‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 50 sur 210 · Cf. chap. VI · texte numérisé non relu

Cf. chap. VI

a besoin pratique », les trois éléments du Protestantisme. Nous devions donc les passer en revue, et préciser leur rôle dans la crise d'où sortira l'Etat futur.

Nous avons commencé par le rationalisme : c'est lui, en effet, qui participe au mouvement d'études historiques et ainsi à l'esprit du siècle. L'incrédulité qu'il propage détermine la crise politique. Le conflit de cette tendance et de l'intérêt d'Etat devient aigu, à cette époque : mais il menaçait depuis l'origine. Le « rationalisme » religieux favorisait une division dangereuse. Un tel malaise est inhérent au protestantisme ; et il s'explique : Ce système de croyance s'écarte du christianisme existant, catholique, au nom d'une critique raisonnée, par la contestation de certains articles de foi: dès lors, il s'offre perpétuellement aux incursions de la même critique, et d'abord il remet à tous les hommes, par la traduction des textes sacrés en langue vulgaire, la facilité de comprendre et le moyen de juger. Une telle religion s'expose à la diversité des conclusions individuelles. Dans la mesure des connaissances et selon la particularité des esprits, le protestantisme a oscillé sans cesse, il a pu accroître ou plus facilement restreindre ses dogmes, il a varié toujours. Les « variations de l'Eglise protestante » ont frappé Bussuet ; elles ont frappé et inquiété, surtout, les protestants euxmêmes. Tel était le danger du rationalisme. Cette Eglise, par là, tend à se morceler elle-même comme elle a morcelé le Christianisme. Xous avons donc inauguré le présent chapitre par ce premier terme de l'esprit protestant, parce qu'il présente, dans le siècle des a lumières », un péril plus net que

jamais. Au progrès de l'Exégèse se jonit eu eftet celui de riiistoire géuérale, de Texplicatiou « naturaliste »; et le ratioualisme eu Prusse, comme nous l'avons exposé, avance avec le siècle.

Il est naturel que l'Eglise évangélique — comme toute Eglise — ait songé à réagir contre les méfaits et le désordre des conclusions individuelles, mais il est naturel aussi qu'elle y ait songé particulièrement. En effet, à côté de la prétention intellectuelle du protestantisme, rappelons la situation pratique qu'il se donne dès l'origine. Les protestants « protestent », ils sont des révoltés ; on voudra les réduire; ils s'associent pour la résistance. Ils s'associent même pour l'attaque, puisque la mainmise sur les biens du clergé est une de leurs premières revendications, et la manifestation décisive que la paix de Westphalie couronne de succès. Peut-être faut-il voir déjà dans ce trait utilitaire l'indice d'un tempérament national (^ui se développera étonnamment au XYIII^ siècle et dans le Germanisme moderne. On peut reconnaître aussi dans ces origines un instinct d'association compacte, uniforme et disciplinée, dont profite la Prusse actuelle, mais en se l'a^sservissant ; nous y reviendrons pour caractériser le mj'sticisme allemand. De toutes façons, quelles que soient les dispositions d'esprit ou de sensibilité qu'on y apporte, il reste qu'un pareil système fait une large part à l'organisation pratique ; et l'esprit public s'y tiendra attaclié autant qu'il est susceptible d'association prévoyante et d'une discipline utilitaire. La Prusse du XVIIP siècle, dans la crise des croyances, manifeste cette volonté, qui domine toute opinion et maintient l'Eglise.

l'allemagxe protestante et le danger catholique 135

Un motif immédiat du succès de Luther était l'adhésion des princes. Et l'historien Herder lui-même, membre du clergé protestant au XVIIP siècle, reconnaît chez eux un calcul, que d'ailleurs il approuve : «Les princes, écrit-il, se prêtèrent à la Eéforme, en partie parce qu'ils étaient convaincus eux aussi, en partie, parce que — avec une sagesse digne de leurs fonctions — ils y voyaient un avantage politique » ^^. Aussi Daniel-.Joachim Kœppen est-il autorisé à dire : « Il y a eu des Etats où les intérêts religieux et les intérêts politiques étaient représentés par les mênaes personnages : d'autres Etats, où ces deux préoccupations étaient séparées, il est vrai, mais où la religion gardait la place d'honneur et se subordonnait la politique : dans les pays protestants il en est autrement décidé, et pour de très justes motifs. L'intérêt politique est considéré comme le premier et le plus éminent, et celui de la religion lui est subordonné ^i ». Une telle mertalité verra dans une Eglise divisée, dans un rationalisme indépendant et divers, un danger public que l'Etat doit réprimer dès la première alarme. La loi de l'intérêt collectif devient l'indiscutable loi devant le péril extérieur ou intérieur, devant le catholicisme comme l'irréligion. ]S^ous n'aurons pas lieu de nous en étonner : car, dès le principe, une telle Eglise est déjà un Etat.

