‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 31 sur 210 · Id., chap. IX · texte numérisé non relu

Id., chap. IX

LE DANGER d'iRRÉLIGIOX ET LE PROBLEME POLITIQUE 95

L'expérience historique et le péril pour les dogmes.

L'idéal intellectuel d'une discipline allemande est issu d'une crise religieuse. Or la première condition de la crise fut une incrédulité dangereuse, ou du moins un scepticisme apparent, nuisible aux dogmes admis. Il a fallu que la religion chancelât pour que, dans l'esprit que nous examinerons ensuite, on voulût la maintenir, avant de la renouveler. Le besoin général d'explication, accru par l'étendue et la diversité des connaissances, élimine la croyance au surnaturel. Les études historiques ont développé le scepticisme. L'Exégèse précise des mots et des dates, élimine des versions et des autorités reçues, enfin, fait l'éternel office de l'expérience vis-à-vis du merveilleux. L'horizon s'étend, et les intentions se précisent : on ramène les religions à la nature, à l'homme, à leur histoire.

Prenons quelques exemples. En Angleterre, Thomas Chubb ^, bien c^u'il demeure théiste, n'accepte plus certains mj'stères : Jésus n'était pas un dieu, mais un homme, un philosophe comme Socrate, mis à mort pour avoir combattu les superstitions. Les fantaisies humoristiques d'un Wollaston ^ sur le Christ et les miracles se rattachent encore à la négation historique du merveilleux. Ailleurs, c'est l'éminence du christianisme qu'on veut efïacer, par la comparaison des religions diverses. Le Erançais Bayle constatait qu'on peut

5. Cf. encore, parmi les Anglais, le déiste Toland, avec son " Christianisme sans mystères » ^696): le philosophe Locke et sa •' lettre sur la tolérance »; Antoine Collins, défenseur de l'athéisme, dans un << Discours sur la lit)erté de penser » (1713).

6. Thomas Wollaston', Ebauche de la Religion naturelle, 1756. — Cf. VOLTAIRE, Lettres à S. A. Mgr le Prince de '*'. Œuvres complètes, de llmprim. de la Société littéraire typographique, t, XL VII, p. 357 sqq.

vivre sans religion. Signalons encore les hardiesses de Boiilainvilliers, 3k[aillet, du Marsais, Lamettrie. Fréret, orientaliste érudit, s'attaquait aux affirmations historiques de Tortliodoxie. Le Christ, disait-il, mourut à plus de 50 ans; il n'était pas né sous Hérode, mais sous le petit roi Jannée, fils d'Hircan ; nos Evangiles, composés plus de 40 ans après l'année où nous mettons la mort de Jésus, furent écrits non pas à Jérusalem, mais à Corinthe, Alexandrie, Ephèse, Thessalonique, Antioche, oii abondaient diverses sectes, les Judaïtes, les Galiléens ; donc les Evangiles étaient nombreux, et appropriés aux besoins de sociétés diverses. Boulanger, auteur du « Christianisme dévoilé », accumule en son exposé les querelles religieuses et les crimes, pour faire douter de la divine providence.

La libre-pensée, sorte de philosophie raisonneuse qui fait appel à des \Taisemblances historiques, est soutenue par les travaux plus sérieux d'exégèse. Pratiqués surtout par des théologiens, ils éveillent le doute au sein de l'Eglise. En Allemagne l'un des instigateurs des études nouvelles, Siegmund-Jakob Baumgarten, érudit en histoire et en philosophie, mais pour sa part exégète médiocre, inspire le souci des connaissances scientifiques à la Faculté de Halle, qu'on accusait de ne s'adonner qu'à la théologie pratique. Baumgarten demeure fidèle à l'ancien dogme pour l'essentiel; mais ses élèves le dépassent et innovent. Nommons Tôllner, Eberhard et Biisching, Semler, Steinbart. A l'effort de ces théologiens réputés, se joint l'œuvre d'Albert Schultens et de ses continuateurs. Schultens, de Leide. enseigne à préciser le sens de mots hébreux, à l'aide des dialectes parents, surtout de l'arabe. Ce progrès est réalisé en Allemagne par l'orientaliste Jean-

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David Michaelis. Il sut tirer de l'histoire, de la géographie et des relations de voyage, diverses interprétations ingénieuses de l'Ancien Testament. Il en rénova l'étude, par son enseignement non moins que par ses écrits ~.

