Cf. ci-dessus, chap. III
celant. Si jadis la politique fut l'inspiratrice des dogmes, n'est-ce pas un enseignement pour un Etat conservateur, tout autant qu'une inspiration pour la Révolution qui ailleurs se prépare? Ceux qui rêvent de liberté rendront solidaires le régime social et l'Eglise, pour en rejeter la domination séculaire ; mais l'Allemagne, soucieuse de l'intérêt de l'Etat, l'impose à la religion victime du siècle et la restaure impérieusement.
Le tbème historique que nous avons signalé, inspire nettement la réaction qui triomphera de la crise sociale. Après avoir servi les intentions les plus opposées et les partis les plus divers ^^, la théorie du prêtre politicien et imposteur trouve en Allemagne une remarquable destinée. On en tire une leçon, dont l'application sera immédiate. Ecoutons d'abord cette leçon. Comme d'habitude, prenons quelques exemples. — Steinbart ^^, en 1770, fait une peinture louangeuse des anciens législateurs qui employaient la religion à la domination des consciences pour le bien de l'Etat : ils « instituaient prêtres des patriotes avisés, qui s'entendaient à dompter le peuple par des oracles ». « Les philosophes de l'antiquité », instruits de ces supercheries, « étaient fort circonspects dans leurs énonciations » ; ils ne découvraient leurs secrets qu'à ceux qui avaient assez de capacités et de loisirs pour devenir eux-mêmes de profonds philosophes... « L'influence puissante et partout avantageuse que la religion exerce sur les dispositions des hommes et le bien-être des Etats, fut reconnue par les législateurs de toutes les nations.
62. En particulier les apologistes chrétiens d'une part, et, d'autre part, les anticléricaux, pour ne citer que le contraste le plus frappant, — cf. ci-dessus, chap. I et III.
63. G. S. Steinbart, Prûfang der BeweQungsgrûnde zur Tugend nach dent Grundsatz der SeWstliebe. Berlin, 1770, p. 34-36.
l'étatisme, ou la discipline en face de la vérité 199
Ils y ont vu le fondement de la fidélité et de toutes les obligations de la conscience. C'est pour les maintenir, et en raviver souvent l'impression, qu'ils ont ordonné des usages religieux et des jours de fête, qu'ils ont bâti des temples magnifiques... » Or, cette religion enseignée pour les besoins de l'Etat, n'estelle point le modèle qui doit inspirer la Prusse? La religion « seule peut conférer aux prescriptions de la conscience une autorité supérieure... Sur l'idée d'un juge omniscient, à qui personne n'écbappe, repose la sainteté des semients, la crainte qui détourne des forfaits même cacliés, même inaccessibles aux regards des hommes, la constance dans la vertu, quelle que soit l'ingratitude du monde ; enfin la résolution raisonnable de risquer ses biens et sa vie pour la société, toutes les fois que le devoir l'exige ». Le pasteur Steinbart a dédié cet opuscule au roi de Prusse Frédéric II, qui d'ailleurs entendait à merveille la pratique d'une religion d'Etat. — Jobann-Friedricli Gillet ^^, que nous retrouverons plus loin lorsqu'il s'agira de l'application immédiate, cberche de même ses autorités dans l'histoire : « Les fondateurs des Etats et les premiers bienfaiteurs des sociétés se sont prétendus en relations avec la divinité, et c'est principalement par ce stratagème qu'ils ont amené des hommes indépendants et jaloux de leur liberté, à l'obéissance envers leurs commandements et à l'exécution de leur volonté. Ainsi faisaient Xuma, Odin, Mahomet. Incontestablement ils dupaient le peuple ; mais aussi ils le rendaient visiblement heureux par cette imposture. » — Chez
64. Joh. Friedrich Gillet, Beantworiung der Frage : Kann irgend eine Art von Tâuschung dem Volhc zutraglich seyn ?. . Berlin, 1780, p. 23.
