‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 32 sur 210 · LE DANGER D IRRELIGION ET LE PROBLEI^IE POLITIQUE · texte numérisé non relu

LE DANGER D IRRELIGION ET LE PROBLEI^IE POLITIQUE

rapports du soleil avec notre planète n'étaient pas encore organisés comme ils le sont, nous ne saurions compter par journées, et admettre, pour cette période ancienne, pareille unité de mesure qui ne se conçoit que plus tard. Le premier chapitre de Moïse ne doit point s'entendre à la lettre. Serait-il possible que Dieu eût réellement parlé ? réellement contemplé son ouvrage ? nommé les choses par leurs noms ? Gabier sera d'avis que Moïse n'est pas l'auteur de ce document. Paulus ne verra dans ce récit qu'un mythe philosophique ; et Less, une histoire poétisée. Bahrdt publiait en 1770 et 1771 ses « lettres sur la théologie systématique, pour l'avancement de la tolérance », et, dans une circulaire aux théologiens allemands, il invoquait l'extension moderne des connaissances, pour prouver qu'on croyait trop de choses. Mendelssohn, Reimar, Sulzel, Engel, accommodent les idées du jour à la portée d'un public nombreux. Teller et Semler, au rapport de Jacobi ^^, projetaient d'améliorer le dogme en élaguant la croyance aux miracles, à l'influence directe de Dieu, a Les miracles accomplis par le Christ et ses disciples », assure Lessing ^^, « étaient l'échafaudage et non l'édifice. L'échafaudage se démolit, dès que l'édifice est achevé ». « Certes, s'il en est ainsi, que deviennent toutes les preuves historiques de la vérité de la religion chrétienne ? — Ce qu'elles voudront ».

11. Joh. Fr. Jacobi, Ndhere Entdeckimg eines neuen Lehr- Gebaudes der Religion, nebst einer Priifvng desselben. Zelle, 1773.

12. I.ESSiNG-Tre//ie, 16. Theil., Theologische Schriften. Hrsgg. von Christion Gross. Berlin. — Gustav Hempel, Etue Duplik. 1778. Eraunscliweig, p. 34.

L'Irréligion envahissante, ou le péril pour l'Église.

Il se peut qu'aux raisons chancelantes on en substitue de plus opportunes, et que les arguments a pratiques » ou a moraux » de l'Etatisme restaurent une religion ébranlée ; peut-être aussi cette réaction de a libéraux » ravivera-t-elle un jour, logiquement, l'orthodoxie sommeillante : toujours est-il qu'en ce début de la crise, qu'ici nous examinons, le fondement traditionnel des croj^ances menace ruine.

La liberté de la presse, passant de la Prusse aux autres Etats allemands, favorisait l'expansion des écrits novateurs. La « Bibliothèque allemande universelle », fondée en 17G5, fut le rendez-vous de théologiens érudits, et le tribunal suprême sur toute l'agitation intellectuelle. L'orthodoxe Jean-Auguste Starck ^^, qui passera en revue, dans un livre rétrospectif, quelques « coryphées » de l'école des a lumières », s'arrête à la personnalité de Semler, professeur de théologie à Halle. Or, dit-il, on ne saurait penser à lui sans se rappeler les justes propos de Heinzemann, dans son « appel à ma nation » : les théologiens furent les plus zélés instruments de la « Bibliothèque universelle »; leurs « radotages » tendaient à rendre suspecte la divinité du Christ, amoindrir la foi en la Bible en même temps que l'autorité de la discipline ecclésiastique, et encourager les affirmations intempérantes de l'esprit nouveau. Déjà en 1767, Jean-Félix Hess i^ voyait l'irréligion de tous côtés, et il la signalait comme un péril. « L"ne certaine espèce d'érudition

13. Heinzemann, Apell an meine Nation, p. 492. Cité par J. A. von Starck, Der Trlumph der philosophie im XVIU. Jahrhiindert, 1803. Germantown, 2. Theil, p. 69.

