‹ Du climat de l'ÉgypteChapitre 3 sur 77 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La surface du globe terrestre a été divisée, depuis l'équateur jusqu'aux pôles, en zones parallèles qu'on appelle degrés, divisions dont se servent les astronomes, les géographes et les physiciens, en général, mais que les naturalistes ont rejetées , surtout quand il s'est agi de rechercher quelles sont les lois qui président à la distribution des plantes, des animaux et de l'homme sur la terre. En effet, ce procédé, purement graphique et mécanique, ne pouvait produire que des délimitations arbitraires et nullement applicables aux conditions d'existence des êtres, même si la croûte terrestre était de composition homogène, de densité égale, et avait partout le même pouvoir d'émission et d'absorption. On sait aujourd'hui que des lieux situés sur le même parallèle, dans la même latitude,

peuvent posséder des températures bien différentes : ainsi, Nain, dans le Labrador, sous la latitude de 57 degrés, a, pour température moyenne de l'année, 3°, 8 au-dessous de 0°; tandis qu'à la Nouvelle- Archangel, sur le même parallèle , la moyenne de la température annuelle est de 6°, 9; à Pékin , qui est sous la même latitude (3 9°, 54) que Naples, la température annuelle est de 11°, 3, c'est-à-dire de près de 6° inférieure, à celle de la capitale de l'Italie méridionale. C'est en réunissant par des lignes tous les points connus du globe qui ont la même température moyenne de l'année, de l'hiver et de l'été, que de Humboldt a créé, en 1817, son système des isothermes, isochimènes et isothères, qui facilite et simplifie tant l'étude des différentes stations que l'homme habite sur le globe. Le même principe a été appliqué à la détermination de l'action magnétique de la terre.

Mais c'est à peine si, jusqu'aujourd'hui, l'on possède quelques données assez précises, quant aux conditions de température des principaux points du globe, pour pouvoir en former la base d'une détermination rigoureuse des zones terrestres. Et, nous devons en convenir cependant, tout aussitôt, c'est là le seul des éléments météorologiques qui ait fait, d'une manière générale, l'objet des observations des voyageurs.

Combien ne reste-t-il pas à désirer, quant à celles qui sont relatives à la pression et à l'humidité de l'air, ' ces facteurs si importants à connaître cependant . quand il s'agit de juger de la constitution physique d'un lieu? Et les vents, et l'électricité atmosphérique, et le magnétisme terrestre? Que de lacunes n'y a-t-il pas encore à combler, avant de pouvoir oser invoquer seulement les données de ces éléments du problème , à la solution duquel nous voulons consacrer quelques pages.

Des auteurs graves et le peu de livres classiques que nous ayons sur cette matière ont admis, en général, comme base de la division des zones climatériques, la distribution de la chaleur sur le globe. Ainsi Arago, tout en faisant néanmoins intervenir des modificateurs secondaires de la température , disait : <( L'ensemble des circonstances qui influent sur la <( température moyenne d'un lieu constitue son cli- « mat. » Nous préférons, à cette définition un peu laconique et beaucoup trop physique, celle de de Humboldt : « L'expression de climat, dit ce savant, désigne, dans « son sens le plus général, toute variation de l'atmos- <c phère qui affecte sensiblement nos organes : la teinte pérature, l'humidité, les oscillations du baromètre, <( le calme de l'air ou la direction variée des vents, le

« degré de la tension électrique, la pureté de l'air ou « son mélange avec des exhalations gazeuses plus ou « moins nuisibles, enfin, le degré de diaphanéité et de (( sérénité du ciel qui a une influence , non-seulement « sur le rayonnement variable du sol, sur la végétation « des plantes et sur la maturité des fruits, mais aussi sur « les sensations et la disposition psychique de l'homme. » Ne serait-ce pas là précisément le programme d'un excellent traité de climatologie? Nous doutons même qu'il en existe beaucoup qui y satisfassent, ne serait-ce que dans la sphère restreinte au climat d'une seule station ou localité? Nous estimons déjà assez heureux ceux qui ont pu recueillir des documents authentiques et concluants pour tenter seulement d'approcher d'un pareil plan!

