Cf. ci -dessus, chap. 1er
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foule. Ce que les philosophes ont connu par leur raison, d'après Abraham Roger, ils ne pouvaient le révéler, « par crainte du vulgaire » ^2. — La duplicité des prêtres antiques devenait un thème familier aux historiens chrétiens. Parlant des « philosophes indiens », l'abbé Mignot s'exprime ainsi ^^ : « Leur enseignement public ne s'accordait pas avec leurs sentiments particuliers; c'est pour cela qu'ils exigeaient un secret inviolable de tous leurs disciples, qu'ils ne communiquaient leur doctrine qu'avec précaution, à ceux qu'ils avaient longtemps éprouvés ». Les prêtres et philosophes égyptiens en usaient de même ; les philosophes des autres nations dissimulaient ainsi à l'égard du vulgaire. - — L'abbé Le Batteux ^ voit " les prêtres anciens riant en secret, « comme les haruspices de Rome, de l'imbécile ignorance dont ils étaient les ministres ».
Mais l'irréligion s'accommode à merveille de ces fantaisies sur le rôle du Prêtre. Rejetant le surnaturel, selon la tendance des historiens du siècle, elle explique volontiers de « naturelle » façon non seulement les miracles, mais la croyance aux miracles. Elle propose d'y voir des illusions spontanées ou entretenues par des artifices ; les causes physiques, intellectuelles ou morales, se complètent par les causes politiques.
Les doctrines irréligieuses chassaient le mystère des Mystères eux-mêmes. C'est ainsi déjà que les Grecs incrédules y avaient insinué leurs propres philosophies. L'historien Fréret, au XYIIP siècle,
52. Ahraham Roger, Offne Thùr..., op. cit., ùbei's. Nûrnb., 1663, Vorrede an den gûnstigen Léser.
53. \fém. de l'Ac. des Inscr..., t. XXXI. 2e Mém. sur les anc. Philos, de l'Inde, par M. l'abbé Mignot, 1761, p. 128-129.
54. \fém. Ac. Inscr..., t. XXVII. 2^ Mém. sur le principe actif de l'univers, par M. l'abbé Le Batteux, 1756, p. 208.
l'obserye avec sag-acité ^^ : « Lorsque la philosophie eut commencé à diminuer le respect pour la religion commune, les profanes cherchèrent à deviner quels étaient la doctrine secrète et l'objet des cérémonies qu'on pratiquait dans ces mystères ». — Les Epicuriens et ceux qui ne croyaient pas à l'action des dieux sur le monde, prétendaient que l'objet des mystères était de rendre incrédule. Les théoriciens modernes manifestent la même assurance : leurs interprétations « naturelles » ne furent-elles point — à ce qu'ils pensent — le sens ou la clef des antiques mystères, l'enseignement que donnaient les prêtres éclairés ? Xous avons déjà insisté sur ce point. Or le siècle, qui recherche la vérité hors des dogmes, comprend mieux des religions qui n'auraient été miraculeuses que pour le vulgaire ignorant : les commandements divins, la législation rituelle, étaient la trompeuse apparence qui n'avait pas trompé les Sages. Ainsi les religions n'étaient pas seulement « naturelles » et « humaines », pour l'historien, à la manière des illusions et des rêves; elles étaient « humaines » aussi parce que des hommes avaient peut-être arrangé ces croyances, et en tous cas dominé leur illusoire Merveilleux. — Donc ces prêtres se seraient servis de l'erreur du vulgaire pour lui commander. Le siècle s'insurge contre les faux prophètes, thaumaturges intéressés. « Tout législateur profane qui osa feindre que la Divinité lui avait dicté ses loix, était visiblement un blasphémateur et un traître; un blasphémateur, puisqu'il calomniait les dieux; un- traître, puisqu'il asservissait sa patrie à ses propres opinions ^ ». Ne
55. Mém. de l'Ac. des Inscr..., t. XLVII. Observations générales sur l'origine et l'ancienne Histoire des l^rs habitans de la Grèce, par M. Nicolas Fréret, 1746-1747, p. 47.
