Saint Justin, fe Apologie, op. cit , p
l'apologétique chrétiexne ex histoire 2i
tliéorie, qui exprime la donnée même de la prétention chrétienne en Histoire : l'existence d'une Lumière spontanée ou reçue par tradition, au sein du paganisme et de ses ténèbres. Les imitateurs modernes, aux XTII^ et XYIII^ siècles, développeront passionnément ce thème de la tradition secrète et de la double conscience, que les historiens feront servir à maint usage. Les anciens apologistes l'avaient indiqué seulement, avec cette discrétion qu'ils apportaient à la réhabilitation du paganisme. Xous y reconnaissons leur habile sagesse.
Le renouvellement moderne.
Le christianisme, avons-nous dit, se tourne vers l'Histoire pour en tirer argument. Mais, à l'origine, il considère surtout les temps antérieurs à luimême, et les résout en deux chapitres : Hébraïsme et Paganisme ; à l'un il réclame l'argument de la Tradition, à l'autre le témoignage de la « Xature ». L'Apologétique, attachée à l'Histoire du monde antique, n'eut qu'à reprendre, jusqu'à la sortie du Moyen Age, les vieilles affirmations des apôtres, des pères de l'Eglise et des premiers historiens chrétiens.
Pourtant, malgré leur assurance, il s'en faut que le genre humain, par une parfaite adhésion, ait confirmé que le christianisme, Lumière éternelle à travers les temps antérieurs, réalisait enfin sa destinée et réunissait les suffrages unanimes. Comment s'expliquer l'opposition de certains hommes à une vérité pourtant 'inscrite dans les cœurs ^1 Aussi cette résistance des esprits à l'Evangile longuement prêché, a-t-elle fini par indigner les défenseurs de la Foi à l'égal d'une perversion volontaire, ou d'un
artifice de l'esprit du mal. La volonté des hommes devenait coupable, à ne point confesser la vraie religion, que l'univers devait naturellement attester : et les persécutions semblaient justes, en même temps qu'elles débarrassaient le monde de ce qui n'y avait pas droit de cité.
Mais, si l'on persécutait les hérésies opiniâtres, comment faire à l'égard d'une humanité plus éloignée, plus excusable ? La découverte de peuples lointains, barbares ou seulement différents de nous, ne déplaisait point au christianisme ^'^. Elle lui rendait son ancien rêve, aussi flatteur qu'aux premiers temps de l'Evangile : ramener à la vraie Religion l'humanité qui lui est destinée ; et par là, attester sa propre excellence. Or, au début de l'époque moderne, les voj'ages des grands navigateurs révèlent des contrées inconnues de l'Europe, et des peuples étrangers à son esprit. Ils sont étrangers aussi au christianisme ; et par suite le christianisme voudra y pénétrer tout d'abord, avec la civilisation.
Les modernes apôtres envoyés à la conquête du monde s'appellent des missionnaires. Ils appartiennent, en grand nombre, à cet Ordre des Jésuites, institué en 1540 par une bulle du pape Paul III. Les Jésuites, instruments de la Contre-Eéforme, participent à l'esprit de renouveau qui alors anime l'Eglise. Lorsque les découvertes stimulent la pensée humaine, il est fréquent que les âmes religieuses s'emplissent de nouveaux espoirs.
17. A l'égard du inonde Islamique, la situation fut différente, dès l'orieine. Les musulmans, ces « Infidèles », disputaient la '■ Terre Sainte >- aux chevaliers des croisades; ou bien, sous le nom de Maures, ils envahissaient par l'Espagne le sud de l'Europe, en ennemis de la chrétienté. D'ailleurs, la religion de Mahomet, prophète postérieur au christianisme, n'apparaissait-elle pas comme une hérésie rebelle, suscitée malgré l'Evangile?
Les Jésuites ne sont pas les seuls missionnaires, et les missionnaires ne sont pas les seuls Européens qui intéressent le cliristianisme aux découvertes et, par là, à l'Histoire. D'une façon générale, le prosélytisme accompagne l'esprit d'Europe en ses premiers voyages. Il reflète l'ardeur des premiers siècles de l'Evangile. Les lettres du Jésuite François-Xavier, « le grand apôtre de l'Inde et du Japon », expriment l'entliousiasme ressenti devant un nouveau monde chrétien à l'autre bout du monde ^^.
Imprudence des Apologistes : l'éloge de la Religion naturelle ou rationnelle devait se retourner contre la Révélation.