Si l'on nous demandait de préciser encore davantage le sens de climatologie , nous répondrions avec M. Mûhry (1) que, sous cette dénomination, nous comprenons l'étude de la géographie physique, telle que nous l'a faite notre dix-neuvième siècle, pour servir à l'interprétation des phénomènes physiologiques et des lois de la nosologie. La climatologie générale ne nous apprend pas seulement la constitution des cli-

(1) Khmatologische Untersuchungen, etc. Leipzig et Heidelberg. in-8°, 1807.

mats partiels, mais encore la distribution sur le globe terrestre des végétaux, des animaux et de l'homme, dans leurs conditions normales, tout comme dans leur état nosologique. Quand cet ensemble d'investigations ne se rapporte qu'à certaines localités, on fait de la climatologie spéciale ou comparée, et quand on ne traite que d'un lieu déterminé et circonscrit, on s'occupe de climatologie topographique. Ce n'est qu'improprement, suivant nous, que certains auteurs ont employé, pour cette sorte d'études, l'expression de topographie médicale.

L'étude des climats ainsi faite, suivant les données fournies par une multiplicité d'éléments, ne présenterait plus rien d'arbitraire ; il y aurait toujours des points de contact entre les différentes localités comprises dans le même climat; et, tout en restant distincts, les climats partiels ne constitueraient pas moins un ensemble parfaitement homogène; car, suivant l'heureuse expression de M. Michel Lévy, les localités sont aux climats ce que l'espèce est au genre.

Ces considérations nous ramènent à dire que le médecin doit s'occuper, tout d'abord, de l'étude de la localité, scribo in aère romano; c'est elle qu'il s'agit de connaître, quand il est question de soigner et surtout de déplacer des malades. Mais, hélas! quand nous regar-

dons autour de nous, quand nous parcourons le petit nombre d'écrits composés sur ce sujet, nous sommes tout surpris d'y trouver tant d'assurances à côté de tant de causes d'erreurs, tant de lacunes et si peu d'observations irréprochables. Que de choses ne restent pas à faire encore! Et notre déception est d'autant plus grande que nous ne voyons pas comment il sera possible, avec des matériaux aussi peu comparables et aussi peu uniformes que ceux que nous livrent actuellement les voyageurs, de former un travail d'ensemble, une œuvre digne de foi! Ce ne sera cependant qu'à l'aide de résultats partiels qu'on pourra s'élever à la conception générale des climats.

En attendant que ces vastes documents soient créés et colligés, d'après un plan uniforme ; en attendant qu'un autre Linnée vienne en faire ensuite une synthèse philosophique et en extraire des principes, des lois stables, bornons-nous à cette classification artificielle dont nous venons de parler, et qui est basée sur la distribution de la chaleur sur le globe. Ainsi, nous aurons des climats glacés dont la température moyemie est au-dessous de 0° ; — des climats froids, où elle est inférieure à 10°; — des climats tempérés, où elle est comprise entre 10° et 15°; — des climats doux, de 15° à 20°; —des climats chauds, de 20° à 25°; et

enfin , des climats brûlants , dont la température moyenne de l'année est supérieure à 25°. — Quelque réel que soit le reproche qu'on puisse opposer à cette subdivision artificielle, qui sépare des points qui se trouvent naturellement réunis sur la surface terrestre, elle nous paraît cependant préférable, même à celle tout arbitraire qui englobe, dans la classe des climats chauds, tous ceux compris entre les tropiques, dans les climats froids, ceux au delà des cercles polaires et, dans les climats tempérés , ceux qui s'étendent des tropiques au 60e degré. Il suffirait, selon nous, pour arriver à une classification naturelle et philosophique, à l'aide de termes comparables, d'appliquer la méthode que nous a tracée M. le professeur Rayer lui-même, aux observations de toutes les localités et stations, de tous les degrés de latitude et d'altitude.

Il ne faudrait pas croire cependant qu'il soit nécessaire de faire table rase de ce qui a été divulgué, et de porter à nouveau tout ce que nous fourniront les investigations futures. Ainsi, l'observation a démontré déjà que la température se modifie, non-seulement suivant la latitude et l'altitude, mais encore suivant le voisinage des grandes masses d'eau , la situation orientale ou occidentale d'un lieu, par rapport à un continent, la configuration des côtes, la proximité de hautes monta-

gnes, la prédominance de tels vents sur tels autres, la présence ou l'absence d'eaux stagnantes, de vastes forêts, de steppes ou de déserts, l'état de sérénité ou d'obscurité du ciel, et enfin, le degré d'éloignement d'un courant d'eau à une température élevée. Ce sont là, précisément, autant de circonstances qui interviennent pour modifier le climat, et qui amènent tantôt une température peu variable, comme celle des îles et des ports de mer, en général, formant ainsi des climats constants qu'on appelle aussi, pour cela, climats maritimes, tantôt des perturbations plus sensibles, comme cela s'observe dans les climats variables, tantôt enfin, des oscillations plus considérables encore, comme cela s'observe ordinairement dans l'intérieur des continents, où l'on rencontre alors les climats excessifs de Buffon.

