‹ Du climat de l'ÉgypteChapitre 40 sur 77 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des végétaux et des animaux propres à l'Egypte.

Bien longtemps avant que le génie moderne nous ait appris à mesurer le poids et la température de l'air; bien avant que nous ayons songé à séparer les zones terrestres suivant des lignes isothermes, isothères et isochimènes, les anciens possédaient des notions assez solides sur la nature des climats, sur leur bonté ou leur nocuité ; ils en jugeaient par la physionomie même des êtres organisés qui en étaient engendrés. Dans l'origine des choses, les types devaient être uniques et nettement définis ; mais l'espace et le temps les ont diversifiés. Et, comme si les modifications que les milieux et les habitats ont imprimées aux êtres ne suffisaient pas à la multiplication des espèces à l'infini, l'homme, ce roi despote de la création, voulant tantôt des aides, tantôt une somme plus grande de bien-être et de jouissances, est entré en lutte sérieuse contre ces lois primordiales et fondamentales; et, depuis peu, il a groupé, avec quelques avantages, sous le même ciel , des êtres engendrés dans les climats les plus divers. Si, dans ces modifications des êtres organisés, nous ne trouvons pas toute l'expression vivante de la valeur d'une zone terrestre ; si ce n'est pas là le moyen le plus précis et le plus facile pour déterminer l'influence des divers éléments d'un climat, c'est du moins un contrôle naturel et logique, nous dirons presque indispensable, pour arriver à délimiter,

à juger et à classer un pays, et c'est sous ce rapport que nous avons à en parler ici.

Il ne suffit pas «à l'homme d'avoir un milieu viable, quant au chaud et au froid, au sec et à l'humide; il éprouve le besoin non moins impérieux d'être entouré d'une nature animée et vivante, avec laquelle il établit des échanges incessants qui charment son existence et qui lui rappellent son rang social et sa dignité personnelle. C'est par de tels liens qu'il tient à la terre, et nous ne devions pas négliger de les rappeler, quand nous nous occupions précisément de trouver pour l'homme malade les conditions les plus favorables au rétablissement de sa santé. Sous ce rapport encore l'Egypte n'offre que peu de ressources ; nous ne la voyons pas différente aujourd'hui de ce qu'elle était quand Volney l'a visitée : « Nul pavs, « dit cet auteur, n'est d'un aspect plus monotone: une plaine « nue à perte de vue ; toujours un horizon plat et uniforme; « des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes de terre « sur des chaussées; jamais cette richesse de paysages où la « variété des objets, où la diversité des sites, occupent l'esprit « et les yeux par des scènes et des sensations renaissantes : « nul pays n'est moins pittoresque, moins propre aux pince ceaux des peintres et des poètes. ......... En ef-

« fet, que chanterait l'Égyptien sur le chalumeau de Cessée ner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, ni frais ga- « zons, ni antres solitaires ; il ne connaît ni les vallons, ni les « coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait « ni le sifflement des vents dans les forêts, ni le roulement du a tonnerre dans les montagnes, ni la paisible majesté des bois « antiques, ni l'orage imposant, ni le calme touchant qui lui « succède Que si la pensée se porte à l'horizon

« qu'embrasse la vue, elle s'effraye de n'y trouver que des « déserts sauvages, où le voyageur égaré, épuisé de soif et de « fatigue, se décourage devant l'espace immense qui le sé- « pare du monde : il implore en vain la terre et le ciel ; ses « cris perdus, sur une plaine rase, ne lui sont pas même rendus « par les échos ; dénué de tout, et seul dans l'univers, il périt « de rage et de désespoir devant une nature morne, sans la « consolation même de voir verser une larme sur son malce heur(i). » Nous ne croyons pouvoir mieux répondre aux exagérations des voyageurs enthousiastes, aux optimistes par raison et par calcul, qui louent si naïvement les pays du Nil et le bonheur du peuple égyptien, que par cette généreuse pensée du philosophe que nous venons de citer : « Mais je « l'avoue, dit Volney, je n'ai pu envier le repos des esclaves, « ni appeler bonheur l'apathie des automates. ■»

§ Ier. Aperçu sommaire des végétaux de l'Egypte.

