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CHAPITRE V

THÉORIES DIVERSES ÉMISES SUR LA GENÈSE DU COLOBOME CONGÉNITAL DES PAUPIÈRES

La première théorie que nous trouvions sur cette malformation est celle de Heyfelder (10), 1831.

« Le colobome de l'iris, dit-il, est dû à un arrêt de développement : ce qui est démontré par la coïncidence de ce colobome avec la fonte de la paupière, de la lèvre et de l'arcade sourcilière. L'œil atteint de colobome représente l'œil des jeunes embryons de tortues et de lézards, et ce fait rentre dans la catégorie de ceux qu'ont invoqué Meckel et Walther pour soutenir que l'homme passe durant la vie fœtale par la série des formes animales.

« Beaucoup de médecins ont constaté l'influence des émotions et des souffrances sur le développement de l'embryon. L'arrêt de développement s'explique

bien par une paralysie subite de la puissance formatrice, et dans notre cas (IIF observation citée), l'influence de l'émotion paraît hors de doute. »

Ammon (15), en 1835, prétend que le bec-de-lièvre est causé par un arrêt dans la réunion des deux segments qui constituent la lèvre supérieure chez le fœtus. L'existence du colobome palpébral s'expliquerait difficilement d'après ce mode ; car on n'a jamais constaté dans aucune période de la vie intra-utérine que la paupière fût formée de deux lambeaux analogues. Il paraît donc démontré que le hlepharo-coloboma provient d'un vice de formation « vitiumprimœ formationis. »

Ryba (16), 1838, admet que toutes les parties du système cutané, qui, jusqu'au parfait développement du fœtus, restent exposées à la surface du corps, acquièrent peu à peu la structure de la peau bien déve] oppée , tandis que , au contraire , les parties de ce système qui se renversent en dedans, ou sont couvertes comme la conjonctive l'est par les replis palpébraux, se transforment en membranes muqueuses. Si les paupières ne se ferment pas complètement, s'il y a un colobome de la paupière supérieure, ainsi que dans le cas d'Ammon, une partie de la conjonctive reste à découvert et prend les propriétés des téguments externes.

Desmarres (25), 1854, dit que cette difformité est due à un arrêt de développement.

0. Hegker(35), 1863, rapporte qu'aucune explication satisfaisante n'a pu être encore donnée de la formation du coloboma de la paupière. Les fissures de l'iris sont bien autrement communes, et il est impossible d'établir un lien entre elles dans l'histoire de leur développement.

Si le coloboma de l'iris et de la choroïde, le bec-delièvre, la fissure palatine, peuvent être considérés comme dus à des arrêts de développement, la fissure de la paupière ne saurait être rapportée qu'à un vice .« primœ formationis ».

Manz (41), 1868, admet une toute autre théorie : « En efi'et, dit-il, si l'on se reporte pour l'intelligence de cette malformation au travail d'Ammon, on verra que la paupière supérieure n'est à aucun moment double et qu'elle se développe par un bourrelet unique, circulaire et continu avec la paupière inférieure. Lorsque l'angle* interne de ce bourrelet s'est fixé à l'orbite et que le globe oculaire s'est enfoncé dans la cavité orbitaire, il s'est formé une fente horizontale qui sera plus tard la fente palpébrale.

Nous considérons donc qu'il a dû se faire primitivement une adhérence de la peau avec la cornée et que c'est cette adhéi'ence qui a empêché l'évolution normale de la paupière. » Il s'agit donc d'un fait d'hétérotopie avec hypertrophie du bourgeon tégumentaire de la cornée.