Quoique déjà l'étude des climats, ou la climatologie, ait fait quelques progrès, nous n'aurons garde cependant de confondre les documents modernes avec les enseignements que nous puisons dans le traité des airs, des eaux et des lieux, qui nous transmet les doctrines les plus saines des anciens sur l'influence du sol, des expositions, des vents, des saisons, de tous les éléments qui constituent le climat, sur le physique et le moral des hommes ; traité qui peut être considéré comme le plus beau et presque comme le

seul ouvrage de climatologie générale. Il est vrai qu'il n'a pas pour base des données de statistique, et qu'il n'y est question que des pays explorés alors, de la Scythie à l'Egypte et de la Grèce aux côtes de l'Asie Mineure. Les progrès dont nous avons à parler diffèrent de ceux de l'antiquité autant que l'analyse diffère de la synthèse; et, dans les siècles modernes, postérieurs aux grandes découvertes en physique qui nous ont valu la construction des thermomètres et des baromètres, nous n'avons pas encore pu contrôler les lois formulées dans les âges antérieurs. C'est à cela que doivent tendre, tout d'abord, nos observations. Des recherches isolées, personnelles, poursuivies sur toute l'étendue du globe, par terre et par mer, deviennent dorénavant indispensables.

Les observations modernes ont trouvé des encouragements réels dans la forte impulsion que les de Saussure , les de Humboldt et les Arago ont donnée à l'étude des climats. Mais nos connaissances, à ce sujet, progresseront surtout par la dispersion des lumières, par les relations plus fréquentes et plus intimes des peuples, par les émigrations lointaines des races civilisées, par le perfectionnement des moyens que la science met aujourd'hui à la disposition des courageux explorateurs du globe, et, nous l'espérons

aussi, par les associations qui s'établiront entre les hommes dévoués à la science et dispersés sur tous les points de la terre.

Malgré tous les résultats généraux obtenus déjà, et nonobstant les avantages que nous venons de signaler, il existe encore des difficultés inhérentes au sujet même; et, sans vouloir y apporter trop de découragement, nous avouons cependant que le rôle d'enregistrer les phénomènes que l'observation nous fournit, nous paraît souvent assez ingrat ; le dégoût vient aisément à ceux qui n'y trouvent une suffisante satisfaction à leur vanité orgueilleuse. L'expérience, en pareille matière, ne saurait être invoquée. L'observateur, suivant W. Herschell, est comme un homme qui, çà et là, entendrait quelques fragments d'une longue histoire racontée , à des intervalles éloignés , par un narrateur diffus et peu méthodique. En se rappelant ce qui précède, il peut rattacher quelquefois au présent les événements antérieurs -, mais une foule de lacunes, d'oublis, et le manque de transition, l'empêchent de saisir l'ensemble du roman. Toutefois, ce que l'homme dans son isolement est incapable de saisir, des sociétés échelonnées sur tous les continents, dans toutes les latitudes et à toutes les altitudes, visant au même but, cherchant dans le même sens, finiront

par l'arracher aux secrets les plus intimes de la nature. Espoir donc, pionniers de la science, et ayez foi en votre concours, quelque humble, quelque petite que soit la pierre que vous apportiez à l'édifice! Noubliez pas que cet édifice est tout entier à élever, bien que des travaux spéciaux et isolés, de grande valeur, à la vérité, nous aient été donnés cependant par Clark, par Zimmermann, parles voyageurs illustres de notre siècle parles sociétés savantes de tous les pays ! Une climatologie générale ne sera même possible qu'alors que les climats partiels auront été étudiés d'une manière comparative.