A l'égard de ces « païens » modernes, la situation de l'apologétique clirétienne était la même que visà-vis de l'antique paganisme, puisque le christianisme revendiquait toujours le témoignage de la « Xature » et de l'Histoire. En eux également, on allait retrouver la lueur de l'éternelle A érité : et cela même aiderait à croire que ces peuples, comme tout au monde, étaient destinés à l'Evangile. Mais on y apporta un excessif enthousiasme. Aux apologistes du premier âge le paganisme grec n'était rien de nouveau : la religion chrétienne avait grandi dans ce milieu, et lui devait d'ailleurs la perfection de son langage et de sa culture : mais les « païens » d'Extrême-Orient, ceux d'Egypte, et les Américains récemment connus, tout cela formait un monde étrange, une véritable révélation de l'Histoire. Les nouveaux apôtres n'étaient pas dénués de la curio-
18. Cf. une lettre du 20 sept. 1542, de Goa, Die Briefe des heiligen Franz von Xavier..., l. Bd. Kôln, 1836.
site sympa tliique de tout voyageur Européen, et, comme déjà cela semblait être l'intérêl de leur apologie, ils inclinèrent à vanter un peu vivement les lumières naturelles ou traditionnelles de ce nouveau paganisme, métliode que l'apologétique primitive n'avait appliquée qu'avec prudence à l'ancien.
On affirma d'abord que, bien antérieurement à l'époque moderne, le christianisme avait été porté en Orient. Fn jésuite portugais, le Père Sémédo ^^, accompagné du Père Eicci et le Père Trigaut, qui firent bâtir en 1625 une maison et une église près de la ville de Sigan-fou, déterra une tablette de marbre couverte d'écriture chinoise et d'autres lettres qui, disaient-ils, étaient de l'ancien hébreu : elle racontait que l'Evangile avait été prêché à Sigan-fou et dans toute cette province dès l'année 6-i6 après Jésus-Christ.
Même, s'il faut en croire le Père Martinius, les Chinois seraient initiés à la vraie Tradition depuis la plus haute antiquité 20. Et le P. du Halde expose que les fils de ISToé vinrent en Chine environ 200 ans après le Déluge et fondèrent cet Empire : « ils apprirent à leurs enfants, et par eux à leur nombreuse postérité, à craindre, à honorer le Souverain Maître de l'univers, et à vivre selon les principes de la Loy naturelle, qu'il avait gravée dans leurs cœurs » 21.
D'ailleurs, puisque « les principes de la Tioj naturelle » sont innés à l'homme — l'apologétique primitive enseigne assez ce principe — il est inévitable que les nouveaux apôtres retrouvent chez les Chi-
19. Cf. SÉMÉDO, dans son Histoire de la Chine, imprimée à Madrid en 16'i2.
20. M. Martinii, Sinicœ historiae/'DecsiS, prima... Amstelaedami, 1659, p. 11.
21. Le Père J.-B. du Halde, de la 0»^ de Jésus, Description... de l'Empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, t. III. Paris, chez P. G. Le Mercier, 1735.
nois modernes, de même que chez les Indous, et les autres peuples, la notion de Dieu. Abraham Roger, qui a étudié sur place la religion des Bramins du Coromandel, déclare que le Yichnou des Indous, appelé ailleurs Peremael et Esvara, et de mille autres noms, n'est autre que le Dieu suprême 22. François-XaTier assurait déjà que l'un des mystères des Brahmanes était « qu"il n'y a qu'un Dieu, créateur du ciel et de la terre ». Abraham Eoger écrit que même les moins civilisés des hommes ont quelque lumière à ce sujet :« Que personne ne s'avise de penser que la totalité de ces gens soit semblable aux bêtes dépourvues de raison, et ne connaissent ni Dieu ni culte. Leur navigation a enseigné aux nôtres qu'il n'existe aucun peuple... qui ignore qu'il y a un Dieu ». Hyde, historien anglais, affirmera que rien n'est plus avantageux à la cause de la vraie religion, que de reconnaître ses principaux dogmes observés par une nation qui n'eut aucun rapport avec les Hébreux ni avec les saints Livres. Il n'est donc pas étonnant qu'on ait mis tant d'ardeur à réhabiliter d'abord dans une certaine mesure les sentiments naturels de ces peuples qu'on voulait convertir. Le christianisme trouvait là une nouvelle et générale confirmation, en même temps qu'il semblerait plus aisé de gagner des âmes qu'on supposait déjà préparées. C'est pourquoi les missionnaires s'attachaient à prouver que les Chinois avaient connu le vrai Dieu. Le P. Martinius expose que le nom de Xangti désigne chez eux « le souverain suprême du ciel et de la terre ». Le P. du Halde partage cet avis 23. Le P. Lecomte écrit que les Chi-
22. A. Roger, Offne Thûr zu dem verbovgi.nen Heydenthum. ans dem Xiederland. ûbers. Xiirnberg, 1663, p. 218-220.