14. J. F. Hess, Priifung der philosophischen vnd moralischen Predigten, 1767, p. 37-38.

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et de lecture », écrivait-il, a se répand assez généralement ; des romans, des dictionnaires, des recueils de poésies, et autres écrits de ce genre, qui sont arrangés spécialement pour des lecteurs débutants, prêchent la pire impiété. Et Ton rencontre déjà parmi les liommes de la plus basse condition une foule de sceptiques et d'impies. Les armées, les milieux ouvriers, ont subi la contagion, et cette épidémie sera propagée de là en tous lieux. Xos liommes du peuple ne tarderont pas à rapporter au foyer, au retour de leurs voyages, ce poison des âmes, qui causera la perte d'autres âmes qui ne sont pas prémunies. Xos pasteurs, qui ne prennent point garde à ce péril, verront bientôt le mal autour d'eux, dans leurs villages et leurs petites villes ». C'était le début de la crise.

Gottfried Less écrira en 1784 que depuis quinze années la situation religieuse en Allemagne s'est singulièrement modifiée. On a commencé par de louables reclierclies d'érudition, mais pour s'égarer dans la suite. On a poussé la négation des miracles divins jusqu'au désaveu de toute religion. Des femmes et des liommes, en grand nombre, sont devenus athées. Les représentants de l'Eglise, Less le remarque aussi, ont attribué aux grands personnages de l'antiquité grecque et romaine une pure et parfaite religion naturelle. L'Histoire, éclairant les écrits de l'Ancien Testament, a éveillé le scepticisme d'un Yoltaire et môme de chrétiens fervents i^. ]S'ous lisons dans les mémoires d'Auguste-Frédéric Sack, qui fut a premier-prédicateur » de la cour de Prusse, que le roi Frédéric-Guillaume I", l'ayant appelé à

15. Gottfried Less. Veher die Religion. Ihre Geschichte, Wahl, und Bestaiigung in 3 Theilen. Gôttingen, 17S4, I. Theil, Vorrede, p. 3-Ô.

Berlin pour lui donner la succession du conseiller ecclésiastique "Woltenius, lui fit cette déclaration cavalière, en présence de Jablonski et de Reinbeck : a Tenez-vous en de préférence au Nouveau Testament; et je vais vous dire ce qui est l'essentiel en religion : craindre Dieu et aimer Jésus-Christ, et faire le bien; tout le reste, c'est... » « Ici », ajoute l'auteur des Mémoires, le fils de Sack, a le roi laissa échapper une expression un peu forte, tout à fait étrangère au langage théologique, et je ne puis la répéter » ^^.

Chaque année Sack faisait une cure de quelques semaines dans un jardin des environs de Berlin, ou chez un de ses amis à la campagne, ou bien à Pyrmont. Il y fréquentait d'autres « libéraux », Spalding, Jérusalem, Xlopstock, Semler. Ils s'entretenaient de leurs communs espoirs : en 1770, s'étant rendu aux eaux, il rencontra Rautenberg, Jérusalem, Semler, Spalding, Ebert, et « d'autres hommes sages et bons », dit son biographe. Les relations étaient intimes et cordiales ; et les principes s'accordaient. On voulut voir dans ces franches réunions l'indice « d'intentions dangereuses » ^'^. Quoi qu'il en soit, Sack répudiait tous les systèmes de théologie ; et ses écrits faisaient le procès de maint article qui passait encore pour une « sainte et irréfragable vérité ». 0 Autorité des hommes, livres Symboliques, décrets des conciles et condamnations portées par l'Eglise, tout cela avait peu de prix à ses yeux »; l'orthodoxie, pensait-il, n'était d'ordinaire que a l'œuvre d'une philosophie à la mode, ou bien des circonstances politiques ».

16. A. Fr. W. Sack. Lebeiishcschreihung ... Hrsgg, von dessen Sohne Fr. S. G. Sack, 1 BU. Berlin, 1789, p. 45-46.

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