‹ Du christianisme au germanisme; l'évolution religieuse au 18e siècle et la déviation de l'idéal moderne en AllemagneChapitre 53 sur 210 · Sack, op. cit., l. Ed · texte numérisé non relu

Sack, op. cit., l. Ed

31. Geheirner Gang menschlicher Machinationen in einer Beihe von Briejen. Rom. Mlinchen und Barby (Frankfurt), 1790. p. 203.

Rosecroix, Jean-Talentin Andreœ ^•, dans un dialogue sur la religion chrétienne, appelait à son aide Jéliovah. La religion, dit-il, semble expirer. Un âge d'or ne luira-t-il pas ? La piété effective sera ressuscitée par une confrérie ^3. H est déplorable que la doctrine et la vie ne s'accordent point. Il ne suffit pas de faire comme Jésus, mais il faut agir en même temps que lui. Bien croire, c'est bien vivre. Le vrai luthérien, le réformateur digne de ce nom, aurait à poursuivre de ses attaques aussi bien l'Epicuréisme — le vice moral, que la superstition — le mal intellectuel. — Fn « frère de la Rosecroix » ^^ écrit en 1617 : des ecclésiastiques pensent plutôt à leur ventre, à leur amusement, à leur intérêt, qu'à une piété consciencieuse. Aussi, voyez-vous, l'Eglise véritable est la Jérusalem d'enliaut. Je ne condamne pas la théologie, dit le « frère », mais seulement celle qu'on enseigne aujourd'hui dans les écoles : elle ne constitue qu'un inutile ramas de disputes, et déshonore Dieu. La théosophie, au contraire, est le culte du Seigneur. — Yers la fin du XYIP siècle, Spener, Franke, Schade, Paul Anton, las des disputes incessantes des calvinistes et luthériens, instituaient à Halle, Leipzig et Berlin, les « Collèges de piété ». L'université de Halle, fondée peu après, répudiait les discussions théologiques ; ses professeurs traduisaient presque tous les ascètes français et italiens qui s'étaient occupés plutôt de l'homme intérieur que d'un formalisme superstitieux. D'ail-

32. Joh. Val. Andreae, Theophilus, Dialogismiis I. De Religione christiana, p. 1 sqq.

34. Frater Crucis rosatse (Rosencreutz-Bruder). Das ist Fernerer Bericht, Was fur ein Beschaffenheit es habe mit den Bosencreutz Brildern... Allen Christen Insonderheit aber Studiosis Theologiae gantz niitzlich zu lesen... Gedruckt im Jahr 1617, p. 34-37.

leurs, l'esprit tliéologique s'éleva coutre ces communautés bibliques : et alors le zèle d'un Jean- Frédéric Mayer, de Samuel Sclielwig, d'Ernest Losclier, leur inspira quelque acliarnement polémique. Ennemies des sectaires, elles devinrent sectaires à leur tour. — Le 13 août 1727, naquit la communauté de Herrnbut, qui prêcbait la foi et l'amour. Son rêve se perpétue à travers le XVIII^ siècle 35, On le retrouvera même sous l'image de la Jérusalem céleste et l'espoir d'une communauté purement spirituelle, dans la Maçonnerie mj'stique ^6.

Ce mysticisme est comme une religion plus libérale, qui console du dogmatisme rigoureux. Il apparaît dans une certaine « Société universelle des sciences », dont Georges Scliade ^7 f^t l'apologiste renommé. Cette « Société métapbysique invisible », fondée vers 1700, avait soji siège dans le Holstein. Elle voulait d'abord faire place nette en religion, rejeter toute révélation surnaturelle et fonder sur sa « métempsycbose rationnelle » un système religieux qui n'aurait besoin ni de l'astuce des prêtres, ni de l'bj-pocrisie, pour se soutenir. Nous reconnaissons ici les deux traits signalés dans le mysticisme allemand : son rôle libérateur, et néanmoins son aptitude à ratiociner. D'une part, cette Société combat le formalisme des théologiens,

35. Cf. D. Fessler, Ausichten von Religion und Kirchenthum, 1. Theil. Berlin. 1.h05, p. 318-321.

36. Der Siunatstern oder die enthUllUn sdrnmtlichen sieben Grade der rnystischen Freimaurerei nebst dern Orden der Tiittcr des Lichts, 3. Theil. Berlin, 1804. Aus dem Nachlasse des Br. Wœllner, p. 136.