Ceux de nos confrères qui ont médité sur les sages préceptes du père de la médecine ne négligeront pas. quelle que soit la position qu'ils occupent, de porter une attention sérieuse aux phénomènes qui accompagnent les perturbations atmosphériques, et à la succession des saisons; de cette manière, ils prouveront de l'intérêt qu'ils portent à leurs malades et ils serviront une science qui deviendra un jour la base d'une hygiène rationnelle des peuples. De l'ensemble de leurs observations, on jugera le degré d'utilité d'un climat pour telle ou telle maladie. Et alors, on ne pourra plus leur adresser le grave reproche que leur fait M. Martins, avec quelque droit peut-être, en disant que « les « médecins ignorent, en général, que l'égalité du cli-

« mat, l'humidité de l'air et peut-être la forte pres- « sion barométrique sont les conditions capables pour <c prévenir ou guérir les tubercules pulmonaires. » Ce que ce savant professeur dit ici pourrait être évidemment vrai d'une manière générale, quoique cependant il serait nécessaire d'en être convaincu autrement que par de simples assertions, car il ne faut pas oublier qu'il y a des auteurs très-sérieux, dont il sera parlé plus loin , qui soutiennent que le séjour des montagnes doit être favorable aux poitrinaires, parce que la phtbisie est rare et manque même complètement à un certain degré d'altitude. M. Mùhry lui-même semble vouloir se ranger à cet avis. M. le professeur Andral l'admet aussi dans ses commentaires sur Laennec. Les observations des voyageurs modernes tendent également à confirmer cette opinion, et nous croyons pouvoir même prendre, comme critérium, dans l'appréciation des climats convenables aux phthisiques, le degré de variations ou d'oscillations dans les phénomènes météorologiques. Cette pensée, n'en déplaise à M. le professeur Martins de Montpellier, remonte d'ailleurs à un autre maître qui, il y a plus de deux mille ans, a dit : a Ce qui fait l'accroissement et la bonté des productions, « c'est un climat où rien ne prédomine avec excès et où « tout se balance exactement. »

C'est ainsi que notre plan nous parait devoir consister à comparer, d'après cette base , les climats des stations hibernales les plus renommées : Pau, Hyères, Nice, Venise, Rome, Naples, Palerme, Alger, Madère, etc., avec les données que nous possédons sur l'Egypte. Nous n'avons pas la prétention de faire un traité de climatologir sur tous ces points; ce serait une lourde tâche, impossible même avec les documents incomplets et incomparables surtout que nous possédons sur ces stations. Nous nous bornerons à en étudier les conditions climatériques pendant la saison froide, époque de l'année durant laquelle les valétudinaires et les malades qui souffrent de la poitrine ont besoin de trouver un climat doux et tempéré.

Sur les conseils de notre honoré maître, M. le professeur Rayer, nous nous sommes occupé de cette intéressante classe de malades ; et, si nous n'avons pas encore réussi à leur trouver un lieu assez salutaire pour qu'ils puissent y puiser la vie et la santé, nous croyons néanmoins pouvoir offrir à nos confrères un guide pour le choix de telle ou telle station qu'ils auront à faire dans l'intérêt de leurs malades. Cherchant donc, avant tout, une base solide, nous avons dû commencer par faire une étude aussi complète que possible du climat des trois grandes divisions de l'Egypte, du Delta, de la moyenne et de la haute Egypte.

Des observations météorologiques que nous avons recueillies et réunies, nous avons tiré des moyennes quant à Tannée, aux saisons et aux mois. Nous avons envisagé la constitution du sol égyptien et sa fertilité ; nous avons indiqué le parcours du Nil, de cette immense artère dont les flots portent au loin et l'abondance et la vie. Nous avons rassemblé tous les documents dont on dispose aujourd'hui, avec quelque garantie, et qui méritent de trouver place dans la composition d'un traité de climatologie propre à l'Egypte. Nous avons montré aussi quel est le rôle que toutes ces conditions cosmo-telluriques jouent dans la mortalité qui frappe ce pays. Après avoir constaté les avantages que certains malades peuvent trouver dans une station hibernale de l'Egypte, nous les avons comparés à ceux qu'offrent les autres stations d'hiver. Nos efforts ont porté enfin sur la détermination de la mortalité générale et sur le rapport des décès par phthisie, en particulier, rapprochant les données fournies par l'Egypte avec celles que nous avons pu puiser sur d'autres localités vantées et recherchées. Une simple déduction que le lecteur, comme nous-mème, pourra tirer des faits développés dans le cours de ce travail, formera notre conclusion.

DU

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