Nées du sol spontanément ou artificiellement par les soins intelligents de l'homme, les plantes sont l'expression la plus directe de sa constitution élémentaire, combinée avec l'action modificatrice de l'air ambiant; elles permettent aussi d'apprécier l'état du climat et son influence probable sur des êtres plus élevés dans l'échelle. En Egypte, la Flore doit naturellement présenter deux types bien distincts, liés à la composition même du terrain. Celui-ci, nous l'avons exposé, comprend en effet une portion alluviale récemment formée des couches limoneuses du Nil, lesquelles ont acquis la plus

(i) Voyage en Syrie et en Egypte, par Volney, tom. I, pag. a3^.

grande puissance dans le Delta et continuent même à s'accroître encore chaque année; mais, à mesure qu'on s'éloigne du lit du fleuve, on rencontre, mêlés au sol argileux, les sables du désert, qui deviennent prédominants à une distance plus ou moins grande de ses rives. Le désert est très-envahisseur en Egypte; il vient jusqu'aux portes du Caire et jusque sous les murs d'Alexandrie.

De cette nature du sol naissent deux grandes variétés de plantes, décrites déjà avec soin par Forskal : « i° Plantée irri- « guce vel cultœ , omnes eœoticœ , indigenatus jura atque pro- « pagationem industriœ humance debent; 2° Plantœ arenaviœ « sivc desertorum, ordinem constituant toto cœlo diversum, « prïoribus tanquam pauperes et tabescentes oppositœ, misera- « tione nostm dignœ. » La végétation du désert, ainsi que celle du sol gras, argileux, cultivable et cultivé dans la vallée du Nil, n'offre jamais, à aucune époque de l'année, cette vigueur, cette fraîcheur robuste et cette profusion de vie qu'elle montre dans les pays tempérés. Et voyez l'impuissance de l'homme aux prises avec les éléments! En Egypte, l'une des terres les plus anciennement fécondées, vous cherchez vainement les bois touffus pour vous abriter contre l'ardeur des rayons du soleil, les frais gazons pour reposer votre vue fatiguée par la lumière vive qui tombe du ciel et qui se réfléchit avec intensité sur un sol nu, sec et blanchâtre. Les époques des pluies font bien naître chaque année, clans la basse Egypte, une foule de plantes; mais, sans le secours de l'homme, la poussière fine et salée, aidée de la chaleur intense, les étouffe bien vite. C'est vers l'approche de cette saison pluvieuse que les arbres commencent à se dépouiller de leurs feuilles ; c'est alors qu'il y a une légère suspension de la vie végétative, in-

finiment moins réparatrice que le sommeil hivernal des plantes de la zone tempérée. De là aussi cette langueur dans la végétation , en harmonie avec la constitution flasque et amollie des animaux et des races humaines qui peuplent l'Egypte.

Le peu d'altitude des pays du Nil en exclut aussi, presque complètement, les plantes des montagnes; l'uniformité de composition du terrain, sa sécheresse à peu près constante, et l'élévation de la température de l'air, sont autant de conditions qui y limitent la proportion et les variétés des végétaux. Les bois, sylvœ in JEgypto nullœ, dit encore Forskal,. pourraient cependant être créés, dans ce pays, assez facilement, à l'aide des grands arbres qui y viennent spontanément; il suffirait pour cela d'une garantie sérieuse de la propriété, d'un peu d'ordre et d'une confiance plus grande en l'avenir, de la part du gouvernement. Si des vœux sincères, émanés spontanément d'une société savante, pouvaient trouver accès auprès de l'administration égyptienne, l'Institut fondé à Alexandrie en a formulé dans plus d'une circonstance déjà; il n'a pas manqué de traiter, dans son sein , toutes ces questions d'économie sociale et de transmettre ensuite respectueusement, à qui de droit, le résultat final de ses débats.