tous les peuples, lisons-nous ailleurs^, la philosophie des sages se distingua par sa simplicité : les Indous éclairés admettaient un être éternel, suprême, auteur de toutes choses: les Sages platoniciens voyaient l'âme émanée de la pure lumière oii Dieu habite. Mais il faut que la « religion populaire » soit plus compliquée et précise : « Elle représente les éternelles lois morales comme des règlements politiques, en partie arbitraires, d'un souverain et législateur suprême » : elle se fonde sur une obéissance pareille à celle que des sujets doivent à leur maître, que des citoyens doivent à leur législateur. Lorsqu'on veut que la philosophie soit a religion populaire », il faut y joindre un certain appareil : le principe éternel prend alors l'aspect d'un Souverain de l'univers. En vérité ^^, nous savons que Dieu n'est pas objet des sens et ne peut le devenir; mais il est « hautement nécessaire que la plupart des hommes tiennent l'existence de Dieu pour un fait que l'expérience a mis hors de doute et que des témoignages ont attesté, non pas seulement pour une vérité reconnue avec le secours de la raison »... Ici encore, la théorie historique de l'utile supercherie du dogme est entendue comme une leçon pour le présent. — Grottfried Less, professeur de théologie à Gôttingen, attribue 6~ aux hommes « éclairés » certaines connaissances supérieures aux idées du vulgaire, dans les temps antiques : « mais ces notions préférables, ils les dis-
es. Hrsg. von Hnr. Corrodi, Beylrage zur Beforderung des vernvnftigen Deuhens in der Rdigion. Frankf. und Leipzig, 1780, 2. Heft, 1781. — SkizzlJte Gedanhen uber dcn Untcrschied zwischen Philosophie der Heligion, und Volhsi;ligion. p. 204-206.
66 Hrsg. von Hnr. Corrodi, Deytragc..., p. 210.
67. Gottfried Less, Ueber die Religion, lare Geschichte, Wahl, und Bestatigung, in Dreien Theilen. Gôttingen, 5e édition. 1784, l. Bd., p. 84.
l'étatisme, ou la discipline en face de la vérité 201
simulaient avec un grand soin à la classe inférieure et ignorante — le peuple, comme on l'appelle ». Xuma Pompilius, fondateur de la religion romaine, pensait qu'il faut inculquer au peuple la crainte des dieux : n'était-ce pas, d'après lui, « le plus sûr moyen de le tenir en bride »? Un tel principe explique, aux yeux de Less, la naissance des sociétés secrètes, où s'enseignaient dans le mystère la fausseté de la croyance populaire, et les connaissances religieuses qui étaient ou que l'on jugeait *meilleures. La religion était maintenue pour la foule.
La Réaction religieuse par intérêt d'iiitat, ou la Disciplina au prix du mensonge.
La conclusion s'imposaic. Si l'on pense que l'imposture fut le commun procédé des législateurs qui firent de la religion un moyen de discipline, cet exemple séculaire devient sans peine un prétexte pour des éducateurs incrédules eux-mêmes et réalistes, dans une période de crise et d'organisation.
Les gouvernants sont éclairés, tandis que le peuple est maintenu dans l'illusion : ainsi le veut l'intérêt public. Xous avons annoncé qu'un pareil système qui dispose des « vérités » religieuses au gré d'un calcul politique, et se recommande expressément aux éducateurs d'un Etat, caractérise une époque et surtout un milieu ^^. Pour préciser encore, rappelons que l'Etatisme réactionnaire n'est pas issu de la volonté d'un parti conservateur, mais qu'il naît à l'occasion d'un péril social communément proclamé, et séduit les consciences comme un principe déjà familier et presque inéluctable. Il s'impose d'abord à ceux-là même qui par leur tendance irréligieuse
68. Cf. ci-dessus, la fin du chap. IV, où nous avons insisté sur l'aspect original du problème tel qu'il se présente en Allemagne.
202 r>U CHRISTIANISME AU GERMANISME
pouvaient compromettre l'autorité de l'Eglise et le salut de l'Etat. Ce sont les « libéraux » : ils n'éprouvent point de gêne à soutenir pour le peuple les illusions qu'autre part ils détruisent. Le partage des consciences entre une Eaison volontiers critique et les devoirs impératifs d'Etat, de même qu'entre la libre foi de rame et certaine orthodoxie de convention, semble une utile mesure qui met d'accord, en les divisant, les intérêts, le savoir et le rêve, autour d'une même question religieuse ! L'opportune dissimulation s'impose, pour couvrir le scepticisme grandissant d'une façade utilement trompeuse; le système de la Duplicité s'accrédite dans la mesure du libéralisme : ceux qui s'éloignent des croyances sont ceux-là mêmes qui devront feindre de croire.
La dissimulation était opportune. Déjà Hess, en 17(37. après avoir signalé l'incrédulité générale, conclut ainsi : la religion est pourtant l'unique support des principes de morale ; « notre politique. . . nos serments, nos devoirs sociaux doivent être liés à la religion » ; et par suite un pasteur qui par sa négligence trahit «la religion comme l'Etat», et sape la base « de la tranquillité, de la sécurité générale », est un a hérétique » qui blasphème Dieu et son roi; le glaive des magistrats doit frapper en bonne justice cet ennemi de l'ordre public ^^. — Ceux qui veillent aux universités du royaume de Prusse ont pris, lisons-nous vers la même date, une mesure « digne d'éloge » : l'université de Halle a reçu l'ordre « de faire des conférences publiques pour défendre la vérité et la divinité de la religion chrétienne, et ainsi mettre en garde la jeunesse des écoles contre les séductions de l'irréligion envahissante » ''^. En