56. La Philosophie de l'Histoire, par feu l'abbé Bazin. A Utrecht, 1765, p. 274.
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s'agit-il que des prêtres antiques ? Les Apologistes, pour leur part, n'avaient pas songé au présent. D'ailleurs, dans le thème de la duplicité, ils voyaient surtout la prescience clirétienne secrètement avouée au sein du paganisme. Mais lorsque des théoriciens irrévérencieux étendaient ce thème à tous les clergés, le dang^er apparaissait. Des historiens prudents ou religieux restreignirent au passé ou aux pays lointains leurs énonciations scabreuses, La théorie néanmoins restait en faveur. Les esprits « libertins » — comme on eût dit au XYIP siècle — se plaisaient à dépeindre dans la dissimulation « cléricale » des faux inspirés un type d'humanité constante. Or l'abbé Foucher^^ enseignait luimême, sans malice, que l'humanité est de tous les temps, et qu'à consulter sa propre conscience on découvre le secret d'un Zoroastre et de ses habiletés. Pour reconstituer, disait-il, le système de Zoroastre, plaçons-nous dans les mêmes circonstances, a Voyons comment nous nous y serions pris, et par quels raisonnemens nous serions parvenus à nous faire illusion d'abord à nous-mêmes, pour séduire plus aisément les autres. Les idées sont de tous les temps... »
La science de « l'Homme » se flattait d'universalité : la conception du Prêtre et de son « imposture » a une égale ambition, comme tout en ce siècle, les manies et les rêves. Charles-Frédéric Bahrdt ^s, farouche adversaire des dogmes, et persécuté dans l'Allemagne protestante, généralise pour toute l'histoire ce qu'il a vu dans son pays : « ... Je
57. Mcm. Ac. inscr..., t. XXVII. 3e Mém., Système du 2? Zoroastre sur la nature de Dieu..., par M. l'abbé Foucher, 1756, p. 338.
58. Carl Friedrich Bahrdt, Prùfung der Schrift des Hofraths Eonnherg Uber symboUsche Bûcher in Beziehung aufs Staatsrecht In Brlefen. HaUe, 1791, p. 40-42.
yU DU CHRISTIANISME AU GERMANISME
VOUS le crie aux oreilles... », toute uiiiou religieuse que TOUS trouverez dans le monde « est l'œuvre de prêtres et d'iiommes d'Etat, qui l'ont imposée au peuple. Cela, monsieur, est attesté par l'iiistoire entière... »
Pourtant on distinguait, avec les deux sortes de Mystères, deux sortes de prêtres. Les uns, « ces pontifes de l'antiquité » ^^, dont « les cruautés, le fanatisme et les superstitieuses pratiques » laissaient un triste renom, avaient inventé des mystères dénués de sens, pour s'épargner « l'explication de leurs mensonges », forcer « l'homme sensé à se taire, et le vulgaire à s'enthousiasmer pour ce qu'il ne pouvait concevoir » . Mais dans les vrais Mystères ^^, chez les divins Philosophes de l'antiquité, l'on devenait « l'ami de tous les hommes » ; et les mauvais pontifes, « ces fourbes détestables », n'étaient pas admis.
Car le siècle, s'il s'éloigjiait des dogmes, retenait du christianisme cette religion rationnelle, idéal de religieuse sagesse, que les philosophes, nouveaux apologistes, prêtaient à l'histoire, o Tous les grands peuples civilisés, et même les petits », écrivait Voltaire ^S « ont reconnu un Dieu suprême de temps immémorial ». — Une « liaison » spontanément religieuse, qui élève les peuples vers « l'Etie suprême », n'est-ce pas encore le Logos des chrétiens, ressuscité bientôt pour un évangile de Révolution 6- ? On veut qu'elle ait eu naguère ses prêtres-
59. Origine de la Maçonnerie Adonhiramite ou nouvelles Observations critiques et raisonnées... Dédiée à Mgr. le duc de Gesvres, par l'auteur du Recueil précieux de la ^laçonnerie Adonhiramite. A Hélyopolis. 1787, p. 9 et 51-52.
61. Voltaire, Œuvres complètes, t. XXIX. Paris, 1894, Dieu et les Hommes, 1769, p. 17.