‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 21 sur 210 · Cf. chap. II · texte numérisé non relu

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3. De nombreuses sociétés secrètes, d'espèce maçonnique, existaient en effet au XVIle siècle et même avant. Mais, au début du XVIIie, tandis qu'à l'exemple de r.^ngleterre les Loges du continent se réorganisaient, les connaissances et les aspirations de l'époque élargirent la Maçonnerie et lui donnèrent le développement intellectuel qui nous intéresse en ce chapitre.

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d'idées procèdent d'un même esprit : la possession d'une « vérité » supérieure au profane ne peut faire que des « Adeptes ».

A toute époque, de nombreuses sociétés secrètes se flattèrent d'un « Esotérisnie » intellectuel. L' « ésotérisme » appartient aux initiés ; 1' « exotérisme », s'il en est un, convient au vulgaire. Il s'agit d'un enseignement religieux ou moral; la volonté de l'individu doit être préparée avant même qu'on ne lui offre la simple vue de la « vérité » ; la métliode est étendue à l'intelligence : on parle d'une « Science » maçonnique d'initiation, ou d'une ésotérique « Vérité ». — Les anciennes religions revendiquèrent un privilège de même espèce ; elles possédaient des écoles de « Mystères ». Cliez les Grecs, toutefois, on trouve déjà la science ailleurs, dégagée de croyance ; tandis que le savoir pratiqué en Egypte, en Chine, en passant par l'Assyrie et la Chaldée, se présente avec un mélange de surnaturel : rxAlcliimie et la Magie étaient des « sciences » religieuses.

La persistance du préjugé de l'Initiation, en matière de connaissance, tient donc étroitement à la vie mystique. Ce n'est pas qu'il soit indispensable à toute religion. Le christianisme, tel que nous le voyons, n'a pas d'école de Mystères : mais précisément ne tend-il pas davantage à séparer la foi de la raison — ce qui serait de nature à le détacber de la science ? Pourtant nous avons exposé longuement qu'à la Raison même, il réclame son témoignage ; pourvu qu'elle soit animée par la Foi : l'invocation discrète ou imprudente de la sagesse païenne — qu'on supposait rachetée par un don précieux du Logos ou par l'inspiration de la « Xature » — emplit l'apologétique chrétienne et

son abondante production. De la sorte le christianisme s'appuierait sur un certain « Rationalisme » mystique. Mais ici, du moins pour sa part, il s'écartait de l'ésotérisme religieux ; il en appelait à l'aveu unanime et spontané des liommes non pervertis : car « la semence de Verbe » leur est innée. Donc, s'il y eut des écoles de Mj'stères au sein du christianisme des premiers temps, elles furent débordées par l'ambition de son rêve. Sa tradition s'appelait humanité.

De leur côté, des écoles de Mystères naquirent sous différents noms, se flattèrent de détenir l'éternelle a Science » religieuse et la clef des initiations. Il n'est pas de mj'stères, ni de religion, sans qu'on allègue une Tradition. Ces écoles n'eurent garde de l'oublier : la tradition, en cette sorte d'enseignement, est un gage de vérité « supérieure ».

Ainsi, pendant les siècles du christianisme, de nombreuses filiations secrètes furent esquissées pour les besoins de l'ésotérisme. Et où donc eût- on cherché le thème de pareilles légendes, si ce n'est dans les affirmations de ce christianisme qui s'offrait la gloire de la plus large des traditions ? Les initiés se recommanderont des mêmes personnages que l'apologétique chrétienne. Mais la Tradition offre chez eux un tout autre aspect ; elle ne revendique pas le témoignage de l'âme « naturellement chrétienne » ou spontanément initiée, elle n'invoque pas le consentement de l'Histoire entière. Elle n'a d'égards que pour la religieuse autorité des grands noms qu'elle cite et pour l'origine vénérable de la doctrine. Par là elle n'est tradition que dans un sens plus étroit, bien qu'elle puisse s'étendre à des personnages nombreux. On a voulu la rendre sacrée par sa source divine, plutôt qu'éminente par le

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« consentement » des siècles. Le christianisme — c'était le premier point de notre étude — réunissait ces deux prétentions : il imitait les autres religions par sa tradition particulière qu'il demandait au passé des Hébreux, mais il prétendait y joindre le témoignage des peuples. Son credo devenait la voix des temps : la « vérité » n'était autre que l'universelle histoire. Les apôtres ou apologistes, lorsqu'ils prétendaient rendre aux peuples, sous forme d'Evangile, l'esprit même d'une révélation primitive, conviaient ouvertement, humainement, les Juifs et les « Gentils »... Tandis que la Maçonnerie n'a pu être qu'une « humanité » pour quelques-uns.

