CHAPITRE II
Constitution du sol de l'Egypte.
A une époque reculée, sous les pharaons, les auteurs placent sur les rives du Nil une luxuriante végétation, de riantes campagnes au milieu desquelles s'élevaient des palais et des temples, là où aujourd'hui nous ne trouvons plus que le désert, tout au plus, de loin en loin, quelques vestiges à peine reconnaissables de cette splendeur d'autrefois ; et cependant le sol de l'Egypte n'a pas changé; il était à l'époque de Strabon, comme il l'est encore dans la nôtre, un présent du Nil. C'est une vallée qui, du Sud au Nord, depuis le tropique du Cancer jusqu'à la Méditerranée, court dans une largeur qui, parfois, ne dépasse guère 3 ou 4°° mètres, entre les deux chaînes libyque et arabique qui limitent le désert du Sahara, et les florissantes contrées de l'Asie. Et cependant cette étendue de terre si restreinte a suffi autrefois pour nourrir plusieurs millions d'habitants dans une aisance que les peuples modernes recherchent vainement, et dont nous admirons l'éclat encore aujourd'hui. A quoi cela tient-il ? Le climat aurait-il changé?
L'abbé Mascrier a dit de l'Egypte, il y a un siècle passé : « C'est de ce pays, qui semble avoir été regardé par la nature « d'un œil favori, que les dieux ont fait une espèce de paradis a terrestre. L'air est plus pur et plus excellent que dans « aucun autre endroit du monde. Cette bonté de l'air se com-
« mimique à tous les êtres vivants ou animés qui habitent « cette région fortunée. » Il est juste de rappeler, à cette occasion surtout , que cet écrivain ne s'est inspiré que des notes du consul de France, de Mallet , pour composer son livre; que ce dernier a emprunté la plupart des récits exagérés qu'il débite aux documents des auteurs arabes, qui ont renchéri encore sur ce que les voyageurs ont dit déjà des merveilles de l'Egypte. Au dix-septième comme au dix-huitième siècle, le peuple égyptien était dans l'asservissement et dans l'oppression la plus tyrannique, sous le sabre des mamelouks ; mais, dans cette dernière période de cent ans, ses misères n'ont pas été soulagées beaucoup, et le sang de plusieurs générations a été versé pour apaiser l'ambition des despotes. D'un autre côté, cependant, le Nil n'a pas cessé de grossir chaque année, aux époques ordinaires de ses crues mystérieuses; il n'a pas moins recouvert de ses eaux réparatrices le sol qu'il a formé depuis des millier's de siècles. Et ce sol lui-même a-t-il varié? ce n'est pas ce que les observations modernes sont venues confirmer.
Au point où le Nil franchit la dernière cataracte, s'échappant de son lit de granit, il abandonne pour toujours le terrain primitif. C'est là précisément que commence l'Egypte proprement dite. Dans la partie méridionale connue de son cours, ce fleuve, constitué par ses deux principaux affluents, roule sur les terrains plutoniques de l'époque tertiaire ; c'est en vain que les roches de porphyre, de granit, de chlorite, de quartz, entremêlées de chistes et de mica, s'amoncellent sur son parcours. En Nubie, ses eaux franchissent ces barrières, laissant à peine quelques pouces de limon sur les rives à peu près nues. Le tamarix, le cactus et quelques mim osées, le
dattier, qui n'est même pas constant, forment presque toute la végétation de ces parages. La vallée véritablement fertile ne commence qu'à partir du point septentrional de la charmante île de Philae, au nord du tropique, et, comme nous venons de le dire, à la limite extrême de l'Heptanomide des pharaons.
