Cf. ci-dessous, chap. VIII-IX
32. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, trad. nouvelle par Ferd. Hoefer, t. pr. Paris, 1846, livre I, chap. VIII.
pensait que « partout le besoin a été le maître de l'homme : il hii enseigna l'usage de sa capacité, de ses mains, de la raison et de l'intelligence, que riiomme possède de préférence à tout animal ». Or, à plusieurs siècles de distance, un Montesquieu ^^ esquisse de même une Phj-siologie simultanée de l'homme et des milieux. Les hypothèses parfois trop hâtives de ces esprits anciens ou modernes, d'ailleurs désireux d'expérience précise, n'amoindrissent pas leur mérite : une telle initiative indiquait déjà par elle-même une intelligence disciplinée et dégagée du merveilleux. Le monde moderne retrouva cette voie délaissée par le Moyen-Age. Elle s'élargit avec l'expérience. Elle a conduit à l'Histoire des civilisations. En effet les idées nouvelles, émises au sujet des religions, s'étendaient à la vie politique des peuples, à leur morale, aux sociétés. Tout cela était « l'esprit humain». L'histoire des arts eux-mêmes se ramène à ce développement suivant un pareil déterminisme. D'après Louis Racine, « la nécessité les a tous prmluits ; l'usage les a tous perfectionnés ». Et ici encore l'on recourt, pour se justifier, à l'expérience des voyageurs qui ont rapporté à l'Europe la connaissance du monde ^^.
33. Montesquieu, De l'Esprit des Lois. Œuvres, t. III. Paris, Dalibon, libraire, 1822, p. 148 sqq
34. Faut-il prouver que la peinture a pu naître du besoin de commémorer certains faits utiles ? On rappelle alors que les tableaux bro.«-sés par les peintres de Montézuma, pendant l'entrevue de ses ambassadeurs avec Cortès, composaient un livre destiné à renseigner l'empereur sur les vaisseaux, les soldats, les chevaux et l'artillerie des conquérants, et sur l'entretien qu'on avait eu avec le général espagnol. — Veut-on marquer la vraisemblance de cette hypothèse, que les premiers hommes ont pu songer d'abord à l'utilité des arts,, bien plus qu'à leur beauté? On se réclame de M. de la Condamine, qui rapporta de son voyage au Pérou des détails instructifs : les Péruviens n'auraient connu ni portiques, ni colonnes, ni arcades, << parce que leur architecture n'a guère excédé les bornes de leurs besoins, et qu'elle a pris chez eux la forme qu'exigeoit la nature de leur climat ». {Cf. Histoire de l'Ac. des Inscr..., t. XXIII. Paris, 1756. Histoire des Ouvrages... Projet et plan d'une Histoire générale de la Poésie..., p. 86-88).
l'expérience historique et les idées nouvelles 6i
L'étude historique de l'univers aboutit à la psycliologie des individus et des peuples. Yoj'ons l'ensemble des cultes, ou bien attachons-nous à une religion : l'Homme des différentes époques se révèle à travers ces événements à l'interprétation sagace. Il faut examiner la Bible avec l'intention de préciser les grands caractères. ]N'iemeyer 3» propose d'étudier à ce point de vue l'ancienne histoire, de reconstituer le caractère d'Abraham, et ceux d'Isaac, de Jacob, de Eebecca, d'Esaii, le caractère de Moïse. — • Moïse n'est-il pas un modèle humain? « Un homme doué de talents élevés », écrit Gottfried Less ^^ : « bonne éducation ; connaissances distinguées, et honnêteté parfaite »... Xons n'attendions pas moins du prophète Moïse. — La science projetée, que Xiemeyer enveloppe encore de religion, se nommerait une « Caractéristique ». Elle viserait le caractère humain d'un ouvrage, les personnages, l'auteur; nous pourrions l'appeler une psychologie des livres. îs^iemeyer espère qu'un ouvrage sur la « Caractéristique de l'homme » ferait époque, et qu'il verrait le jour en Allemagne. Il indique en de brèves notations quelques parties de l'œuvre projetée. Il propose des fi'agments qui font penser à Schlegel, qu'il devance : « Notions de psychologie... Formation du caractère... De l'influence des circonstances extérieures sur sa détermination... Ecrits caractéristiques, écrits pour Tavancement de cette étude. Difîerence entre le caractère de l'homme et celui de la femme ». L'illusion d'un savoir immense est
3.5. Aug. Hermann Xiemeyer, Charahteristih der Bibel, 1. Ed., 1. Abteilung-, verb. Auflage. Schaffhausen, 1778 (la ire édition était de 1775). Préface de la ire editon, Halle; ici, p. 18-20. — Cf. aussi p. 4 de louvrage, en note.