Parmi les grands arbres de l'Egypte que Théophraste croit le plus propres à former des bois, se trouve le sycomore que nous voyons donner un épais ombrage, dans quelques jardins des environs d'Alexandrie. Cet arbre, si étrange par les fruits qui naissent sur son tronc et sur ses branches, sans floraison ni enveloppes florales, fournit un bois qu'on n'utilise plus aujourd'hui, comme à l'époque où le naturaliste grec visitait l'Egypte; celui-ci nous apprend que, pour le préserver contre la décomposition, on le faisait macérer tout vert dans de l'eau,

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jusqu'au moment où il surnageait. Un autre grand arbre, semblable à notre poirier, que le même naturaliste appelle Persea, serait toujours vert, aurait un fruit doux et facile à digérer, donnerait un bois dur et noir qui aurait servi autrefois à faire de petits objets d'art, des tables et autres meubles. Nous n'avons rencontré que dans certaines propriétés privées quelques rares sujets qui nous paraissent pouvoir à peu près se rapporter à cette espèce d'ai'bre. Le grand bois de la Thébaïde, dont parle Théophraste, était composé principalement de cette variété ; mais on y trouvait aussi l'akantha, espèce d'acacia, l'olivier et le chêne. Ce dernier arbre, s'il est vrai qu'il ait existé en Egypte, ne se trouve plus nulle part dans ce pays, et l'olivier est limité au Delta. Mais, à la place de tous ces arbres, le sol égyptien ne nourrit plus guère que le dattier, qui s'avance jusque dans les déserts où il forme de véritables oasis. C'est ce monocotylédoné qui semble être l'arbre le plus naturel dans ce pays; il vient sans grands soins; il produit un fruit qui est un aliment délicieux, dont se nourrissent les habitants de toutes les classes de la société ; il livre aux usages domestiques une substance textile qu'on obtient de la partie fibreuse de ses feuilles; mais son bois léger et celluleux n'est d'aucun usage, soit dans les arts, soit dans l'industrie.

La variété de la haute Egypte, qu'on appelle doum, et qui répond au hukiophoron de Théophraste, ou au cucifera des Romains, est un dattier dont le tronc se dichotomise, dont le fruit est plus rare et le bois plus dur. On le rencontre à la hauteur de Kéneh et il existe jusqu'en Abyssinie. Il y a encore, répandus en Egypte, certains arbres de la famille des légumineuses, l'acacia nilotica et l'acacia lebbek, le tamarix

gallica, etc., qui fourniraient d'excellents bois de charronnage s'ils étaient cultivés convenablement. Le ricin, dont le fruit est d'une si grande utilité en médecine, devient arborescent dans la Thébaïde, et l'on en trouve de véritables arbres dans quelques jardins de la basse Egypte.

Si, sur les bords de quelques canaux et dans les bas-fonds marécageux, nous voyons, à côté du nymphéa, de magnifiques joncs que les indigènes emploient dans leurs constructions et qui leur servent aussi de combustibles, nous ne trouvons plus, dans les sables du désert, que des plantes basses, rameuses, tortueuses, dont les feuilles sont couvertes de duvet, telles que les stachis, l'astragalus, ou de piquants bien acérés, comme le convolvulus, le chrysocoma, des borraginées à. feuilles rudes, des graminées à chaume presque ligneux; d'autres, puisant dans l'atmosphère une humidité que leurs racines chercheraient vainement dans le sol, forment des plantes grasses, comme le mesembryanthémum, le .zygophyllum, etc., et la grande variété des cactus dont il y en a, dans le Delta, qui prennent l'aspect et la taille d'arbres, et qui fournissent à l'Arabe un fruit assez doux, connu sous le nom de figues de Barbarie.