Le premier jardin et l'un des points les plus pittoresques que forme le fleuve égyptien , c'est File d'Éléphantine , qui sort des eaux au milieu des roches granitiques , noires et escarpées sur lesquelles s'élève la ville d'Assouan, l'ancienne Syène qui a donné son nom aux roches primitives qui forment la plus grande partie des assises de son sol. Ce n'est pas cependant qu'on n'y voie, même à fleur de terre , des couches alternantes de schistes , de micaschistes lamellaires , de gneiss, de quartz et de poudingues. Les hauteurs de la rive gauche, les monts libyques , dans ce point, sont surtout plus riches en gneiss, tandis que la chaîne arabique, qui domine la ville de Syène, est surtout formée de granit. C'est dans ces carrières si puissantes, sous le rapport des trois variétés de syénites rose, grise et noire, que les anciens Égyptiens taillaient leurs obélisques, et ces énormes blocs de pierres gravées d'inscriptions hiéroglyphiques dont ils ornaient leurs temples. Des couches alternantes , au milieu de ces terrains primitifs, renferment, outre le feldspath , de la serpentine, du talc , des schistes et de l'amphibole ; dans la chaîne orientale, existaient autrefois, dans les quartz et les couches schisteuses, des pierres fines , telle que l'émeraude, tant recherchée par les empereurs romains, et dont on exploitait encore le gisement il n'y a pas très-longtemps. Le soufre natif, de l'huile de pétrole, existent aussi dans cette
chaîne arabique ; mais vainement les savants de l'expédition française y ont cherché le charbon mùiéral ; cette précieuse couche carbonifère paraît manquer complètement en Egypte, et c'est, pour ce pays , une lacune bien regrettable , puisque celui-ci est également pauvre en bois, et que les autres combustibles laissent tant à désirer.
Si déjà, en Nubie, les anfractuosités des masses granitiques se montrent parfois remplies par du grès , cette couche ne devient réellement dominante qu'au-dessous d'Assouan, dans l'une et l'autre chaînes. Mais elle ne succède pas immédiatement au terrain primitif. En Egypte, comme dans le système des Alpes, où le fait a été signalé tout d'abord par de Saussure, les roches de granit et de gneiss sont surmontées de couches de poudingue quartzeux et grossier, agglutinées assez souvent dans une pâte feldspathique , intermédiaires au terrain primitif, et aux immenses blocs de grès à grains fins qui forment presque exclusivement ces montagnes, ainsi que le fond de la vallée. Ce grès, appelé monumental par les savants de l'expédition française, est assez friable ou tendre , homogène, et formé de gros grains de quartz à base de sédiment calcaire ; son abondance , la facile exploitation de ses carrières qui, en plusieurs points, s'ouvrent sur les bords mêmes du fleuve, n'ont pas peu contribué à la profusion des temples que les pharaons ont construits dans l'ancienne Thébaide. Les seuls débris organiques qu'on y ait trouvés, jusqu'à ce jour, ce sont quelques empreintes de fougères, de plantes dicotylédonées , celles d'une feuille de sycomore et d'une cyclas. Notre collègue de l'Institut égyptien, M. Figari-Bey, a rencontré cependant dans le Reuper trois couches de lignite dont la moyenne contenait, outre
quelques squelettes de poissons et de chéloniens, des cycadées et des troncs d'arbres, les uns pétrifiés, les autres carbonisés.
A partir d'Ombos la vallée du Nil s'élargit, les dépôts d'alluvion recouvrent les terrains transitoires dont les monticules nus s'affaissent, et il se forme alors cette plaine de Thèbes, si renommée autrefois par sa fertilité, par la richesse et la variété de ses produits ; elle étale encore aujourd'hui aux yeux du voyageur ses beaux champs de blé et de doura, ainsi que plusieurs plantations de cannes à sucre. A l'extrémité nord de la Thébaide, au point où le Nil est le plus rapproché de la mer Rouge, à la hauteur de Kéneh , qui n'est qu'à environ 25 lieues du port de Kosseir, la montagne Arabique vient plus près encore du fleuve, en même temps que, sur la rive opposée, la plaine se rétrécit par les sables que les vents du désert y poussent avec une grande constance. Toutefois la chaîne Libyque a maintenant abandonné le Nil, et les fertiles plaines de Siouth se joignent à celles de Minieh , pour se continuer ensuite avec celles non moins riches de Benisouef et du Fayoum. En même temps que la chaîne Arabique se porte vers l'Est, à travers l'isthme de Suez, forme le Mokatam et gagne la mer Rouge, la chaîne Libyque contourne, à l'occident, la plaine de Ghiseh et les trois grandes Pyramides, s'affaisse par degrés, de monticules en monticules, et se perd vers la mer et le grand désert du Sahara.