A son tour, l'Exégèse du Nouveau Testament était rénovée en Allemagne par Jean- Auguste Ernesti. Il remplaçait par l'interprétation grammaticale et historique les explications fondées sur la tradition. Il fit peu de changements dans le système théologique : il rejeta seulement quelques arguments surannés. Mais ses principes herméneutiques se développèrent avec Zacharià, Teller. Koppe, Xosselt. Et l'on voulut épurer la théologie des dogmes qui avaient cessé de paraître authentiques. Semler complète Ernesti : il use moins de la philologie : mais il affermit ce principe, que les livres de la Bible s'expliquent par les idées et les besoins de leur époque. Et le dogme tendit encore à se restreindre... Même on se permit d'assez libres jugements sur les documents sacrés du christianisme. Quel ne fut point le désarroi, quand Abraham Teller publia son « manuel de la foi chrétienne »! Xon content de s'exprimer sur plusieurs articles avec une liberté suspecte, il avait disposé son ouvrage d'après l'exemple de Samuel Crell, un Socinien fameux. Le « dictionnaire » du même Teller présenta une foule d'explications peu répandues, qui infirmaient des propositions admises par les théologiens ; et il eut grand succès. Spalding, exposant la mission et l'utilité du saint ministère, entreprit de rabaisser certains dogmes. Eeimarus, un disciple de Wolf,

7. D'après : Beitrarje zur Philos, und Gesch. der Religion und Sittenlehre... Hrsg-g. von Stâudlin), 4. Bd. Lùbeck. 1798. I. p. 1 sqq.

philosopha sur la « relio-ion naturelle » s. Notons aussi Eberhard, qui dans son apologie de Socrate s'attaqua au péché originel, à la conversion par la grâce, à la Trinité, à l'éternité des peines futures. A la même époque un Steinbart évinçait l'ancien dogmatisme au profit d'un nouveau système, fondé sur la philosophie plutôt que sur une exacte exégèse.

Les protestants naguère se plaisaient à montrer leur accord avec les pères de l'Eglise et les conciles. Gottfried Arnold prit le parti des adversaires de cett« orthodoxie ; les hérétiques parurent moins hérétiques ; et les maîtres de l'antiquité chrétienne furent moins vénérés. Mosheim, dont les ouvrages firent époque, exposa combien les passions humaines et les circonstances avaient eu de part à l'établissement des articles de foi. Il s'attachait à l'histoire des hérésies. Et Semler écrivait à Auguste-rrédéri(^ iSack, en 177-3 9 . « j-(^ij g^jg maintenant au XII^ siècle, dans l'histoire ecclésiastique de l'Allemagne», et a je prie Dieu que cette lecture dispose les coeurs à la liberté de jugement, afin qu'on épargne au monde les atrocités fanatiques d'une intentionnelle cruauté ». a 0 les dignes hérétiques! Ils sont les uniques sauveurs de la raison chrétienne ».

Si l'Exégèse fait déjà sentir combien l'authenticité d'une Création en quelques jours est peu défendable, comment l'historien, écrit Eichhorn lo, accepterait-il l'illusion de ce dogme ? Puisque les

8. Les - Fragments de Wolfenbûttel » publiés après sa mort, sans le nom de l'auteur, donnèrent lieu à la polémique fameuse de Lessing contre Goeze. pasteur orthodoxe.

9. A. F. W. Sack, LebensheschreiMing..., Ilrsgg. von dessen Sohne Fr. S. G. Sack, 1. Ed.. p. 206-207.

10. (Hrsgg. von Eichhorn), nepertorium fiir Bibltsche und MorgnUandische LUleratur, 4. Theil. Leipzig, 1779. — V. Urgesctt tente. Ein Versuch, I. Theil, p. 143-146.

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