I. Humidité de l'air dans la vallée du Nil
Nous avons constaté jusqu'ici qu'à mesure qu'on s'éloigne du Delta, en s' élevant dans la vallée du Nil, les pluies deviennent de plus en plus rares ; il semblerait donc peu surprenant que l'air devînt plus sec, à mesure qu'on se rapproche du tropique, dans une vallée que resserrent aussi, de plus en plus, les déserts libyques et arabiques, alors surtout qu'on se trouve le plus loin de l'époque des grandes eaux et des inondations du fleuve. Malgré ces causes multiples et réelles de sécheresse, la plupart des voyageurs soutiennent cependant qu'il règne sur le Nil un assez grand degré d'humidité. D'après les 24 observations que Rùssegger a faites, à l'aide du thermomètre mouillé et de la table d'Auguste , pendant les 24 premiers jours de l'année 1887, il se croit autorisé à admettre, pour Korosko, un degré d'humidité tel que la moyenne serait représentée par 76" pour 100, en déclarant toutefois qu'en Nubie l'humidité est plus grande que dans la haute Egypte. Suivant M. Wells, qui a recueilli ses observations entre le Caire et Assouan (nous ignorons à l'aide de quel instrument), l'humidité moyenne serait de y5 pour 100. M. Nardi, qui a passé plusieurs années dans la haute Egypte, partage l'opinion de ceux qui prétendent qu'il règne
sur le Nil une grande humidité. Voici les résultats auxquels est arrivé, de son côté, M. Uhie :
Tabl. XXI. — Humidité observée sur le KTil, par M. Unie,
en 1856-57.
MOIS
Soleil levant.
à 9 heures
à 2 h. soir.
Moyenn.
STATIONS
Décembre. .
Janvier ....
Février. .... Mars
Maxima ....
Minima ....
de Benisouef à Phite .
de Philœ à Wadi-Halfa.
de Korosko à Assouan.
de Thèbes à Benisouef.
Il est bien étonnant, après avoir parcouru le tableau cidessus, d'entendre M. Uhie déclarer que l'air du Nil est d'une grande sécheresse. Ainsi un maximum d'humidité, qui peut aller jusqu'à g5,3 pour ioo, est un fait qu'on ne constate même que très-exceptionnellement dans la basse Egypte; et une moyenne de 65, g pour ioo, comme celle qu'il a obtenue en décembre, dans les deux régions comprises entre le Caire et Philae, a lieu de nous surprendre, car elle est supérieure à celle que nous ont donnée nos observations à Alexandrie. De pareils faits ne permettent guère de soutenir que l'air de la vallée du Nil est bien sec. Cependant la moyenne de nos observations psychrométriques, dans ces mêmes régions, pendant le mois de janvier, ne nous donne que la proportion de 36, 02 pour 100, et le maximum ne s'é-
lève qu'à (>4 pour 100, degré d'humidité qui répond à l'observation du 7 janvier faite au soleil levant, devant Thèbes. A eette même hauteur, M. Uhle trouve, en décembre, au soleil levant, une humidité moyenne de 82 pour 100. il rappelle d'ailleurs que, dans la partie inférieure de la haute Egypte, le degré moyen de l'humidité est de go pour 100 au soleil levant, tandis qu'en Nubie la plus grande humidité, à ce même moment, ne s'élève pas au-delà de 65 pour 100. C'est là aussi la proportion que nous avons constatée pendant notre voyage sur le haut Nil.
Le minimum d'humidité que M. Uhle a observé, c'est 8,8 pour 100, le 29 janvier, à midi, près d'Abu-Simbel, en Nubie; fait exceptionnel jusqu'ici, que nous sachions du moins, et qui peut trouver son explication dans l'heure et le lieu de l'observation : celle-ci étant faite en plein soleil et près d'un mur blanc. Nous ne pensons pas non plus que rigoureusement les données du thermomètre mouillé puissent être comparées à. celles que fournit l'hygromètre de M. Regnault, dont nous avons constamment fait usage. Nos observations, nous ne craignons pas de le dire, offrent la précision d'expériences. La plus grande sécheresse que nous ayons remarquée, c'est 1 1 pour 100, et cela à une faible distance des rives du fleuve, sur les hauteurs de Louqsor. Dans le lit du fleuve, nous n'avons pas constaté un degré d'humidité inférieur à 24 pour 100. Pour tous les observateurs qui ont exploré le haut Nil, le maximum d'humidité de la journée correspond au soleil levant, alors que la vapeur d'eau tombe souvent sous forme de rosée. Peu après le soleil couchant également, la température de l'air s'abaissant, on se trouve, dans la haute Egypte, soumis à un grand degré d'humidité,
en même temps qu'on subit l'influence d'un refroidissement sensible. Aussi ne peut-on assez recommander aux malades, et même aux personnes bien portantes, de se garantir avec soin contre ces variations climatériques, ou mieux encore de les éviter complètement.