37. Georg ScHADE. Die unwandelbare und ewige Religion der altesten Naturforschtr und aogenannten Adepten... Et aussi : G. SCHADE, Einleitung in die hôhere Weltiveishcil, der allgemeinen Gesellschajt der Wissensclin/ten erster Versuch,... aufs neue hrsgg. und verbessert. Altona, 1760. — Cf. M. Mendelssohn, 132. Brief, die neueste LUteratur betreffend, 1760.

et, d'autre part, on y voit « la preuve géométrique » d'une métaphysique qui s'appelle « la vraie théologie théorique », de même que la morale est « la vraie théologie pratique ». — Ainsi, au XVIII^ siècle, le mysticisme allemand développe ses aptitudes. Las des « variations » incessantes de l'Eglise protestante, il rêve d'une religion sans divisions ni querelles. Il la veut attendrie et sentimentale, plutôt que dogmatique et pénible. Mais, comme l'esprit de ce peuple est naturellement métaphysique et sj'stématique, il spécule là même où il se promettait un aimable repos. Il ne veut plus de la raison du sens commun : il en trouve une autre. — Enfin, notons surtout son espoir d'une communauté universelle qui deviendra l'Etat de l'avenir ; un goût national pour les associations s'y manifeste. Mais, de plus, il prend ici l'ampleur d'une utopie sans limites. La vision d'une idéale confrérie des consciences s'élargit par delà les querelles et les incertitudes : une telle humanité de rêve semble conçue à l'origine par un effet de cette réaction Imaginative contre la multiplicité des sectes théologiques. L'Eden est une communauté que composeraient toutes les autres.

Jean-Salomon Semler ^^ a observé attentivement diverses « fermentations » qui promettaient « l'union religieuse universelle » en Allemagne et dans toute l'Europe. Zinzendorf avait fondé sa confrérie. Elias Eller ébauchait à Eonsdorf la nouvelle Jérusalem et le Eoyaume de mille années. Frédéric Eock réunissait les « inspirés ». A Berlenburg naissait une Bible mystique qui échauffait les âmes. Swedenborg se rendait célèbre.

38. Joh. Sal. Semler, Ur,parteiische Sammlungen zur Historié der Rosenhreuzer, i. Stûck. Leipzig, 1786, p. 7.

Jean-Auguste Urisperger, pasteur protestant à à Augsbourg, cherclie, en ITTT, à introduire un système d' « union ». Le succès fut assez prompt. La société s'étendit étonnamment : l'Allemagne et la Suisse, l'Angleterre, la Suède y participèrent. Les membres se disaient « propagateurs actifs de la pure doctrine et de la Traie religion ^9 ». Il fallait se déclarer clirétien évangélique, s'engager au maintien et à l'extension du royaume de Dieu. On rêvait d'une fraternité apaisante ; on dénonçait la plaie de l'arianisme, du socinianisme et autres hérésies querelleuses. — De même que la « Société universelle des sciences », « l'Union allemande » ^^ aspirait à l'universalité, en tous sens. Elle se proposait le perfectionnement des sciences, des arts, du commerce, de l'éducation, elle annonçait des œuvres de bienfaisance; enfin, elle faisait appel à tous les hommes amis des « lumières » et de la loyauté — sans distinction de religion extérieure ■ — . Les « frères de Saint- Jean l'Evangéliste » ^^ formaient une « association fraternelle d'hommes pieux et savants, expérimentés et discrets, sans égard à la religion, à la naissance et à l'état »; et ils s'efforçaient, « d'après les instructions de l'Ordre, de pénétrer les secrets » de toutes les choses naturelles, « pour le plus grand bien de l'humanité ».

Ces caractères du mysticisme allemand, son opposition à l'étroitesse des sectes, son espérance qui

39. Das protestantische Freymaurerklerihat. Aus den eigenen Schriften und ungedruckten Papieren desselben gezogen. Mit Protokollen, 1788, p. 10 et 44.

40. Cf. Geschichte und Tagebuch meines Gefangnisses nebst geheimen Urhunden und Aufschlûssen uber Deutsche Union. Von Dr. Cari Friedrich Bahrdt. Geheimer Plan der deutschen Union.

41. Die Brader St. Johannis des Evangelisten aus Aslen in Europa... Berlin, 1803, 6. Abschnitt, art. 3.

s'élevait au-dessus de la « religion extérieure », non sans tomber parfois à une spéculation abstruse, cette ambition d'une « sagesse » universelle, bonne à tous les cœurs, tout cela se rejoint dans des esprits d'ailleurs prudents et soucieux des intérêts de la vie pratique. Semler ^~, qui est bien éloigné de sacrifier les dogmes utiles, aspire néanmoins à une libre religion, pour le for intérieur. Il en appelle à l'autorité de l'Histoire : il exista de tout temps des sociétés secrètes, qui s'écartèrent de la religion officielle, sans bruit ni dommage : elles se gardaient de toucber au droit public et aux lois des pays qui les abritaient. Elles aimaient moins la théologie religieuse qu'une libre religion, qu'elles nommaient mysticisme, puis tliéosopbie, état de lumière, de pureté, d'union avec Dieu, avec la Sopbia. De même, Jean-Georges Zimmermann ^^ préfère intérieurement, dit-il, une mystique ardeur aux rivalités des sectes protestantes. Et le philosophe Fichte ^^ condamne la critique disputeuse, au nom d'une religiosité qui jaillit — s'il faut l'entendre — des profondeurs du sens intime, et qui dispense une « vie supérieure, suprasensible ».