Les plantes cultivées par l'Egyptien se réduisent à Tunique catégorie des végétaux utiles et principalement alibiles ; mais on ne voit plus sur les rives du Nil les vignes blanches dont parle Virgile :

« Sunt Thasiœ vites, sunt et mareotides albœ. » (Géorg., liv. II.)

Le blé, l'orge, la fève, le mais, le doura et le riz du Delta, le coton, originaire du haut Nil et cultivé aujourd'hui jusque vers les dunes de la mer, et la canne à sucre de la Thébaïde

absorbent à peu près tous les soins que le fellah consacre à la terre. Les céréales restent peu de temps déposées dans le sol, ce qui ne leur permet pas, toutes autres conditions étant égales d'ailleurs, d'y puiser autant de principes que dans les climats tempérés; de là résulte naturellement la valeur inférieure du blé de l'Egypte, comparé à celui des autres pays. La faible proportion de gluten qu'il renferme, le maniement frauduleux et coupable que le rapace Arabe fait subir à ce produit, le rendent même le plus souvent impropre à la fabrication du pain, quand il arrive en Europe. Nous avons prouvé qu'en soustrayant les blés égyptiens à toutes ces manipulations, en les conservant au moyen de pelletages répétés, en les nettoyant avec soin et en les soumettant à une mouture appropriée aux conditions de perfectionnement auxquelles est arrivée aujourd'hui la pratique, on obtient des farines et des gruaux qui ne laissent rien à désirer. Le pain qu'on en fait, surtout à l'aide d'un bon levain ou de la levure de bière, lève bien, et l'odeur musquée, dont on n'avait pu encore le débarrasser jusqu'à présent, est presque complètement effacée. Nos expériences nombreuses ont été faites avec le concours de l'habile direction du moulin français que M. d'Arblay a construit à Alexandrie. Aussi, dans ces dernières années, les belles farines de Trieste arrivent-elles en Egypte dans une moindre proportion ; ce n'est pas seulement l'Européen de la colonie qui recherche le pain bien cuit, fabriqué avec les farines indigènes; mais, chose plus importante encore, l'Arabe des villes et même le Bédouin du désert, cherchent, quand ils le peuvent, les farines de l'industrie moderne, qu'ils savent bien préférer au mélange impur que leur livrent d'ordinaire les moulins arabes. Sous ce rapport sur-

tout, l'industrie française a rendu à ce pays un service réel.

Nous avons le regret de devoir relater des expériences de plusieurs années, qui nous conduisent à penser cpie toutes les variétés de blés ne sont pas aptes à prospérer en Egypte. Ainsi nous avons semé, dans des conditions identiques, à côté de blés d'Egypte, des blés d'Odessa et des blés français de la Beauce; la première année, le rendement du blé d'Odessa a dépassé de 1/8, et celui de la Beauce de i/io le produit du blé indigène ; mais , en outre , les blés étrangers avaient fourni un produit d'une qualité bien supérieure à celle du produit indigène. La seconde année les rapports ont été bien changés : les semences provenant de la première récolte des blés étrangers n'ont plus fourni qu'une quantité moitié inférieure à celle du blé égyptien et une qualité absolument dégénérée ; les grains étaient flétris, comme arrêtés dans leur développement, pauvres en farine, laquelle ne valait même plus celle du blé égyptien. Cette série d'expériences nous fait donc demander sérieusement si cette croyance vulgaire de la dégénération, en Egypte, de certaines plantes légumineuses est bien fondée, et s'il faut réellement renoncer à y introduire d'autres variétés de céréales. Il nous paraît cependant acquis, dès aujourd'hui, que, pour obtenir une récolte meilleure en qualité et en quantité, il suffirait de faire venir dans ce pays, tous les ans, des semences de l'Europe.