Quant A M. de Wegkkr (i'-^), 1869, il rapporte ce vice de conformation à un arrêt dans la trausfor-

malion histologique. La peau, qui doit devenir conjonctive, est restée pendant un espace de temps plus au moins long à l'état de derme. Il appuie cette opinion sur la présence d'une partie du derme persistant sur le globe oculaire ou au moins sur une altération de sa surface qui se rencontre on peut dire presque toujours. En 1880, dans la nouvelle édition de son traité d'ophtalmologie (de Wecker et Landolt) de Wecker essaye de réfuter Manz en lui disant que la discussion ne peut avoir de base solide tant que la formation des paupières, et particulièrement celle de la conjonctive bulbaire ne seront pas mieux connues. Manz, dit-il, tient à la métamorphose hétérotopique, comme point de départ d'un arrêt de développement ; nous ne jugeons pas que nous devions jusqu'à présent renoncer à notre interprétation, attendu que nous n'avons pas à soutenir que ce qui recouvre le globe oculaire soit, sous tous ses rapports histologiques, un tégument analogue à la peau, que nous n'avons pas soutenu que la transition de ce tégument en muqueuse fut une métamorphose régressive, et qu'enfin nous pensons que pour la transition insensible du derme en muqueuse, il se trouve en embryogénie de nombreux exemple.

Gilette(49), 1873, pense que le colobome, dont il donne l'observation, ne saurait être, en raison de sa symétrie parfaite, le résultat d'une maladie intrautérine, et qu'il reconnaît, sans contredit, pour cause un arrêt de développement d'une partie limitée de la face, plus spécialement l'absence de soudure la plus interne de la fente branchiale supérieure.

A propos d'un cas de brides cutanées sur la cornée d'un fœtus né dans son service, Polaillon (communication faite à la Société de Paris, 1874), rend compte de cette anomalie par la persistance d'un état transitoire dans le mode de formation du globe de l'œil. La fente oculaire, ou plutôt le repli cutané qui est destiné à former le cristallin, au lieu de disparaître comme à l'état normal, a persisté chez ce fœtus, qui porte d'ailleurs d'autres monstruosités. C'est donc la persistance et l'hypertrophie de ce repli cutané qui explique la présence de deux brides de peau reliant la cornée à la partie supérieure et interne du tégument voisin du grand angle de l'œil.

Talko (53), 1875, se refuse à rapporter son cas à une inflammation intra-utérine, à cause de la membrane blanche située au bord de l'iris, qui présente une adhérence aveo la tumeur dermoïde supérieure, tumeur immobile, offrant l'aspect d'une cicatrice.

TiLLAux (59 bis), 1878, dans son Traite anatomie topo graphique, donne ainsi l'explication de ce vice de conformation :

« La fente oculaire, dit-il, vient s'ouvrir en avant dans une sorte d'hiatus compris entre les bourgeons maxillaires supérieurs. Les bords de ce sillon, de cette gouttière qui unissent l'angle interne de l'œil à l'hiatus intermaxillaire, forment, en se repliant, le sac lacrymal et le canal nasal (d'après Koellikcr et Goste). Si cette involution n'a pas lieu, il restera une fente à l'angle interne de l'œil, où la paupière ne

pourra se développer, fente qui constitue le colobome congénital des paupières. »

A la suite d'une communication, faite à la Société de chirurgie de Paris, par Lannelongue (1881), d'un cas de bec-de-lièvre et de fente verticale des quatre paupières, Pozzi (65) dit dans la discussion, qu'il y a une connexité entre le bec-de-lièvre et les malformations de l'œil. L'embryogénie en fournit la clef. Le défaut d'oblitération du sillon intermédiaire au bourgeon fronto-nasal et au bourgeon maxillaire supérieur explique ces faits curieux de bec-de-lièvre compliqué de quelque disposition anormale atteignant l'œil ou les téguments entre la bouche et la fente palpébrale. . . La fente ici se dirige vers l'orbite qu'elle atteint même ; cela seul permet d'affirmer qu'il s'agit d'une persistance de la fente naso-maxillaire, fait bien connu aussi et dont les exemples sont nombreux. Par suite, son extrémité inférieure doit partir du bord libre des lèvres, et non de la commissure, au niveau de la suture de l'os incisif avec le maxillaire.

