A LA RECHERCHE DXN IDÉALISME
miracle des natures privilégiées. Que de romantisme à ce compte, que de mysticisme dans le monde ! Ah I expérience, sagesse des hommes ! Lui, il rend superflue l'expérience, et plus légère son amertume. Il sait connaître à sa guise, il veut les étoiles qu'il imagine, la nuit troublante est un Léthé consolateur. Alors ne dirons-nous pas : Eomantisme ? Avec les mystiques, fuyons le monde pour le mieux « connaître » : mais alors nous lui « connaîtrons » une âme et nous irons de nouveau par la terre... Ou bien, s'il accuse la « froide nature », l'homme qui « dut lui être un roi » ^^, c'est pour ressentir encore, à la contempler, l'imaginaire prestige d'une domination. La solitude appelle la Xature : l'exaltant, s'il faut l'aimer, elle la maudit, si c'est en vain. La tristesse y revient, comme l'espoir, pour lui redire sa royauté.
Fuir la Xature, mais y retourner, n'était-ce point, dans l'Allemagne du XYIII^ siècle, le destin de la volonté mystique ? Son exaltation concorde avec les progrès du rationalisme: plus il s'avance, plus elle grandit, forte d'une religiosité qu'elle ne tient que d'elle-même. Loin de céder à l'expérience, elle repousse les arguments de l'Histoire. Elle seule inattaquable dans le désarroi des croyances, elle semble l'idéal d'une religion, elle concentre tous les vœux de l'avenir. Mais voilà que l'Histoire et l'étude de la nature, interprétées, apportent à l'imagination des rêveurs ou des philosophes l'occasion d'un songe nouveau. Ainsi le Romantisme ne se fait pas luimême, il naît des circonstances. Il est déterminé, comme tout en notre étude : le milieu l'explique. En France, le Romantisme n'est pas si hâtif : le XYIIP siècle revient mystiquement à la « nature »,
66 Cf. VIGXY.
mais le mysticisme en ce peuple n'est point latent. On lui inculqua le souci des pensées claires et d'un idéalisme harmonieux. Et l'exaltation romantique ne lui fera point oublier le g"oiit d'une classique perfection : on rapprocherait parfois Musset et Bacine, Corneille et Vigny; Hugo a la grandeur des antiques tragédies ; Chateaubriand peut être sobre comme un pur chef-d'œuYre, et il a toujours la majesté des héros...
En France, le Eomantisme fut un épanouissement après une épopée nationale, en même temps qu'il empruntait à l'inaction présente la tristesse nécessaire aux rêveries. E étiré, il vivait en lui-même de glorieux souvenirs, et dans la nature un songe passionné. Mélancoliques tourments, retraite ambitieuse d'action, « Confession d'un enfant du siècle », hautaine « tour d'ivoire », mais aussi « Lac » de Lamartine, enfin l'avenir : « Waterloo... nous repasserons dans sa plaine ^'^ »... Le romantisme y était bien : il fuj-ait le monde... pour y revenir.
En Allemagne, il fuyait le présent et y revenait tout ensemble. Son rêve passé inspirait son effort. Autrefois devenait aujourd'hui, comme une réalité descendue de la contrée lointaine des chimères. Cette littérature de nostalgie et de deuil, son détachement dos choses du jour, isolaient le rêve impérieux, le rendaient plus dément et plus fort ; alors 1' « Idéalisme magique », du haut de sa solitude, ressuscitait un monde à son gré. Ce romantisme d'Allemagne était plus ambitieux que vraiment idéaliste, en sa fantaisie décousue et violente. On y chercherait en vain la noblesse, la sincère et belle amertume ; ou l'espoir pour l'espoir... Aussi la beauté n'y est-elle
67. Victor Hugo, La Légende des siècles, IV. Le Retour de l'Empereur, p. 35. Paris, Hetzel et Quantin.
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pas : à peine quelques douceurs touchantes dans les Nuits de IS'ovalis, visionnaire sans images ; ou bien les Nouvelles de Tieck — fantastique prélude de Hoffmann, mais désordonnées, sans grandeur ni grâce.
Ou bien faut-il revenir à la dangereuse logomacliie des pliilosopbes de cette école ? Nous y revenons. Le mysticisme, qui cliercbait des chimères, s'inspire des circonstances. En « science », il retrouvera l'occultisme ; et en Histoire il se déchaîne. Tl n'interrompt pas la marche du Germanisme : il l'aide : et le Germanisme, au XIX® siècle, ne manquera point de romantisme. vSeulements à cette époque, il s'y mêle une exaltation littéraire, faite des visions de l'époque. X'était-ce point idéalisme, à travers les rudesses du jour ? Ne nous y trompons pas. Il n'y faut voir qu'un développement mystique qui environne de poésie le magisme des philosophes. En y joignant le regret d'une Allemagne de moyen-âge, l'esprit romantique, en outre, prendra conscience du Germanisme prochain. Et nous verrons d'ailleurs qu'il rêve d'Etatisme ^.
Les résultats de ! Histoire des Religions et l'interprétation mystique de la vie de Nature et de la Poésie humaine.
Le « naïf » âge d'or n'est plus : l'homme a déserté la nature pour lui-même; mais, du sein de ce « sentimentalisme » moderne, une nouvelle sagesse ne surgira-t-elle pas, par un magique accord avec les choses ? « L'homme se proclame et proclame son évangile à la Nature ^^. »