Le mysticisme n'empêchait point l'érudition ni la discussion théologique à d'autres moments : la conscience pouvait se partager. Semler, qui cherchait l'oubli des divisions et des querelles en sa

42. D. Joh. Sal. Semler, Unparteiischc Sammlungey} zur Historié der Rosenhrcuzer. Leipzig 1786, 1. Stùck, p. 16.

43. J. G. ZIMMERMANN, Ueber die Einsamheit. 4. TheiL Frankfurt und Leipzig, 1785, p. 330.

44. Fr Nicolai's Leben und soi^derbare Meinungen, von J. G. Fichte. Hrsgg. von A. W. Schlegel, 1. Ausgabe. Tûbingen, 1801. — /. G. Fichte's sdrnmtl. Werlie. Hrsgg. von J. H. Fichte, 8. Bd. Berlin, 1&46. p. 88.

pure religion intérieure, n'était-il pas un théologien érudit? Sack '^^, rationaliste assez sceptique et dégagé de sentimentales croyances, se révélait ailleurs mystique fervent : il célèbre Timpression de « lumière » qui s'empare de son âme quand il entend la voix de Jésus. Alors il se remémore le mot de David : « Seigneur, en ta lumière je vois la lumière ». Ainsi, le mysticisme forme une part dans la vie ; il s'explique comme un Eden apaisant ; étranger aux disputes d'une théologie lassante, étranger de même à l'utile formalisme du culte « extérieur ». Car, le « rationalisme » dont se flatte l'Eglise protestante, risque de livrer la « vérité » religieuse au gré des esprits : et on y remédie par un dogmatisme de convenance. Or, d'un côté comme de l'autre, que reste-t-il de la religion ? Une théorie « éclairée », bientôt sceptique et négatrice; d'autre part des affirmations pratiques, mais fondées sur l'opportunité plutôt que sur la foi. La piété ne serait-elle nulle part ? En tous cas, elle réside plus sûrement dans le rêve mystique, supérieur à la critique dissociante comme aux impuretés de l'action. Mais ce n'est pas à dire que l'indépendance du cœur doive gêner l'indépendance de l'esprit, non plus que porter atteinte à la sécurité de l'Etat.

a L'iiumanité entière », s'écrie Fichte, « ne doit faire qu'une seule et même communauté purement morale et croyante » ^^ ; mais, d'autre part, qu'on ue s'avise pas d'en conclure « que par là l'homme parfaitement cultivé soit dérobé à son Etat et

45. Aug. Fr. W. Sack, VertheidUjter Glaube der Christen, 2. Stuck. Berlin, 1748, p. 34-36.

46. Fichte, Philosophie der Freimoiirerei, Briefe an Constant (1800). Eleusinien des i9. Jhhdts., 1. Bclchen. — Dans : Maurerische Klassiker, I. Fichte. Berlin, Franz Wunder, p. 77.

devienne la proie d'un cosmopolitisme inerte et froid » ^''. Ficbte a désigné l'uniTersalité pour « but de l'Eglise, s'entend : de l'Eglise en théorie »; ce n'est pas « l'Eglise visible » ^^. — Kant de même exige de « l'Eglise invisible » « l'universalité » ^^ ; les religions procèdent d'un double esprit : d'une contrainte politique, extérieure, et d'une liberté intérieure ^. — « Aucun homme », écrit le « naturaliste » Bahrdt ^V, « ne peut commettre à un autre homme le soin de penser et de décider à sa place en matière religieuse. Ce souci, qui importe à l'homme, regarde directement chaque individu ». Mais, d'autre part, « il va de soi que tous, quand le souverain commande... nous devons obéir sans réplique ». — La piété, d'après Daniel- Joachim Kœppen ^^, demeure une pure question de conscience, « totalement indépendante de toute réglementation humaine », tant que l'individu la garde « pour lui seul... Jusque-là, la croyance est complètement libre, et doit l'être ». Mais il n'en va plus de même, « dès qu'elle se 'manifeste par des actes, qui se rapportent à d'autres hommes « : la religion devient alors « affaire d'Etat ».

Indépendance rationnelle, dogmatisme d'Etat, Eden mystique consolateur : tels sont donc les trois termes qui se partagent, parfois simultanément, la

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