M. PoLAiLLON, ajoutait Pozzi, a fort bien expliqué l'origine de la bride fibreuse qui, dans le cas présenté par M. Lannelongue, part du fond de la fente labiogénienne, et après avoir adhéré à la cornée, se continue avec l'enveloppe du cerveau exencéphalié. Je ferai seulement remarquer ceci : cette membrane représente, pour ainsi dire, une portion persistante du feuillet externe du blastoderme ; or, c'est par ce feuillet qu'est formée l'enveloppe du cerveau avant

son ossification ; il n'est donc pas étonnant qu'ici elle se continue avec lui : il y a persistance des rapports embryonnaires.

M. PoLAiLLON, à propos de cette observation, s'exprime ainsi :

« J'ai vu, il y a trois ou quatre ans, un fait analogue sur un fœtus exencéphalien. Du centre des deux cornées partait un tractus blanchâtre, d'aspect cutané, qui se rendait vers le nez. Cette difformité ne peut être attribuée qu'à un arrêt de développement de l'œil et des parties voisines. Elle remonte au début de la vie embryonnaire; caries bulles oculaires apparaissent peu de temps après l'encéphale et se forment aux dépens de la cellule cérébrale antérieure ; mais, d'après la théorie de Husghke, le tégument s'enfoncerait au milieu de la partie antérieure de la vésicule oculaire, comme un sac dont l'ouverture se resserrerait de plus en plus et finirait par se séparer de la cornée. C'est le vestige de cette disposition transitoire qu'on retrouve dans les tractus dont il est question en ce moment. »

Le D' NuEL (66) u'admot pas, pour l'explication do cette anomalie congénitale, que la non-involution delà portion de peau, qui constitue le lambeau préoculaire, soit donnée comme fait primordial.

Il ne saurait être question d'une non-involution. Vers la fin du second et vers le commencement du troisième mois de la grossesse, la peau embryonnaire ressemble plutôt à une muqueuse. Les papilles, lescheveux, etc. , ne se développent queplustard.

Pendant le troisième mois, la peau s'élève autour de cornée, en un pli circulaire qui conduit à la formation des paupières. La fente, d'abord circulaire, s'allonge dans le sens transversal. Puis les deux paupières se soudent ensemble, pour ne se séparer qu'un peu avant la naissance.

Si, pour une raison ou pour une autre, une partie de paupière ne s'avance pas au-devant de l'œil, alors une partie du tégument externe, qui devrait se transformer en conjonctive, est à nu et exposée à toutes sortes d'influences extérieures; humeur aqueuse, air, etc. En outre, la compression exercée par les paupières fermées fait défaut.

D'après Manz, dit-il, les paupières ne se composent jamais de deux parties séparées qui se soudent plus tard, l'arrêt de développement ne peut être invoqué pour expliquer le colobome palpébral.

Il est d'avis que le fait, qu'à aucune période on n'a vu la paupière composée de deux moitiés, n'est pas une preuve péremptoire, attendu que la formation de la paupière n'est connue que dans ses grands contours.

Le colobome sourcilier fournit quelques indices relatifs à la genèse du colobome palpébral. M. Nuel croit pouvoir conclure, avec un très haut degré de probabilité, que les parties manquantes, cils, paupières, sourcils, ne sont pas assez descendues. Il faut attendre que des recherches embr3''ologiques fournissent de plus amples éclaircissements.

Etant admis que la languette de cheveux, signalée au-dessus du rolobomo sourcilier, a quelque lien

géiiésique avec le colobome palbébral, il n'est pas probable qu'elle soit toujours visible, surtout quand l'anomalie palpébrale est peu marquée. Elle se trouve, dans le cas de Nuel, un peu en dehors de la bosse frontale, au-devant de l'oreille, dans l'angle rentrant que fait la limite antérieure des cheveux chez un individu bien constitué.

Les choses sont donc telles qu'il est permis de se demander si cet angle n'a pas un rapport génésique avec la formation des sourcils. A différentes reprises, on a signalé la coïncidence des dermoïdes avec le colobome palpébral.

