‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 37 sur 210 · LE DANGER D IRRELIGION ET LE PROBLÈME POLITIQUE · texte numérisé non relu

LE DANGER D IRRELIGION ET LE PROBLÈME POLITIQUE

gloire ; des théologiens, les maîtres de son enseignement ; de l'Eglise, l'organisation de l'Etat lui-même. Cette intime nnion de l'idée de discipline avec une Eglise à prétentions scientifiques procède d'un esprit pratique, et volontiers utilitaire même en ses croyances, qui fait comprendre la singulière attention portée par l'Allemagne aux énonciations intellectuelles de ses professeurs, en ce siècle de critique et d'irréligion. Les a vérités » du dogme font et défont les Etats, a Les enseignements engendrent des principes ; et les principes, des actions : or les actions peuvent devenir utiles ou nuisibles à l'Etat : par suite peut-il être indifférent à l'enseignement public de la religion ? » 39 — Le vrai Philosophe, écrit Eônnberg ^^ à la même époque, n'est pas celui qui enfermé dans son bureau s'isolerait dans ses pensées. « Le philosophe qui, avec un esprit réel d'observation, est attentif à ce qui se passe autour de lui ou auprès de lui, qui étudie l'homme d'après ses actes, qui le considère en association avec ses semblables », à celui-là, « l'expérience lui enseigne que tout intellect individuel produit aussi une individuelle façon d'agir, et que, en conséquence, des principes individuels et par suite disparates, en matière de religion et de piété, formeraient un mélange désordonné, qui serait préjudiciable, très préjudiciable, à la sécurité, à la paix, et par là au bonheur de VEtat ». — Le gouvernement assume donc un double contrôle : police des corps, police des âmes ou des volontés. Sachant quel rôle peuvent

39. Beantwortuvgen der von der Erziehimgsanstalt zu Schnepfenthal aiifoeuebenen Preisfage ob es recht sey die t.rnla>uiigen von Jisu Lehre za Glaubensartiheln zu machen. Hrsgg. von C. G. Salzmanx. Leipzig. 1787. Zicotc Beantwortung, von Hèrrn M. Gebhard Ulrich Brastberger. p. 179.

40. Jak. Friedrich Rôx>-berg. Ueber symboUsche Bûcher im Beziig aufs Staatftrecht, 2. und verm. Auflage. Rostock, 1790, p. 15-16.

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juuer les opinions, il veille à la religion de ses sujets. D'où, pour l'Etat, deux charges qui se complètent : il associe nécessairement, dit Kœppen ^^ pour sa part, les devoirs envers Dieu et le souci de la « prospérité politique extérieure » : ces paroles portent la date de l'année 1789.

La leçon d'une époque : la volonté allemande,

et la France idéaliste.

Déjà on les oppose, en Allemagne.

La France alors est en Révolution. La Prusse léagit. Les études d'Histoire, éducatrices du siècle, affaiblissent les Eglises :.les trônes en sont-ils solidaires ? Or les religions, énonce une tliéorie familière, furent l'œuvre commune des prêtres et des princes, conjurés pour V « abêtissement » du peuple et intéressés à sa servitude. Le « prêtre imposteur » aurait été l'ami des rois, ou leur maître. Dénoncer les superstitions, c'est donc s'affranchir. La liberté politique et religieuse est le premier idéalisme qui surgit des études d'histoire. Mais tandis qu'en Bavière 1' « Illuminisme » révolutionnaire délègue au général Custine des émissaires qui lui offrent ^hiyence et l'Allemagne du sud, la Prusse oppose aux défections menaçantes son « besoin » politique, et couvre la religion du manteau de l'Etat. Ainsi, le trône et l'autel sont solidaires : en France, la liberté les emporte; en Allemagne, l'intérêt les affermit.

Pour la Révolution, les « pontifes » et les a tyrans » seront le triste cortège des illusions révo-

41. D. J. KoEPPEX, Das necht der Fûrsten, die Reliyionslehrer auf ein feststehcndes Symbol zu verpflichten. Leipzig, bey Christian Gottlob Hilscher, 1789, p. 35.

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lues. La Prusse au contraire, pressentant l'imminente catastrophe, et ne consultant que ses intérêts, impose silence aux vérités. Il ne s'agit de religion que pour l'utilité politique qu'elle peut avoir. En matière intellectuelle ou religieuse, c'est une besogne d'intérêt que d'autres nations ont pu s'épargner de tourner à leur gloire et de proclamer philosophie. Mais en Prusse il faut qu'une telle discipline pratique serve un orgueil national, en s'arrogeant tous les domaines de la pensée. C'est à cette époque d organisation, comme on le verra, que l'Allemagne prétend se définir en face du génie français. Le Germanisme s'est développé autour de cette confusion ; pour son besoin « pratique », il s'est fait une « Culture ».

Ici, nous observons les premiers signes de ce nationalisme intellectuel. Il se compare à la France révolutionnaire, comme une conception utilitaire opposée. Il est déjà orgueilleux de lui-même, de sa violence autoritaire. Hanté du renom de la France, qui dans 1 Allemagne d'alors est prodigieux, et inquiète les gouvernements à cause de notre E évolution grandissante, il ne peut se contenter de ne point la suivre : il l'insultera.

Jean-Jacques Rousseau est un rêveur, et du Marsais un fou furieux ^'^. Les Encyclopédistes, « et avec eux toute la horde de leurs séides en Allemagne », ne connaissent pas « le monde et les hommes ». « Que les princes et les grands aient tiré à eux, en maint endroit, plus qu'il n'est juste, et plus qu'il n'est utile à leurs sujets, et peut-être à eux-mêmes : soit! Mais par contre, qu'est-ce que le

42. Joh. Friedr. Gillet, Beantivortung der Frage : Kann irgcnd eine Art von Tauschung dem Volke zutraglich seyn? Berlin, 1780, p. 5-7

peuple ira maintenant exiger, tenter, et faire... ? D'effroyables Eévohitions n'adviendront-elles point clans l'Etat ? L'histoire récente de l'Amérique du Nord ne montre-t-elle pas de quelles scènes effroyables un Etat est le théâtre, lorsqu'il y règne trop de liberté et de lumières? Et les Américains, si leur tranquillité devait être rétablie, et leur vœu satisfait, après quelques sanglantes générations, seraient-ils plus heureux qu'ils ne furent jusqu'en 1775? Il faudrait connaître bien mal la marche des événements du monde, l'histoire des hommes et des Etats, si l'on voulait répondre à cette question par un " oui " ! Mais laissons ici de côté les possibilités de l'avenir, puisque nous pouvons citer pour preuve des faits arrivés ! » Rappelons-nous ^^ les scènes terribles de la vie religieuse des peuples, en Allemagne, en Bohême, en France, en Pologne... a Conduire le peuple en avant, avec les Encyclopédistes français, plus loin dans la liberté et la pensée, cela est cruel pour le peuple entier et pour chaque individu ». — Seiler ^^ écrira que sous Frédéric II « un certain nombre de courtisans frivoles... sont devenus apostats à la foi chrétienne » pour satisfaire à la mode et au « grand roi » ; en vérité, ce souverain n'était pas si coupable : il opinait avec Voltaire, mais pratiquement il organisait comme les théologiens de son époque. Xous verrons comment il entendait le libéralisme. L'audace de du Marsais provoquait son indignation ^^. « L'essai sur les préjugés » était une œuvre « très insolente et très inconvenante ». Ainsi pensait Frédéric II, organisateur et roi.

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