En éloignant de nos observations propres toutes celles faites par nos prédécesseurs dans l'intérieur des canges,dont l'aération et les autres conditions hygiéniques dépendent de lintelligence de ceux qui les habitent, nous sommes conduit à penser que les êtres organisés subissent dans les hautes régions du Nil, en l'absence même de pluies, des conditions d'humidité très-variables, allant depuis le point de rosée jusqu'au degré de sécheresse le plus grand qu'on ait encore observé. Sur le Nil même l'humidité, à toutes les hauteurs, est plus grande que sur les rives du fleuve, où elle diminue à mesure qu'on approche des limites du désert. Mais les observations manquent encore pour pouvoir déterminer le degré d'uniformité et la proportion variable de la quantité de la vapeur d'eau contenue dans l'air, aux diverses stations que nous avons établies plus haut.
§ IV. Conditions de température dans l'intérieur de la cange.
Après avoir énuméré jusqu'ici les influences cosmo-telluriques auxquelles est exposé le voyageur, dans son parcours sur le haut Nil, il nous paraît tout naturel d'examiner les conditions d'existence qui lui sont faites dans sa maison flottante.
Les heures que le malade ou l'homme en bonne saute
même passe dans l'intérieur de la eange paraissent souvent fort longues, car il n'est pas toujours possible de l'abandonner, dès que l'heure du sommeil est passée, et il faut toujours s'y rendre au milieu du jour, pour chercher un abri contre l'ardeur du soleil, ainsi qu'à la tombée de la nuit, pour se soustraire au froid et à l'humidité si pénétrants dont nous avons déjà parlé. Dès le grand matin, le voyageur, qui a passé la nuit dans son étroite barque, éprouve un véritable besoin de respirer l'air. frais, quoique souvent trèshumide. Mais alors les milieux sont bien changés; il ne règne pas la même température dans l'intérieur et au dehors de la cange. Il n'est pas sans importance de savoir jusqu'à quel point et de quelle manière la température de l'intérieur de la cange diffère de l'état extérieur de l'air. Des voyageurs, notamment des Anglais, se sont attachés à préciser, au moyen de l'observation, les conditions de chaleur et de confort qu'on subit pendant la séquestration longue et monotone sur la barque. M. Uhle, de son côté, nous fournit les éléments nécessaires pour comparer la température de l'air à celle de la cange, à différentes heures du jour ; nous les résumons dans le tableau suivant :
Tabl. XXII. — Température de l'air comparée a ceïïe de l'intérieur de la cange, d'après les observations de M. Uhle.
MOIS
De6à7h.duM.
A 9 h. du M.
A 2 h. du S.
A 10 b. du S.
Moyennes.
Air.
Cange
Air.
Cange
Air.
Cange 21,87
Air.
Cange
Air.
Cange
Décembre ,
Janvier. . .
Février. . .
Moyennes.
D'après ce relevé, se rapportant aux quatre mois d'hiver que le médecin allemand a passés sur le Nil, il est facile de voir que la température moyenne de l'intérieur de la cange est supérieui^e de 2°,o,5 à celle de l'air, toutes choses étant égales d'ailleurs. 11 existe entre les moyennes des maxima et des minima une différence assez sensible, suivant qu'on envisage la température de l'air ou celle de la cange. Ainsi, tandis que les variations moyennes les plus grandes sur celleci ne dépassent pas i3°,37, elles s'élèvent à 1 70, 87 à l'air, dans les conditions identiques. Il résulte en outre de ce tableau que la température est plus constante dans l'intérieur de la barque, aux différentes heures du jour, que dans l'air am-
biant; elle croît, en effet, dans l'un et l'autre milieu, depuis le matin jusqu'à deux heures du soir; mais, tandis qu'elle augmente à l'air dans le rapport de i à 2, elle ne s'élève, dans la barque, en moyenne, que de 8°, 06.
Il n'est pas toujours possible de comparer les données auxquelles sont arrivés tous les voyageurs, parce que leurs observations n'ont pas été faites toujours dans les mêmes conditions de temps et de lieu ; malgré ces divergences, nous ne rapprocherons pas moins les divers résultats des voyageurs qui ont observé la température intérieure de la cange, sur le Nil, et nous les opposerons les uns aux autres dans le tableau suivant :
Tabl. XXIII. — Température de l'intérieur de la cause.