L'Egypte, administrée avec sagesse et prévoyance, ne fournira plus seulement de mauvais blés sur les marchés de l'Europe ; son sol gras, argilo-siliceux et calcaire, arrosé largement au moyen de canaux d'irrigation bien entretenus, produira du sucre, du coton, de la soie et de l'indigo ; déjà, aujourd'hui, son coton est assez recherché, ainsi que son riz,

et, quand son sucre sera mieux connu et mieux raffiné, il sera également plus apprécié. Pour arriver à ce résultat, il ne s'agirait que de déplacer le mouvement commercial, qui est dominé ici par les spéculations de banque, par l'agiotage du capital pur. L'agriculture et l'industrie du pays, qui ne trouvent aucune espèce de protection, ne pourront se relever tant que l'argent obtiendra un placement à raison de i5, ou de 18, ou de plus encore, pour ioo. Ce n'est pas là seulement pour l'Egypte une chose fâcheuse, c'est encore, pour les populations du Nil, une puissante cause de démoralisation.

§ II. Aperça sommaire des animaux de L'Egypte.

Nous avons dit que ce n'est pas seulement d'après les espèces végétales, mais encore d'après les familles d'animaux que l'homme apprécie, tout d'abord et à priori, les avantages qu'il peut trouver dans un pays. Ce critérium sert bien plus encore de guide aux climatologistes qu'aux naturalistes et aux philosophes. Si donc nous envisageons les êtres animés au point de vue du climat de l'Egypte et suivant le milieu qu'ils habitent, soit l'air, soit la terre, soit l'eau, nous y trouvons des individualités propres aux pays tempérés, d'autres qui appartiennent à la zone tropicale, et enfin des animaux particuliers à la vallée du Nil; mais partout, dans chacune de ces grandes divisions, existent des signes non équivoques qui décèlent l'influence des agents modificateurs, de la température, de la pression et de l'humidité de l'air.

L'uniformité, la nudité du sol de l'Egypte, le manque absolu de forêts, en éloignent un grand nombre d'animaux féroces, qui vivent dans les bois ou sur les montagnes, les-

quelles, même dans les pays chauds, deviennent leurs repaires et les garantissent contre les fortes chaleurs tropicales. S'il est vrai que le voyageur n'est pas inquiété dans ses explorations, sur les rives du Nil, par le rugissement du lion aux prises avec le tigre, spectacle qui, parfois, le frappe de terreur dans les gorges de l'Atlas ; il n'entend pas non plus ce doux gazouillement des oiseaux qui voltigent d'arbres en arbres, qui animent par leur chant une exubérante végétation, et qui charment la vue par leur éclatant plumage.

Par leur aspect extérieur, les êtres animés qui peuplent l'Egypte présentent une uniformité de couleurs et de teintes qui donne à l'ensemble du règne animal une monotonie fatigante. Le pelage des animaux terrestres, tout comme le plumage des oiseaux de l'air, revêt, en général, une couleur fauve, tirant sur le gris ou sur le jaune terreux. Ainsi, parmi les mammifères, le chien, qui vit ici à l'état de nature, fournit à cet égard un exemple frappant: sur dix chiens, il y en a bien sept de couleur fauve, ayant une robe tout à fait semblable à celle du loup; des trois autres variétés, il y en a deux de blancs et un de noir; encore serions-nous porté à croire que ces deux dernières variétés sont dues principalement à ce que ces individus tiennent à des parents qui ont vécu, plus ou moins, en domesticité. D'ailleurs, les chiens de race étrangère, qui vivent en domesticité dans les pays du Nil, revêtent toute espèce de robe, tout comme ils conservent leurs aptitudes originelles aux maladies propres à leur race. Ainsi les investigations auxquelles nous nous sommes livré, à ce sujet, nous portent à croire que les chiens indigènes qui vivent librement, quoique misérablement, dans cette Egypte si sèche et si poussiéreuse, ne contractent pas cepen-

dant la rage, et que tous les cas d'hydrophobie spontanée ou propagée, cpii ont été constatés dans ce pays, doivent être rapportés à des chiens ou à des chats d'une origine étrangère.

