d., 2e Apologie, p
l'apologétique chrétienne en histoire 19
Ce langage habile et mesuré contraste avec Hmprudence des défenseurs modernes de la Eeliglon, que nous verrons souvent, au XVII® et au XYIII® siècle en particulier, porter atteinte à l'autorité du christianisme par des rapprochements audacieux. C'est que l'incessante invocation du passé devient aisément une arme fatale à ceux qui en usent à la façon des apologistes : hors de leur 0 vérité » tout n'était qu'ei-reur, et pourtant tout avait été dominé d'esprit chrétien, en un certain sens. On voulait condamner mais convaincre, réprouver, mais pour ramener à soi. Quelle tentation pour des esprits subtils, qui se défendaient d'admirer l'humaine raison, et pourtant l'appelaient en témoignage I Et quel danger pour une religion qui, sans cesser de prescrire la Foi, supérieure au fantôme d'une vaine science, néanmoins réclamait le domaine de l'Histoire profane, et y vantait les lumières naturelles des peuples même ignorants de toute Eévélation !... Au début de l'époque moderne, le christianisme, devant l'Histoire incessamment agrandie, pourra exagérer ces données primitives, à son détriment. Mais dès l'origine, le péril était déjà tout entier.
Signalons enfin une conséquence inévitable et curieuse de l'entreprise apologétique. Comment accorder, dans les mêmes Eeligions antérieures au christianisme, la dépravation qui en avait fait l'erreur, et la saine intuition qui rachetait les hommes en les portant à la bonne Religion de l'avenir ? On voyait donc dans le paganisme, mais distincte du paganisme, la Tradition sacrée ou la louable inspiration de la « Xature ». Les païens avertis devenaient une sorte d'initiés, jugeant et rejetant l'erreur du profane. Telle est bien l'attitude et le lan
Ull DU CHRISTIANISME AU GERMANISME
gage que saint Justin prête à Orpliée : « " Je parlerai maintenant aux initiés. Profanes, fermez les portas ; mais écoute-moi surtout, Musée... Suis la voie de la vérité et coimais enfin Celui qui est le seul roi du monde. Il est un, né de lui-même... " Plus bas il ajoute : " Il n'y a qu'un seul Jupiter, qu'un seul Pluton, un seul Bacchus, un seul Dieu en toutes choses 1^ " ». De même Homère, instruit de la vraie Tradition, se serait écarté de la croj^ance aux dieux ; et de même Solon, Pythagore, et d'autres. A la religion « officielle » — comme nous dirions — s'opposait la conscience des individus éclairés. La a lumière » faisait leur secrète conviction, cette même lumière qu'il faut deviner souvent derrière les symboles du paganisme accepté par eux. Fallait-il s'étonner d'une pareille dissimulation ? Socrate condamné à boire de la ciguë est un exemple de ce que peuvent les préjugés populaires lorsqu'on les choque imprudemment. Et Platon aussi, « averti par le malheur de Socrate » , dit saint Justin, a craignit qu'un Anitus ou un Mélitus ne vinssent l'accuser auprès des Athéniens ». Ainsi s'explique la discrétion de ses propos : il arrange ses discours de si habile façon que ses convictions ne nuisent pas à sa sécurité ; « il parvient à la fois, dans ses écrits, à reconnaître la pluralité des dieux avec ceux qui l'admettent, et à la nier avec ceux qui la nient ». Ceci conduisait déjà les apologistes à admettre quelque duplicité dans certaines consciences païennes des temps antiques, attitude naturellement conseillée par la prudence — pouvait-on supposer — chez les païens qui s'étaient élevés au-dessus de leur religion. L'apologétique primitive tend à cette