Cette complication s'explique très bien si l'on admet les déductions de Nuel. Un colobome assez prononcé au début peut se combler plus ou moins vers la fin de la vie intra-utérine, ou même dans l'enfance; la partie conjonctivale restée à nu pourra se développer encore plus cj^ue dans le cas relaté, se couvrir par exemple de poils.

Ensuite, si le colobome tend à se combler, les pau- ])ières compriment le lambeau de peau, le déplacent, le soulèvent et le rendent finalement semblable à un polype pédiculé. Il peut se faire qu'à la suite d'une occlusion défectueuse des paupières, la conjonctive prenne les caractères de la peau on des verrues, et que cette occlusion se complète plus tard, mais trop tard pour faire disparaître l'anomalie : de là dermoïdes conjonctivaux.

M. \'an Duyse (72), 1882, après avoir publié une observation de bride dermoïde oculo-palpébrale et de

colobome partiel de la paupière, et fait une longue dissertation au sujet de la genèse de ces malformations, conclut ainsi :

Le colobome de la paupière est dû à une adhérence pathologique intra-utérine circonscrite entre l'amnios d'une part, et le tégument externe qui recouvre chez Tembrjon la vésicule oculaire, d'autre part.

Cette adhérence entrave partiellement le développement normal de l'une des paupières ou de toutes deux.

Le dermoïde épibulbaire, qui accompagne dans la" majorité des cas l'anomalie palpébrale, correspond au point où une bride amniotique circonscrite demeure soudée avec la membrane qui s'étend audevant de l'œil fœtal (type dans l'observation de Wecker).

Les dermoïdes en question, s'observant également sur la paupière (Talko A, Ryba) et dans la région sous-sourcilière (Sleigii) expliquent les fissures de la paupière correspondante par leur seule position, lorsque l'œil est indemne de toute lésion. Ils n'excluent pas la présence d'antres productions dermoïdes sur le globe oculaire (Talko B).

S'il n'existe aucun dermoïde ni sur l'œil, ni sur les paupières (Pfujoer), c'est que la cause productrice du colobome palpébral peut avoir disparu de bonne heure, ne laissant que peu ou pas de trace de son existence sur l'œil ou sur son pourtour (rupture précoce de l'adhérence).

Les fissures de la paupière, déterminées par des

brides oculaires palpébrales (Bruns), n'excluent nullement l'existence des atrophies partielles et des fissures de la face que l'on observe en coexistence avec elles (bec-de-lièvre, fente faciale oblique, etc.), soit qu'elles aient été déterminées par ces adhérences circonscrites, soit qu'à leur tour des adhérences de l'amnios avec des fentes embryonnaires de la face aient produit des troubles d'évolution dans les paupières et leur voisinage. L'observation directe nous montre d'une part les brides oculaires encore en place et de l'autre, des restes d'amnios flottant sur les bords irréguliers de fentes faciales persistantes chez le fœtus.

M. Pfluger (1883) publie une seconde observation de colobome, et, à propos de ce cas, il donne un aperçu des cas réunis par Van Duyse.

« L'hypothèse de Van Duyse, que le colobome palpébral, dit-il, ainsi que le dermoïde épibulbaire doit son développement à une adhérence pathologique circonscrite de l'amnios avec le tégument de la vésicule oculaire paraît mieux, que tout autre hypothèse, s'appliquer au cas que je viens de publier. »

Quant à Osio (1883), il considèi-e le colobome plutôt comme une inflammation pendant la période d'évolution des paupières que comme un arrêt de développement.