Les fortes chaleurs de l'Egypte, la pureté de son ciel pendant la nuit, mais aussi les innombrables hypogées, les immenses galeries souterraines, sombres demeures des morts, laissées béantes et abandonnées, les temples en ruine qu'on rencontre partout sur les rives du TNil, fournissent autant de retraites recherchées et préférées par la grande famille des animaux nocturnes dont la vie, dans les contrées plus septentrionales, se passe, en grande partie, dans un engourdissement léthargique. C'est ainsi que, parmi les mammifères supérieurs, l'Egypte compte un grand nombre de représentants de cette singulière famille des chauves-souris, qui ont permis à Geoffroy-Saint-Hilaire d'en faire une étude et une description si remarquables, ainsi qu'une nouvelle classification. L'Egypte a fourni au naturaliste philosophe huit genres différents, à l'aide desquels il a reconstruit la famille entière. L'étude de ces types variés l'a conduit ensuite à ce parallèle si précis et si admiré, qu'il nous a laissé, entre l'aile de la chauve-souris, qui est une main de singe armée d'un parachute, et l'aile de l'oiseau. Il a été amené aussi à placer définitivement les chauves-souris vers le haut de l'échelle des êtres, après les singes, où Linné les avait rangés déjà, en les confondant même dans la classe des primates, sous le nom commun d? anthropomorphœ .

L'Egypte fournit, dans la grande classe des oiseaux, une foule d'animaux nocturnes, les chouettes (ululœ), la noctua ou chevêche, le hibou, l'effraie , le chat-huant, qui forment, pour ainsi dire, toute cette triste famille des oiseaux de nuit,

dont les cris lugubres nous importunent même jusqu'au milieu des villes. La nature cependant a répandu un peu de variété au milieu des êtres animés qui habitent l'Egypte. Ainsi, autour des grands lacs du Delta, on trouve une magnifique variété de flamands, dont le plumage est blanc, et dont les ailes, d'un rouge vermillon en dessus, sont d'un noir brillant en dessous ; ces oiseaux sont aujourd'hui bien recherchés dans les ménageries de l'Europe. Le héron, la grue et d'autres échassiers voyagent en troupes sur les rives du Nil, et on les rencontre principalement sur les bancs de sable que laissent les eaux du fleuve en se retirant.

Si l'Ibis sacré {Ibis religiosa) et le bœuf Apis ont cessé de se multiplier, en même temps que la religion des Pharaons a cessé d'exister, le moderne Egyptien trouve plus d'intérêt à héberger la colombe qui peuple, par milliers, les villages de la Thébaide, de la Nubie et du Senaar; les populations du Nil élèvent ce gallinacé autant pour en obtenir le guano que pour le faire servir à leur alimentation. L'Européen ne les recherche pas beaucoup, mais l'imprudent voyageur qui ne s'est pas suffisamment approvisionné avant de remonter dans la haute Egypte, est enchanté de trouver à très-bas prix les pigeons égyptiens.

Dans le genre des gallinacés de l'Egypte, nous rencontrons surtout plusieurs variétés de poules, dont la chair et les œufs offrent une des plus grandes ressources du pays. L'éclosion artificielle des poulels, dans d'immenses fours, n'est plus un secret ni une nouveauté, mais nous croyons néanmoins devoir en parler ici ; il nous semble que c'est à ce mode d'éclosion qu'est due la petite taille des poules de ce pays, lesquelles produisent aussi de petits œufs. Nous avons commencé quel-

ques essais d'incubation naturelle, par la poule, afin de pouvoir déterminer l'influence que le genre d'éclosion peut avoir sur la taille de ce gallinacé. La modicité du prix du poulet en fait l'objet d'une très-grande consommation, dans tous les pays du Nil; mais, malgré l'assimilation facile de sa cbair, c'est une viande qui a peu de saveur, dont la fibre est lâche et molle, comme, du reste, celle de toutes les viandes provenant d'animaux nés et élevés dans le pays. C'est là une circonstance fâcheuse, quand il s'agit de tenir un malade au régime animal. En effet, ni le bœuf, ni le mouton, qui donnent encore la viande la plus ferme et la moins fade de la contrée, ne peuvent être comparés, quant au goût et à la saveur, aux viandes de boucherie de l'Europe.