69. Joh. Félix Hess, Priifung der philosophischen und moralischcn Predlgten, 1767, p. 112-113.
70. Allgemeiiie Devtsche Bibllotheh, 6. Ed., 1. Stuck. Berlin und Stettin, verlegts Friedrich Nicolai, 1768, p. 129.
l'étatisme, ou la discipline en face de la vérité 203
particulier le professeur Xosselt, qu'on a chargé spécialement de cette besogne, satisfait à sa mission, dès l'année 1766, par une « Défense de la vérité et de la divinité de la religion clirétienne » ''i. En 1768 ~-, il recommence et conclut : « Je désire vivement qu'on médite ce qui suit. Dans notre organisation sociale, la religion est de très grande importance. Elle est confirmée par des ïois publiques... Cette association de la religion et de notre édifice social impose à chacun — dans une intention ou dans l'autre — le devoir de participer à des actes qui se fondent sur la religion. » Tout homme est donc obligé non seulement à ne pas entraver, mais à soutenir celle-ci, « quand bien même il n'en serait pas encore suffisamment convaincu lui même ». — Xous retrouverons ailleurs les mêmes conseils. Les « livres symboliques », dogme de l'Eglise protestante, restent, lisons-nous, la norme de l'enseignement, quelle que soit la conviction du maître, car c'est un grave manquement, une imprudence, que de laisser entendre ou lire ses opinions personnelles « à l'homme du commun ». « Soit! que l'on communique au savant, et dans sa langue, ses suppositions ; mais pourquoi infliger nos lubies à l'homme occupé de besognes sociales? Xous en voyons l'influence néfaste en Angleterre, où les gens du commun se mettent déjà à devenir Ariens, et traitent les Athanasiens d'idolâtres. Il n'est pas interdit à l'instructeur de la communauté, s'il possède des dons naturels et de l'habileté, de réfléchir sur la religion. Mais sa méditation privée n'est point faite de sitôt
71. Joh. Augiist NôssELT, VertheicliQung (1er Wahrheit und Gôttlichheit der christlichen Religion. Halle, 1766.
72. Joh. Aug. NossELT, Zuschrift an die auf der Kônigl. Preuss. Friedtichsuniversitât Studierende die sich nicht der eigentlichen Théologie gewidmet haben, iiljer die allgemeine Nothwendigheit die Religion zu nntersuchen, und die Vortheile die dièse von Jhnen iiisbesondere erwarten hann. Ecrit à Halle. 1768, p. 30-31.
et dans tous les cas pour la chaire... » '^^. C'était là, tout simplement, le principe même de la duplicité. — ■ Frédéric II, monarque « éclairé » ou « roiphilosophe », est un puissant exemple du même état d'esprit. Avec Voltaire, il se raille '^'^, en principe, des prêtres imposteurs. Mais pratiquement que faut-il faire? Certes "^, a si nous nous reportons au premier jour du monde », et que vous me demandiez a s'il est utile de tromper le peuple », je répondrai non... car l'erreur et la superstition sont encore inconnues. Néanmoins les sages législateurs qui « ont recours au système du merveilleux pour diriger les hommes, pour les rendre plus dociles », sont dignes d'approbation : « Je range en cette classe l'usage qu'à Rome on faisait des augures, pour contenir ou apaiser les soulèvements du peuple, que des tribuns entreprenants voulaient provoquer. Je ne puis blâmer Scipion l'Africain à cause de son commerce avec une nymphe, par lequel il gagnait la confiance de ses armées, et se rendait capable d'accomplir de si brillants exploits » ; je ne blâme point Marins, ni Sertorius, qui jouaient également de la superstition. « Tous ceux qui ont affaire à une grande foule mélangée, pour lui imprimer une direction uniforme, seront forcés de recourir parfois à des impostures ; et s'ils les imposent au public pour les motifs que je viens de citer, je ne les tiens pas pour coupables... Ce système du merveilleux semble décidément fait pour le peuple. On n'abroge
73. Erorterung des bestàndigen Werths der Symbolischen Bûcher der evangelischlutherischen Kirche und der Billigheit derselben in Verpflichtung ihrer Lehrer. Riga, bei Joh. Friedr. Hartknoch, 1771, p. 220.
74. Friedrich der Zweite, Kônig von Preussen, Gedank>n ûber die Religion. Aus dem Franzôsischen, 2. Auflage, 1792, Rheinsberg, d. 20. sept. 1737. p. 12-13.