Vassaux (1883) admet aussi comme cause primordiale l'adhérence anmiotique, mais cette adhérence jouera un rôle tout spécial. « Elle arrêtera les

bourrelets palpébraux dans leur mouvement de descente ; les deux épithéliums, une fois en bourrelets au niveau de l'adhérence, se trouveront en contact, et rien ne s'opposera à ce qu'une soudure entre la paupière et le bulbe se produise, de même que se produit la soudure des deux bourrelets palpébraux quand ils viennent à se rencontrer. Mais le mésoderme arrêté au niveau de la bride ne se développera pas moins, et son extension ne pourra se faire que suivant la soudure épithéliale. Il va donc repousser peu à peu ces cellules et former un bourgeon qui s'invaginera sous la conjonctive. Le dermoïde sera alors formé, et il sera constitué par le bord libre de la paupière comme semble le démontrer l'existence de pigment à la surface du derme. »

Ainsi, ce ne sont plus les débris de l'adhérence amniotique qui constituent le dermoïde, mais bien une portion du bord palpébral, soudé à la cornée et invaginé sous la conjonctive. Cette théorie semblerait exphquer comment le bourgeon invaginé pourra être assez solidement fixé au bulbe, pour arrêter le mouvement d'ascension de la paupière et déterminer la formation d'un colobome avec lambeau adhérent, comme dans le cas de Manz.

M. PiGQuÉ (91), 1886, dans sa thèse d'agrégation, se demande si c'est un simple arrêt de développement. Mais à aucune époque, comme le fait fort exactement remarquer- Manz, la paupière supérieure n'est formée de deux moitiés. Force est donc d'admettre que, dans ces cas d'anomalie, la formation de la paupière a

rencontré une résistance spéciale. Il examine ensuite les opinions de Manz et de Vecker, celles de Nuel, de Ryba et de Polaillon, pour arriver aux théories émises par Van Duyse, Vassaux et Gallenga, puis il ajoute : « Que les paupières soient non seulement soudées entre elles, mais aussi soudées à la cornée, d'après le mécanisme de la compression de l'amnios sur l'embryon, et elles ne se rétracteront pas au niveau de cette membrane au moment où s'ouvrira la fente palpébrale. Les parties latérales se sépareront forcément de la partie médiane immobilisée et l'on sera en présence d'un cas analogue à celui de Lannelongue : bride comprise entre les bords d'un double colobome vertical et allant du péricrâne à la peau de la joue en s'insérant au bulbe oculaire ; si une seule paupière est adhérente, le colobome sera simple. »

Si l'on considère les cas de colobomcs isolés, c'està-dire ne s'accompagnant pas de dermoïdes, on peut les diviser en deux groupes, suivant qu'ils siègent à la paupière supérieure ou à l'mférieure. Lescolobomes de la paupière inférieure coexistent pour la plupart avec des becs-de-lièvre de la lèvre supérieure et reconnaissent la même cause qu'eux. C'est ainsi que dans les cas de Pblveï et de Kraske, on trouve nettement indiquée l'existence d'un sillon partant de la fente palpébrale et aboutissant à la lèvre également divisée.

Parmi les colobomes isolés de la paupière supérieure, nous trouvons les deux cas de Mayor et de Streatfield, dans lesquels sont signalés deux lam-

beaux, l'un d'aspect conjonctival, l'autre d'aspect cutané, pendant entre les bords delà fente. Ne seraiton pas autorisé à voir dans ces lambeaux des vestiares de brides autrefois adhérentes à la cornée comme dans le cas de Manz.

Quant aux autres cas, doit-on les rapporter à une ancienne adhérence qui n'aurait pas laissé de traces ou n'aurait, comme dans certaines observations, laissé que des taches insignifiantes sur la cornée ? Ou bien ne sont-ils que la conséquence de soudures partielles des paupières entre elles, l'une des paupières entraînant une portion de l'autre au moment de leur séparation ?

M. Sghiess-Gem(jseus (92), 1887, à propos d'un cas de colobome qu'il publie, s'exprime ainsi :

« Gomme on le sait, les opinions sur le colobome des paupières sont très diverses. Pendant que les uns le regardent plutôt comme un arrêt de développement, les autres le considèrent comme un vice de formation.