Si maintenant nous examinons la constitution de ces chaînes de montagnes en Egypte, nous trouvons que le grès tend à remplacer de plus en plus les roches granitiques , au dessous de Syène; qu'il entre même dans une grande propor-
tion dans leur constitution, au nord de cette dernière ville. Ces immenses amas de débris quartzeux forment cependant une couche géologique bien naturelle dont la craie, ou toute la couche calcaire qui est plus ancienne que le grès, remplit, suivant la commission française, des lacunes ou des vallées préexistantes à leur formation. Les calcaires compactes font leur jonction avec les grès dans les environs d'Esneh , mais entre les uns et les autres se trouvent souvent interposées des stratifications ou de simples dépôts de calcaires grossiers, les poudingues et les silex ; des couches de graviers agglutinés avec plus ou moins d'homogénéité recouvrent au contraire les sommets des montagnes de grès. Les plus belles couches de calcaire fin sont presque à nu dans la vallée des Rois; là, dans cette blanche craie, les pharaons ont taillé leurs tombes grandioses qui sont de véritables palais souterrains.
Ces bancs calcaires continuent, dans la chaîne Arabique comme dans la chaîne Libyque, à encaisser la vallée Nilotique, en s'étendant du nord au sud ; les grès ne paraissent que de distance en distance, et plus vers les déserts que du côté du fleuve. Les limites qui séparent ceux-ci de la terre cultivable sont fixées, dans bien des points où les deux chaînes s'écartent, par des amas de cailloux roulés et de graviers comme on en trouve principalement à l'entrée des gorges de ces montagnes.
La terre cultivable qui est réduite à de faibles lisières étendues le long de l'une et de l'autre rives, dans les pays du haut Nil, s'élargit au nord de la première cataracte, après Herment (Hermonthis) ; vers Thèbes, les bords de la vallée divergent de plus en plus, et laissent entre eux un intervalle
qui fournit à la culture environ un myriamètre de terres d'alluvion ; ce territoire gagne encore davantage vers le nord, surtout à partir de Siout; il ne comprend pas moins de 12 kilomètres, au niveau du canal de Joseph et de l'ancien nome du Fayoum qui doit sa fertilité à cette artère collatérale du Nil. Après la bifurcation de ce fleuve, les deux branches subsistantes de Damiette et de Rosette se rendent directement à la mer, en émettant de toutes parts de nombreux canaux qui portent la fécondité au milieu des terres ; mais ces cours d'eau secondaires se trouvent arrêtés par la crête sablonneuse de la côte méditerranéenne de l'Egypte, et leurs eaux se confondent avec celles d'une série de lacs dont les plus grands sont ceux de Burlos, de Menzaleh et les lacs amers.
Derrière cette bande de sable, la base du Delta ne dépasse pas le niveau de la mer; elle n'est protégée même que trèsimparfaitement contre les flots de la Méditerranée qui, pendant les tempêtes et même à l'époque des gros temps, font irruption dans cette partie de l'Egypte. Les atterrissements séculaires, quoique étant continuels aux embouchures du Nil, comme à celles de tous les autres fleuves, sont peu sensibles, à mesure qu'on s'éloigne de ses deux branches existantes ; mais il est hors de doute que le Delta gagne sur la mer, que Rosette et Damiette ne sont plus au bord de la Méditerranée, comme elles l'étaient encore il y a mille ans à peine. Toutefois ces conquêtes ne profitent guère au pays, dont elles ne grossissent pas l'étendue des terres cultivables, toute cette côte d'Egypte ne formant qu'une suite de dunes.
