la puissance divine ?... Le culte que Dieu demande est celui du cœur; et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme... Tous ne voyez dans mon exposé que la relig'ion naturelle : il est bien étrange qu'il en faille une autre. Par où connaîtrai-je cette nécessité ? De quoi puis-je être coupable en servant ])ieu selon les lumières qu'il donne à mon esprit, et selon les sentiments qu'il inspire à mon cœur ? »
Il fallait restituer au présent, dans une Europe abâtardie, ces religieuses « lumières » naturelles qui dataient de l'antiquité fabuleuse, et que les liistoriens-pliilosoplies retrouvaient encore, en leur pureté. primitive, chez des peuples non corrompus. Vers le milieu du XTIII* siècle, au temps des bucoliques utopies de Gesiner, qui du reste rêva de navigation et de lointains paysages, Jean-Adolplie Sclilegel imaginait avec l'abbé Le Batteux — nourri d'apologétique et inspiré par l'histoire de l'Orient — une Poésie sentimentale qui remémorait l'âge d'or: et Klopstock, d'ailleurs animé d'une ferveur idyllicjue, évoquait l'antique féerie Scandinave. Lavater, en Suisse, était également l'apôtre d'une vie simple au milieu des choses. Ils appelaient de leurs vœux une humanité régénérée par la « Xature ». Or, Klopstock et Lavater applaudiront à la Ptévolution française ; et Eousseau restera l'un des inspirateurs de l'Evangile nouveau. — L'Europe, que séduisaient les visions de l'Histoire, l'évocation d'une jeunesse perpétuelle dans une nattire lointaine et par suite merveilleuse, poétisée par l'éloignement de l'espace ou du temps, divinisée religieusement, désirait quelque nouvel Age d'or, réalisation de son rêve.
En se rérlamant de la « Xatiire », on entendait se réclamer du consentement naturel dune humanité non pervertie. Il était question d'une religion innée à l'Homme, d'un patrimoine de notions théistes et morales, communes à tous les climats ; on les proposait comme un exemple ou une preuve, à la manière des apologistes qui vantaient l'inspiration du Verbe naturellement éparse dans l'univers. — Déjà Baltliasar Bekker, en 1694, retrouvait la connaissance naturelle de l'Etre suprême chez « tous les païens anciens et modernes, Européens, Asiatiques, Africains, Américains, septejitrionaux et méridionaux 30 ». Comme lui, Rousseau invoque aussi les peuples nouvellement connus ^^. Il prêche une (f religion naturelle », dont les signes sont de tous temps et de tous lieux, et manifestes aux « Européens, Indiens, xlfricains, sauvages ^^ », C'était bien le thème faA^ori de l'Apologétique, dont le Déisme avait fait son profit ^^. Voltaire se souvenait de la leçon professée par les Jésuites missionnaires : il signale que la Chine en particulier connaît le théisme ^^.
Ainsi naissait un Evangile moderne, qui revendiquait, comme l'ancien Evangile, le consentement des peuples du présent ainsi que du passé... Cette religion réunit les peuples par des liens fraternels. Qu'est-ce qu'un vrai théiste, pour Voltaire ^5 ? — 0 c'est celui qui dit à Dieu : je vous adore et je vous
30. B. BEKKER, Le Monde enchanté, traduit du Hollandois. Amsterdam. 1694, p. 133-134.