Mon cas milite évidemment en faveur de la première opinion, car on doit naturellement considérer comme appartenant aux arrêts de développement les déformations de la pupille et de la face jointes à celles des paupières. Cette opinion me semble du moins plus naturelle que de ne voir dans le colobome des paupières que des complications accidentelles. Je ne puis affirmer avec certitude si le trouble delà cornée gauche est un trouble congénital ordinaire, ou s'il est, ainsi que l'aplatissement de la

chambre antérieure et la distension en haut de la pupille, le résultat d'une inflammation fœtale. La tension du globe oculaire gauche ne donne aucune indication là-dessus. Quant à la question de savoir s'il s'agit d'un arrêt de développement ou d'un vice de formation, il faut naturellement tout d'abord s'entendre sur ce que l'on désigne par arrêt de développement. Gomme Manz le fait très bien remarquer, on ne saurait admettre pour le colobome des paupières la même hypothèse que pour le colobome de l'iris' ou de la choroïde ; car on ne connaît aucun moment où la paupière se forme en deux parties différentes. Il faudrait cependant adopter une cause pour expliquer pourquoi il ne se forme pas, dans une partie de la paupière, des bords ordinaires, munis de cils et de glandes et pourvus de tarse. Il y a donc un arrêt dans ce processus normal. Cet arrêt provient-il des modifications du globe oculaire qui se trouve placé derrière et sur lequel les paupières devraient se rejoindre en haut et en bas? L'apparition fréquente sur la surface bulbair-e de dermoïdes, tantôt libres, tantôt pourvus d'appendices en forme de pince, pourrait être invoquée en faveur de l'opinion que nous exposons.

« D'après Ammon, nous savons aussi que la réunion de la paupière inférieure avec la supérieure, c'ust-àdire leur soudure, précède la formation des glandes, des cils et du tarse. Si donc, des modifications de la surface bulbaire, comme le serait, par exemple, une inflammation, et que nous pouvons nous représenter

comme ayant ime action temporaire, étaient à même d'empêcher une formation définitive, les paupières pourraient, en certains endroits, se former normalement et faire défaut dans d'autres, ou ne pas parvenir à se réunir, et en même temps perdre la faculté de se garnir de cils, de glandes et de tarse. A cause des rapports histologiques des dermoïdes avec la peau, on acceptera plutôt que les parties qui appartiennent au bulbe et celles qui couvrent la paupière ont la même origine. Les cas observés par Horner et Manz, où, à côté des dermoïdes, des ponts de peau réunissent directement la paupière et le bulbe, militent aussi beaucoup en faveur de cette hj'-pothèse. Si Ton préfère appeler cette modification ou formation un vitium primœ formationis , je ne m'}'^ oppose pas. L'oeil gauche, avec sa cornée légèrement opacifiée et sa chambre antérieure légèrement aplatie, aura certainement traversé, dans la vie fœtale, une période d'inflammation qui peut avoir eu sur la formation du bord ciliaire, que je regarde comme la source de l'humeur aqueuse, une inflammation déterminante, un arrêt de développement et de croissance. La nature et la coloration de l'opacité de la cornée indiquent plutôt un processus inflammatoire, car les taclies congénitales ordinaires de la cornée présentent plutôt une légère teinte bleuâtre qui manque ici complètement. Comme nous l'avons remarqué plus haut, on ne peut cependant rien conclure de certain. »

Quant à Mf)RiAN (1887), on a vu que parmi les observations qu'il publie figurent trois cas de colo-

— lao —

bomo. Sur les trento-six cas qu'il donne d'occlusion défectueuse de la fente oblique de la face, il j en a vingt-trois dans lesquels on rencontre des altérations des paupières. Malgré cela, il ne se prononce nullement sur la nature habituelle du colobome, son travail étant fait dans un autre but.

Enfin, M. le professeur Panas, en juillet 1887, à propos d'un cas de colobome congénital de la paupière supérieure de l'oeil, qu'il présente à sa clinique, s'exprime ainsi sur le développement de cette malformation :

« Pour expliquer l'existence de cette fissure, on invoque do nombreuses théories : par analogie avec la fissure labiale qui constitue le becde-lièvre, on a voulu voir ici un phénomène analogue, un arrêt de développement, et l'on a dit que le colobome était le bec-de-lièvre de la paupière.