Mais n'est-ce point l'indication d'un perpétuel conflit entre deux tendances également insépa-

20. Briefe mi Theophron fBriefe. das Studium der Théologie betreffend. 5. Theil, 17S1\ 1808. — Herder, Sammtliche Wirhe. Hrsgg. von B. Suphan. 11. Bd. Berlin. 1S79, p. 203.

21. Daniel Joachim Koeppex. Das Recht der Fursten, die Religiortslehrer auf ein feststehendes Symbol zu verpflichten. Leipzig, bey Christian Gottlob Hilscher, 1789, p. 36.

136 Dr CHRISTIANISME AU GERMANISME

rables du protestantisme : la critique rationnelle qui ferait subir à la religion les effets de l'audace intellectuelle ou de l'agitation des esprits — et, en sens opposé, l'Etatisme, qui dénonce le rationalisme dissolvant ? La solution immédiate proposera à l'individu un partage : la pensée reste libre ; mais dans la pratique l'Etat commande.

Passons à la troisième donnée du protestantisme allemand : son Mysticisme. Il emprunte au milieu un caractère original. Il est autre cliose que le rêve d'une communion plus intime avec Dieu, que ne le permet la vie normale ; il n'est pas seulement l'élan d'un cœur vers les célestes béatitudes, l'exaltation individuelle qui suit l'appel mystérieux des voix, la tendresse audacieuse des a élus » qui improvisent jusqu'à leur Dieu, solitaires, la route surprenante des adorations. Sainte Catherine de Sienne, saint François d'Assise, ne sont point de ces climats. La gracieuse intimité des dévotions, le parfum des âmes, faut-il dire privilège des beureux esprits, même en leurs cbimères ? — Le Mystique allemand creuse et spécule, pose et résout des problèmes. « Maître Eckart » est procbe du Néo-Platonisme ; Jakob Bohme se propose « de dériver la matière de l'esprit en évitant le théisme, et de fonder la nature sensible sur la nature divine sans tomber dans le panthéisme » 22 : ce ne sont point là sentimentales songeries... Mais quoi d'étonnant si le mj^sticisme « raisonne », dans une religion où le « rationalisme » donne une foi ? Au contraire, les esprits qui aiment à voir clair dans leurs fonctions, craignent la confusion et l'évitent, presque sans le vouloir. Ici, le « rationalisme » religieux

22. Em. BouTROUX, Etudes d'Histoire de la Philosophie. Paris, 1897, p. 261.

menait à un mysticisme « rationn:-! », dont l'esprit allemand ne s'est jamais départi -^.

Tel est le caractère intellectuel de ce mysticisme.

Mais, pratiquement, il s'ajoute autre cliose, qui tient à l'organisation du système protestant. Le devoir d'une religion extérieure, indépendante des convictions que le rationalisme rendait aisément diverses et flottantes, c'est le devoir d'Etat, nous l'avons vu. Dans ces conditions, une libre religion intérieure se présente comme une consolation. Et pourquoi, de cette dualité, ne ferait-on pas un système ? Faites en public ce que vous devez, en revanclie vous serez libre de croire selon vos désirs ; de même que dans le domaine rationnel l'indépendance individuelle s'aclietait à ce prix : respectez et prêchez la religion d'Etat. Ainsi, clierclier le vrai, ou bien garder la piété de son rêve, mais pratiquer l'utile : telle est la solution du double conflit qui agite les trois termes. Que la vérité, ou bien la croyance, ne causent à l'Etat nul dommage : alors liberté leur est assurée. La vie peut se vivre en trois parts : le libre jugement ; la libre foi ; mais en public la rigueur du fonctionnaire.

Ce mysticisme au sein de l'Etat est un curieux phénomène . On garde une religion pour le for intérieur, loin des dogmes et des formules, loin de cette discipline qu'on ne pratique et n'enseigne que pour la police des actions. On la garde pour les heures troubles ou les heures lasses. Dans le flot de la vie, où l'on ne voit qu'appétits et vils désirs — car l'on ne vit pas d'idéal, la nature humaine est mauvaise ^^ — ici la conscience commande d'être dur, et ne connaît que des besoins. C'est

23. Cf. notre livre sur « les Origines mystiques de la Science allemande ».

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