De tout temps, sous les pharaons comme sous les Grecs et les Romains, on avait du sol de l'Egypte une idée assez
nette; Hérodote, Strabon et Pline nous ont conservé les traditions unanimes sur l'histoire physique de ce pays. La commission des savants de l'expédition française a confirmé l'opinion des anciens en l'appuyant de recherches propres et directes ; c'est par elle que nous savons positivement que la surface de la vallée du Nil, à partir des rivages de ce fleuve, est constituée par une première couche de limon, qui est plus ou moins épaisse, à mesure qu'on s'éloigne des rivages et qu'on l'examine plus près des montagnes; qu'elle offre, par place, des profondeurs de 8, 10 et même 12 mètres. Sous cette premièi^e couche en est une autre sablonneuse, peu profonde; puis vient une couche de sables fins quartzeux et micacés semblables à ceux qu'on trouve à Philœ et sur les bords de la mer, principalement entre Rosette et Damiette. Vers les limites du désert se relèvent les bancs calcaires qui forment le lit du fleuve, d'après Dolomieu ; mais ils sont recouverts par des couches superposées, de quelques mètres d'épaisseur, de gravier, de cailloux roulés et de marne.
D'après les calculs des minéralogistes et des géologues de la commission française, l'Egypte, qui comprend en latitude un intervalle de 70 ~, ne renferme que deux millions d'hectares de terres cultivables; personne n'ignore aujourd'hui que toutes ces terres ne sont même pas livrées à la culture. Est-ce que les inondations seraient moins considérables aujourd'hui qu'autrefois? ou bien plutôt n'est-ce qu'une incurie déplorable du système des irrigations qui en est la cause? La dépopulation du pays y est-elle pour quelque chose, ou bien en serait-elle une conséquence fatale? D'autres diront que l'Egypte manque autant de têtes que de bras; que du jour où ce pays n'aura plus dans son sein un peuple
conquis et un peuple conquérant, ses champs ne resteront plus en friche et les canaux porteront la vie jusque dans les déserts.
Les analyses chimiques du limon du Nil, entreprises déjà par Regnault, membre de l'ancien Institut d'Egypte et de la commission des savants de l'expédition française, prouvent que ces dépôts sont identiques aux matières terreuses végétoanimales que le fleuve charrie en plus ou moins grande abondance, suivant l'époque de l'année. Nos collègues de l'Institut égyptien, surtout M. le professeur Gastinel, ont confirmé l'exactitude de ce que nous avançons. Ce dernier chimiste a fait l'analyse des eaux du Nil dans toutes les saisons, et il ne lui a pas été possible d'y découvrir des éléments différents de ceux constatés par la commission française.
Le limon humide et frais est d'un brun noirâtre, doux au toucher, comme gras; sec, il est d'un gris ardoisé, tirant sur le brun, dur, à cassure lisse, laissant apercevoir des grains fins ; il se contracte par la chaleur et durcit. Cette manière de se comporter est d'ailleurs en rapport avec sa composition intime; on peut le considérer comme un silicate d'alumine, puisque cette base y entre pour près de la moitié de son poids. C'est à la grande proportion de cette terre qu'est dû ce phénomène si nuisible à la culture, savoir la gerçure du sol, qui est tellement considérable qu'on trouve des fentes qui ont jusqu'à 75 centimètres et même 1 mètre de profondeur. Sous l'influence d'un soleil ardent, comme l'est celui du milieu de la journée, en Egypte, les terres se fendillent presque aussitôt que les eaux du fleuve sont rentrées dans leur lit. Ce phénomène est cependant moins prononcé dans la basse que dans la haute Egypte, et il s'y montre également
plus tard; cela est une conséquence naturelle de la situation même du Delta et de son voisinage de la mer.
Sous l'influence de cette rétraction des terres, il arrive deux choses également fâcheuses pour les graines qu'on y sème : dans la partie rétractée, la semence ou la racine de la plante est comprimée, resserrée et comme étouffée, et cette expression convient d'autant mieux qu'il est difficile, si ce n'est complètement impossible, à l'air de pénétrer un sol aussi compacte; les radicules ne trouvent guère moyen d'y serpenter pour aller puiser les aliments nécessaires à une belle végétation. La semence est-elle sur les bords du bloc de terre, sa racine, se portant vers la périphérie, pénètre dans la crevasse, et, n'y trouvant pas d'aliment, elle s'étiole et meurt; le plus souvent aussi, si la plante n'a pas d'autres racines chevelues, celle-ci périt à son tour. La semence qui tombe dans la crevasse même est complètement perdue. Pour remédier à ces inconvénients, il faudrait travailler la terre plus souvent et superficiellement, après la retraite des eaux ; il faudrait surtout la modifier légèrement dans sa composition en y mêlant un peu de sable, principalement du sable calcaire. Mais la main-d'œuvre fera longtemps encore défaut en Egypte; l'intervention d'un art ou d'une industrie, dans ce pays, est une chose inouïe et qu'on n'obtiendra que trèsdifficilement sans une impulsion puissante et continue.