Or, la lèvre supérieure est formée par trois bourgeons, deux latéraux et un médian, qui descend sur la ligne médiane pour se souder aux deux autres, afin de constituer une arcade à convexité antérieure. Si le travail de jonction du bourgeon médian intermaxillaire s'arrête ou ne s'accomplit pas d'un seul ou des deux côtés, il persiste h ce niveau une ou deux fentes qui constituent le bec-do-lièvre simple ou le bec-de-lièvre double.

Lorsque l'absence de suture porte, en même temps que sur la lèvre, sur la mâchoire supérieure, l'arcade dentaire, la voûte palatine, ou a le bec-de-lièvre compliqué, la gueule-de-loup, l^n est-il de même pour les paupières ?

On l'a cru autrefois. Or, celles-ci ne se développent pas par deux moitiés latérales ; mais par deux anneaux circulaires qui apparaissent vers le troisième mois, qui vont de la périphérie au centre, recouvrant le globe oculaire.

Vers la fin du troisième mois, elles se soudent par leurs bords etl'œil est ainsi sous-cutané. Il reste en cet état jusqu'à la fin de la gestation. Chez certains animaux, le chat, par exemple, le décollement des paupières ne s'effectue même qu'après la naissance.

Cette soudure des paupières se fait seulement par l'accolement de leur revêtement épithélial.

Lorsque le décollement ne se fait pas à la naissance, on a la suture congénitale des paupières, ^i le décollement est incomplet, on observe la microblépharie.

En admettant ce mode de développement, nous ne pouvons invoquer le mécanisme du bec-de-lièvre, par arrêt dans l'évolution, puisque l'état que nous observons ne'correspond à aucun état antérieur.

Si nous nous rappelons que la fente siège plus souvent en haut qu'en bas, qu'elle ne se fait pas vers l'angle interne mais au milieu de la paupière, qu'elle est aussi variable dans son étendue que dans son siège, nous devons admettre qu'il s'interpose à un moment donné, un obstacle qui gêne le développement et l'occlusion des paupières.

Partant de cette *tdée de l'intervention d'un corps voisin, il faut chercher à déterminer quel peut être ce corps. »

Après avoir envisagé les théories de Wegker, de Manz et de Polaillon, M. le professeur Panas ajoute :

« L'explication la plus vraisemblable, la plus ingénieuse est celle qu'a proposée en dernier lieu Van DuYSE, de (xand. Il pense qu'au moment où l'oeil est ouvert, alors qu'il est encore dans le capuchon amniotique, et que les paupières n'existent pas, des adhérences anormales et pathologiques s'établissent entre l'amnios et la surface du globe. Cette bride amniotique empêche l'évolution des paupières.

Elle-même se transforme peu à peu en peau et alors, rien d'étonnant à ce qu'elle persiste, même après la naissance. Dans d'autres cas, elle disparaît à un moment donné après avoir empêché l'occlusion des paupières et déterminé la production du colobome. Gomme elle ne peut se détacher complètement delà cornée, on voit persister sur celle-ci une plaque scléreuse.

Enfin, dans certains cas, la bride peut se décoller d'assez bonne heure pour qu'il n'y ait pas de colobome ; mais le dermoïde de la cornée n'en persiste pas moins.

Si cette pathogénie est la vraie, elle explique le cas de notre malade, chez qui, outre le colobome, nous trouvons une opacité de la cornée qu'expliqueraient parfaitement des adhérences intra-utérines. Plus on réfléchit, plus on trouve cette explication satisfaisante.

Il est d'ailleurs impossible d'eu trouver d'autre, à

moins d'admettre une adhérence entre la peau, la conjonctive et les milieux de l'œil. Cette explication est peu soutenue, attendu que l'œil a déjà évolué lorsque les paupières commencent à se former.

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