Avant de parler des nombreux animaux qui peuplent les eaux, nous rappellerons que l'Egypte produit aussi, au milieu de ses ruines séculaires, plusieurs animaux nuisibles et dangereux ; quelques ophidiens, la couleuvre, la vipère, ce trop fameux céraste, qu'on trouve jusque sur les bords de la mer. Parmi les arachnoïdes, le scorpion, dont la piqûre, peu grave dans la basse Egypte, occasionne cependant des accidents, et même la mort sur le haut Nil. Cette araignée se niche ordinairement sous les pierres, et nous croyons devoir prévenir sérieusement le voyageur d'apporter toujours la plus grande attention à la place où il veut se poser ou se coucher. Le remède contre la piqûre des scorpionides est d'ailleurs vulgaire ; la chose la plus importante, ce serait de prendre l'animal sur le fait, parce que la douleur instantanée causée par sa piqûre est tellement légère, qu'on ne la perçoit pas toujours au moment où elle est faite ; ensuite la trace qu'elle laisse est tellement faible, qu'on ne la trouve qu'alors que les

accidents locaux et même généraux se sont déjà déclarés. Il paraît aussi, au rapport des voyageurs du Senaar et du Soudan, que le scorpion ne pique que quand il croitdevoirsedéfendre, et qu'il nous passe impunément sur le corps, si nous ne l'excitons pas, ou si nous ne le chassons pas. Mais une fois blessé, il faut se hâter d'inciser la plaie, la faire saigner en y appliquant une ventouse, ou même en y pratiquant la succion avec la bouche; on y verse ensuite quelques gouttes d'ammoniaque liquide, en même temps qu'on en fait prendre à l'intérieur huit ou dix gouttes, dans un verre d'eau sucrée. Les Arabes prétendent faire usage heureusement de la ligature, quand la piqûre est faite sur un membre, et aussitôt ils pratiquent tout autour de nombreuses scarifications.

Comme compensation à ces dangers que court le voyageur dans la haute Egypte, nous lui signalerons la pêche, ce passe-temps d'invalides, lui rappelant du reste que le poisson de ce fleuve est repoussé par l'Arabe, même par le misérable fellah. Mais le naturaliste cherchera dans le Nil les variétés des poissons électriques, le silure, le malapterure et toutes les espèces à barbillons et à peau lisse et tachetée. Il reste encore à faire d'importantes recherches sur l'appareil électrique de ces animaux.

Quant aux insectes et aux autres animaux inférieurs, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages spéciaux, et principalement à ceux de notre commission scientifique du commencement de ce siècle.

Il paraît certain , d'après les vétérinaires , que les animaux domestiques de l'Egypte sont très sujets à la phthisie. Parmi les solipèdes, les chevaux et les mules, mal nourris, et soumis à de grandes fatigues, périssent rapidement phthisiques ; il

en esta peu près de même des ruminants qui, d'un autre côté, sont également sujets à des pleuro-pneumonies mortelles; et l'une des maladies qui tue le plus grand nombre de chameaux, auxiliaires si précieux pour l'habitant des pays du Nil, c'est encore la phthisie. On croit, en général, que c'est à la poussière que cet animal soulève autour de lui, dans sa marche pesante à travers le sol sec et sablonneux de l'Egypte, que revient la part la plus active dans l'étiologie de cette maladie. Les moutons aussi ont fréquemment des tubercules dans le foie, ainsi que dans le poumon. A défaut d'observations plus précises, ces généralités pourront être invoquées néanmoins; elles viendront à l'appui de ce que nous aurons à dire plus loin sur la tuberculose, parmi les populations de l'Egypte.

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