La nature argileuse du limon du Nil a été utilisée de tout temps, dans certaines localités des environs de Siout, de Kéneh et d'Assouan, pour la fabrication de vases poreux en terre séchée simplement au soleil, lesquels, sous le nom de bardaques ou de gargoulettes ou goulets, servent à rafraîchir l'eau; ils la maintiennent, en effet, à une température
assez basse, surtout au milieu des chaleurs de la journée. D'autres vases terreux, de plus grands calibres, appelés balasses, sont employés à la conservation du beurre ; d'autres plus grands encore, en forme de petits tonneaux, confectionnés également en terre légèrement cuite, servent à filtrer l'eau du Nil qu'on boit en Egypte. Ce sont là des ustensiles que nous recommandons surtout aux voyageurs; ils obtiendront par leur usage une eau d'une limpidité et d'une transparence de cristal, en même temps que celle-ci sera maintenue à une température bien inférieure à celle de l'air ambiant.
Les Egyptiens confectionnent encore, avec leurs argiles, des pipes, des tasses de différentes grandeurs, de petits objets de fantaisie, dont quelques-uns sont de couleur ocreuse, tirant plus ou moins sur le jaune, coloration due à la présence de l'ocre ou oxyde de fer hydraté, dans le limon; celui-ci renferme aussi de la silice, des carbonates de chaux et de magnésie. M. Lassaigne y a trouvé également de l'acide ulmique et des matières azotées; le professeur Vogel, de Munich, y aurait même constaté i pour ioo d'azote. Ainsi, il résulte de toutes ces analyses que le limon du Nil renferme des détritus organiques, des bases unies à l'acide carbonique, du fer et des produits ammoniacaux, conditions essentielles pour une bonne culture. Qu'y a-t-il donc d'étonnant que les céréales, le blé surtout, le doura ou le mais, les fèves, le lin et le coton, etc., prospèrent en Egypte?
Nos lecteurs ne seront pas médiocrement étonnés de ne point voir figurer dans ces analyses la soude, surtout quand ils ont connaissance de l'existence des grands lacs de natron, dans le centre même du Delta. Cela n'est cependant pas en opposition flagrante avec les opinions qu'on a sur la formation du Delta
par des dépôts successifs du Nil, qui a repoussé les flots en même temps que les sables de la mer. Il existe d'ailleurs, dans les eaux du Nil, du chlorure de sodium; on en trouve dans les infiltrations de la basse Egypte. D'un autre côté, Berthollet a reconnu et démontré qu'il suffisait de la présence du carbonate de chaux, du chlorure de sodium, de l'eau et de la chaleur, pour produire dans les lacs de natron, sur l'une des rives, du carbonate de soude, et sur l'autre du sel marin. Ces vastes laboratoires où, d'après cet illustre chimiste, la nature prépare une immense quantité de soude, sont à peu près complètement abandonnés aujourd'hui. Et l'exploitation à laquelle les membres de l'Institut d'Egypte songeaient, il y a soixante ans, est encore à faire, comme bien d'autres choses, dont ces savants auraient désiré doter ce pays.
