Saint Paul, Epltre aux liornains, C. II, v
Ainsi se balancent justement l'apologie et la prudence. Cette métliode se recommande d'autant mieux à la sagacité de ses auteurs, lorsqu'ils se tournent vers la pliilosopliie païenne. Là se dressent les représentants les plus autorisés de l'esprit grec, de cette pensée profane dont ils connaissent îort bien le prix, pour la pratiquer et en user euxmêmes. Le christianisme ne lui impose silence qu'en s'attribuant la Foi, supérieure aux égarements des Philosoplies. Toutefois l'Apologétique veut convaincre. Pour accroitre son autorité^ elle se représente en accord avec la sagesse, mais à condition que cette sagesse lui soit soumise.
Combien les apologistes se sont attachés aux anciens philosophes et surtout à ces Grecs qui passaient pour les maîtres de l'humanité, et de qui ils tenaient eux-mêmes leur savoir ! Saint Justin, saint Clément d'Alexandrie, Arnobe, Origène, Ensèbe, Lactance, ne tarissent pas sur leur compte. Pour réfuter le paganisme, en s'y montrant luimême, le christianisme s'est fait l'écho de la culture grecque, que plusieurs de ces historiens exprimaient d'ailleurs avec une juste élégance.
Certes, la « Eaison » n'est pas méprisable : elle possède même un noble pouvoir, instruite selon les vues de Dieu. L'esprit n'est-il pas son œuvre, de même que le monde ? La <r Xatnre », ou la saine réflexion, n'est-ce pas tme même révélation, le Livre de Dieu ? Ainsi Athénagore dit que « tous les philosophes se sont vus forcés, comme malgré eux, de reconnaître un seul Dieu, quand ils ont remonté au premier principe des choses » i^.
Mais combien de risques faisait courir à la Eeli-
11. Athénagore, Apologie des Chrétiens. Dans : les Pères de 'Eglise, trad. par M. de Genoude, t. II. Paris, 183S, p. 310.
gioii le moindre éloge de la philosophie des païens ! Aussi Atliénagore s'empresse-t-il d'ajouter que la raison, bonne en son principe, s'est néanmoins égarée pour s'être écartée de Dieu. Les apologistes sont durs pour la raison païenne, en tant qu'ils n'en considèrent que les erreurs humaines, contraires à la Eeligion. Car le paganisme s'appuyait seulement sur les lumières de la « faible raison, tandis que les apôtres laissaient tout à la Foi, et ne s'éclairaient que de son flambeau » ^^. Donc il faut bannir toute promiscuité déshonorante : « Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem ? » s'écrie Tertullien, « entre l'Académie et l'Eglise ? entre les hérétiques et les chrétiens ? » i3 Mais il reste que la raison, condamnable quand elle s'insurgeait contre les lumières de la Foi, mérita néanmoins une juste approbation, aussi souvent qu'elle s'est prêtée à l'intuition du « vrai ». Alors, même chez les païens, elle participe à la grande tradition chrétienne du genre humain. Et il n'est point nécessaire de supposer qu'elle emprunta toujours à Moïse cette bonne sagesse. Tout simplement, le Verbe ou Logos s'est exprimé en ses discours : « Les Stoïciens ont établi en morale des principes justes ; les poètes en ont exposé aussi, car la semence du Verbe est innée dans tout le genre humain ^^ ».
De la sorte, l'Histoire est ramenée au christianisme, mais le christianisme n'est pas compromis par l'Histoire : « Ce n'est pas nous qui pensons comme les autres. Ce sont les autres qui nous empruntent ce qu'ils disent ^^ ».