Pour des « Adeptes », en effet, la « vérité » gardait l'aspect d'une science supérieure et sacrée, avec des rites ou des sj'inboles, tout l'appareil des sciences secrètes. L'histoire y était peu mêlée ; on ne lui demandait que des noms révérés, une lignée mystérieuse. Car il n'est pas besoin que celle-ci soit très étendue. Les hommes d'une dignité sacro-sainte ne sont pas légion.

Pourtant la résurrection des littératures anciennes, et puis la connaissance du monde et de ses religions, développèrent cet esprit d'universalité que le christianisme amplement favorise. Il n'est pas absent des académies de la Renaissance et des loges maçonniques du XYIP siècle ; on le rattache à l'appareil symbolique des traditions occultes, qui s'y accommode sans peine : car les Mystères suivent le gré des temps. Sans doute, il est bon que les Symboles persévèrent ; ils retiennent ainsi le caractère religieux des immuables formules. Mais le sens est divers selon les époques et les esprits ; et la Maçonnerie a tiré en plusieurs siècles, d'allégories analogues et d'un commun occultisme, un grand nombre

d'écoles diverses qui se sont souvent persécutées. — D'une façon générale, les adeptes de tout ésotérisme s'intéressent aux connaissances du présent, soit pour les nier au nom d'une certitude « supérieure », soit pour assurer que la science secrète les devance, et guide les hommes à travers le temps. Mais l'Histoire surtout doit servir l'intérêt de ces apologistes du mystère : ils clierclient en elle la « tradition » qui les rend vénérables, et comme inaccessibles aux vaines réfutations. Puisque l'esprit moderne se renouvelle par l'Histoire, ils s'attaclieront à la suivre, et développeront, dans la mesure des connaissances, leurs théories sur la Tradition. Qu'importe qu'on étende la chaîne des « initiés » î Semblera-t-elle moins capable d'avoir porté l'initiation, perpétué la sagesse ?

Le renouveau de la Maçonnerie est indubitable. Elle s'épanouit avec les espoirs du siècle, avec sa sentimentale religion. Elle adopte les visées du christianisme, imité et renié par le siècle ; sa tradition se dit humaine. Avec les apologistes et les historiens, on s'ingénie à percer le secret des antiques Mystères, on attribue aux prêtres d'autrefois la connaissance d'une « vérité » silencieusement transmise. La Maçonnerie se réclame d'une religion a naturelle » ou « rationnelle » des anciens peuples : et elle-même est une croyance, bien qu'elle combatte volontiers les dogmes qu'on déteste. Elle séduit le siècle... puisqu'il en est l'auteur.

Seulement, tandis que la religion chrétienne, du moins le catholicisme, était dotée d'une Eglise reconnue et constante, les sociétés secrètes avaient vécu divisées. On n'avait point ignoré tout à fait leur existence. Les Templiers étaient fameux par leurs malheurs. Les Rose-Croix avaient ému l'Aile-

magne. Et jadis les Arabes, quand ils vinrent en Europe, n'apportaient-ils pas la sorcellerie d'Orient? Entre ces anciennes écoles, d'esprit dissemblable, chacun des groupes maçonniques aura son ancêtre de prédilection. Au XVIIP siècle, l'assurance des théoriciens n'a d'égale que la diversité de leurs opinions et la vivacité de leurs querelles. Ces affirmations et ces recherches, qui rattachent la Maçonnerie à un proche passé, à une secte particulière, sont ici de secondaire importance. Elles intéressent leurs apologistes. Mais le goût passionné des synthèses historiques, et l'idéologie qu'on y rattache dans les Loges, tout cela est l'expression du siècle, qui l'anime de ses aspirations.

La source première — selon ces systèmes — remonte aussi haut que la tradition chrétienne. Wilhelm Hutchinson ^, en 1775, raconte qu'Adam fut instruit des « nobles sciences » dans l'Eden, et les transmit à ses descendants. La famille de Caïn fut exceptée de la tradition et resta dans l'ignorance. D'ailleurs Moïse n'écrivit-il pas — l'auteur le rappelle — que Dieu se détourna de Caïn ? — La chaîne, pour être longue, ne manque point de fermeté ^. Elle offre des noms vénérables : voici xldam, Xoé, Xemrod, Salomon, Hugo de Pajens, et Jacques Molay, grand-maître de l'Ordre des Templiers. — Le ton de ces assertions est parfois singulièrement affirmatif ; Salomon, lisons-nous ^, était un grandmaître qui réunissait chaque année la Grande Loge