Il ne peut entrer dans nos vues de discuter sur la proportion de limon déposée, chaque année, par les eaux du Nil, encore moins sur l'exhaussement séculaire du sol de l'Egypte; nous nous bornerons à indiquer, en ce moment, les changements annuels et les crues mystérieuses de ce fleuve. Chaque année, peu après l'époque du commencement des pluies tropicales, le Nil commence à grossir. Celles-ci tombent, en Abyssinie, déjà en avril, et à Chartoum, en mai; plus haut, vers le 4me degré de latitude Nord, elles coïncident le plus ordinairement, suivant notre collègue, M. d'Arnaud-Bey, avec le mois de février. Aussi dans le Soudan, on s'aperçoit de l'accroissement des eaux du Nil dès le milieu, ou vers la fin du mois de mars, tandis que la crue n'est réellement sensible, au Caire, que trois mois plus tard. Le Nil monte ainsi, depuis le solstice d'été jusque vers l'équinoxe d'automne ; puis il met neuf mois à descendre, pour remonter de nou-
veau l'année suivante. La crue est annoncée, dans la haute Egypte, comme sur tout le parcours du fleuve, par une modification de la couleur de ses eaux ; de brun jaunâtre qu'elles étaient pendant la baisse, elles deviennent subitement d'un vert prononcé, vei^t de choux, vert pomme et même vert émeraude. Il n'y a plus de doute , d'après nos recherches récentes sur la coloration verte des eaux du Nil , "que cela ne tienne uniquement à la présence de la chlorophylle de plantes aquatiques, de conferves, d'algues, etc.; cette teinte est transmise même aux infusoires qui nagent dans ces eaux. Pendant les basses eaux, M. d'Arnaud a trouvé le fleuve Blanc, au-dessus du iome degré, littéralement couvert d'une exubérance de végétation ; les premiers flots de la crue rencontrent ces plantes sur leur parcours et les entraînent avec eux. Il se fait une espèce d'infusion végétale qui donne lieu à la modification de la couleur des eaux du Nil, laquelle disparaît et fait place à la coloration normale, dès que les éléments cellulaires, imprégnés de la matière colorante des plantes, sont complètement décomposés.
C'est aux époques des hautes eaux que les anciens Égyptiens, leurs pharaons en tête, aimaient à se réfugier dans leurs palais flottants du Nil ; ils y trouvaient un abri contre les ardeurs d'un soleil d'été; ils y passaient ordinairement les mois de juin, de juillet, d'août et de septembre. En même temps qu'ils jouissaient, sur le Nil, d'une certaine fraîcheur, comparativement à leurs habitations de la vallée, ils remplissaient un pieux devoir de pèlerinage. Aujourd'hui ces fêtes et réjouissances publiques n'existent plus; les voyages de la haute Egypte ont toujours un intérêt de commerce ou de spéculation ; ils sont entrepris aussi comme voyages d'agrément,
ou exécutés dans des vues scientifiques ou artistiques. Il arrive également que des malades ou des valétudinaires sont expédiés sur le Nil, pendant la saison d'hiver.
D'après ce que nous venons de dire, on comprend facilement que les inondations ne se font pas à la même époque , dans toute la vallée du TNil ; pendant que les digues sont rompues dans la haute Egypte, en mai et en juin, elles ne le sont dans le Delta que du 1 5 au a5 août, après la rupture du Chalige, la grosse digue du Caire. De là vient naturellement que les eaux séjournent plus longtemps sur les terres de la basse que de la haute Egypte. Les semailles aussi commencent plutôt dans la Thébaïde que dans le Delta, et la moisson y est également plus précoce. Nous serons conduits plus loin à invoquer ces inondations tardives et prolongées ; l'existence des flaques d'eau croupissante dans le Delta, permet d'expliquer les ravages de la malaria qui y règne, presque chaque année, dans l'arrière-saison.
Ainsi le plus grand bienfaiteur de l'Egypte, c'est bien le Nil ; sans lui ce pays, ojli il ne pleut presque jamais, ne serait qu'un désert de plus à ajouter à tous ceux qui existent déjà en Afrique. Le Nil, ce dieu des anciens Egyptiens, n'est pas seulement la source de tout ce vaste système d'irrigation, il charrie aussi les couches récentes du sol ; il répare les pertes d'une année par de nouveaux dépôts, et pourvoit à la fertilité de l'année suivante ; c'est ainsi qu'on peut dire que ses eaux se fécondent elles-mêmes.