36. Dr. Gottfr. Less, Handbuch der christUchen Religionsthéorie fur Aufgehlàrtere. Oder Versuch biner practischen Dogmatih, 3, Ausg. Gôttlngen, 1789, p. 109.
entretenue par ces traits épais qui promettent à l'imagination ce qu'ils ne donnent pas à l'intelligence. La science universelle que le siècle ambitionne, se réduit à une « caractéristique » fragmentaire, chez des esprits moins ordonnés que fantaisistes, moins puissants qu'orgueilleux : et elle n'abandonne rien de ses prétentions.
On aspire à l'Anthropologie, on esquisse des variations sur le thème des races, qui prendra une singulière importance. Etude « sur le caractère national », écrivait Xiemeyer. Avant de nommer 1' « âme des peuples», on esquisse leur caractère, ou leur tempérament collectif. L'influence des climats est prépondérante : Kant écrit ^'^ qu'une race blanche, à cheveux noirs, a dû vivre primitivement entre le 31^ et le 52^ degré de latitude ; elle se serait diversifiée selon les climats. — Or on généralise, on passe à l'Europe moderne. Le même Kant ^^ se plaît à assembler et dissocier les caractères nationaux avec l'assurance d'un opérateur : « L'Italien semble avoir un sentiment mêlé, qui tient de l'Espagnol et du Français... L'Allemand a un sentiment mêlé qui tient du Français et de l'Anglais». La synthèse de l'Histoire se résume en la connaissance de « l'Homme » : soumis à des milieux divers, il a formé des sociétés et institué des lois, il s'est bercé de fictions ou de croyances. Science de l'esprit :
37. Kant, Vojy den vcrschiedencn Bacen der Menschen, 1775. — Kaxt, éd. cit., 1. Abt , II. Bd. Berlin, 1905, p. 440-441. — Partant toujours du principe que le climat influe sur l'état physique et moral des peuples, un philosophe-historien déclare que l'Oriental est de tempérament coléreux et sanguin, parce qu'en ses veines bouillonne un « phlogistique » ardent; l'auteur y oppose le caractère « flegmatique et fi'oid » du Groënlandais et du Lapon, dont le sang parait être le produit de l'air qui l'entoure. [Cf. (Hrsg. von K. Spazier), Bas Theuler der Religionen... Athen, 1791, p. 4.1
38. Kant, Beobachlungen iiber das Gefuhl des Schônen uhd Erhabenen, 1764. — Kant, éd. cit , i. Abihlg., II. Bd., p. 245 et 248.
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psychologie ; science de l'iiomme : anthropologie ; des philosophes systématiques y aspirent, et prennent pour de l'expérience une observation imprécise.
Mais il nous importait de constater que les études historiques du siècle, lorsque du monde antique elles se ramènent au présent, tendent à y développer cet esprit d'expérience que les observateurs d'Europe ont rapporté de leurs voyages.
L'Histoire a montré l'homme à travers les temps ; elle lui enseigne à se connaître. Il peut conclure de mille exemples lointains, divers, qui prennent la place des féeriques légendes sur les mondes ignorés, que l'homme est une partie de la nature, avec ses besoins et ses rêves. Or, disait Du Perron 39, « deux routes peuvent nous conduire à la connaissance de cet être si intéressant » : d'une part la Métaphysique veut le faire voir tel qu'il « doit être » ; « THistoire procède différemment : elle nous montre l'homme en action, c'est-à-dire tel qu'il est ; seul moyen propre à en donner une connaissance exacte ».
Tel était le principe d'expérience qui résultait des études nouvlles. Si nous le dégageons des altérations mystiques qui doivent nous occuper désormais dans la suite de ce livre, nous y reconnaissons l'idée générale du Déterminisme, ou, peut-on dire, du Matérialisme historique. Les Apologistes avaient attendu de l'Histoire un enseignement tout autre. Certes, comme ils l'espéraient, la leçon reste vaste et humaine; mais, à l'entendre strictement, il n'en ressort que ceci : l'esprit, qui connaît la nature ; et la nature, qui forme l'esprit. On peut le dire d'un mot : c'est l'intelligence de la continuité de l'univers.
39. AxQUETiL Du PERRON, Zeiid- Avesta, ouvrage de Zoroastre. Paris, 1771. t. 1er, ire partie. Préface, p. vi-vir.