4. W. HUTCHiNSOX, Der Geist der Maurcrey... Eerlin, 17S0 (d'après la Ire édition, ITlô), p. 13.

5. Gunz neue Eutdechunyen von der Frcymaurerey und deren Geheimnissen... 1782, Stockholm, p. 44.

6. Seucs Constitutionen-Buch der Alten Ehrwiirdigeii Brûderschafi der Frey-Maurer..., von Jacob Axdersox. Aus dem Englischen iibersetzt, 3. verm. Auflage, Frankfurt am Mayn, 176-2, p. 19-62.

à Jérusalem ; Hiram avait le même grade à Tj^r. Avant lui, on avait connu le grand-maître Noé. Plus tard, Cyrus fut grand-maître, et dans la suite Augustus-César. Dieu n'est-il pas d'ailleurs le Grand-Maître du monde entier'''? — J'ai entendu dans les Loges, écrit un témoin ^ de l'époque, célébrer en un solennel patlios la mission divine de l'Ordre et son grand âge; au temps de mon apprentissage, nous confie-t-il en manière d'exemple, un Vénérable me contait qu'Adam déjà avait tenu Loge. — La Maçonnerie n'est point irréligieuse de vocation. Au contraire, elle est religieuse par son esprit même. Elle le demeurait au XYIII® siècle, lorsqu'elle s'opposait aux dogmes établis ; son anticléricalisme avait des prêtrcvS et des croyances ; en cela encore elle est l'œuvre de l'époque. Certaines sect-es s'inspiraient même de l'ortliodoxie. Le temple de Salomon, vénéré par les Frères, symbolise une sorte de Jérusalem céleste ; et dans le système du « Cléricat », .la Maçonnerie n'est qu'une représentation mylliique des dogmes rlirétiens 9. Le sj'stème de la Loge « Vérité et Union » ^^ exigeait de ses nouveaux adhérents une courte et nette déclaration par laquelle on reconniit l'une des Eglises cbrétiennes; et l'impudent blasphémateur, dit un texte, n'y avait point accès.

De toutes façons, dans un sens orthodoxe ou libéral, c'est une* religion et une religieuse tradition que la Maçonnerie va demander à l'histoire univer-

8. Enthûlluîig des Systems der WeUhnrger-Republik. Rom, 1786, p. 411.

9. Der Sifjvatstem c.der die enthûlUen sdmmtUchen siehen Grade der mystischen Frelmaurerei nebst dem Orden der RUter des Lient s, p. 132.

10. System der Frrymaurerloge Wahrheit und Einigkeit zii den drey gehronten Sdulen in P** (Prag), 1594 (1794), p. 55.

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selle ; et elle met à profit l'extension récente des connaissances. Prenons-en un exemple frappant vers la fin du XYIIF siècle ^i. — L'auteur de la « Boussole des Sages », pour ne citer que lui, aperçoit en divers pays, et dans les temps les plus reculés, des adeptes du savoir maçonnique ; et il étend sans scrupule le réseau mystérieux de cette parenté à tous les personnages et les écoles qu'il trouve indiqués cliez les liistoriens ^-. Il remonte ainsi jusqu'au Tliot égyptien, dont la science divine, à ses yeux, est suffisamment attestée par les narrateurs de tout temps, sans oublier le pieux Atlianase Kirclier. D'ailleurs l'Egypte est le lieu de naissance des lettres liiéroglypliiques, et les Grecs y allaient quérir l'enseignement des clioses secrètes : Kirclier l'a dit encore, — on nous le rappelle également ^^. Plus loin, on recueille des hypothèses — vraies ou fausses — sur la réforme religieuse de Zoroastre, pour faire de lui un ancêtre de la confrérie maçonnique. De même notre auteur a lu Cudworth au sujet de Darius Hystaspe et du culte de la nature chez les Mages ^^. Sur les rapports des Patriarches avec l'Egypte, et sur les sciences sacrées, il cite Jablonski et Bochart i^. Puis nous lisons que les Phéniciens vinrent en Grèce, en Espagne et en France ; que sur la côte d'Afrique ils bâtirent Carthage ; et n'auraient-ils pas introduit en Amérique ses premiers habitants ? Ils ont peut-être fondé des Loges dans nos pays. Les brahmines aussi ont possédé la sagesse. En Chine, la secte de Laozu était

11. Cf. aussi, entre autres, Prichard, Masonry dissected. London, 1739.

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