VIII. Saint Augustin
Saint Pierre Ghrysologue.
Déjà nous avons eu l'occasion d'exposer celle de saint Augustin sur la constitution de l'Église. Quand le grand docteur d'Hippone a excusé la résistance de saint Cyprien au décret du pape saint Etienne par ce motif que la question en litige n'avait pas encore été jugée par un concile général; quand il a reconnu que les donatistes, condamnés par le Pape, pouvaient recourir au concile général, quand il a affirmé que l'hérésie pélagienne était définitivement proscrite par le jugement des évêques, confirmé par Rome, avec l'assentiment de l'Église universelle; il a évidemment déclaré qu'il mettait le Pape avec les évêques au-dessus du Pape tout seul. Cette doctrine exclut, avec la monarchie pure et indivisible du pontife romain, son infaillibilité absolue et séparée, qui n'est qu'une autre forme de la monarchie absolue. Tous les passages où saint Augustin rend hommage au Siège apostolique et proclame ses droits et son autorité, doivent donc être entendus d'après la doctrine générale du saint docteur, et dès lors ils ne peuvent fournir au système absolutiste un argument sérieux !,
Le lecteur n'aura pas oublié peut-être une lettre très-remarquable écrite par saint- Pierre Chrysologue à Eutychès, lettre que nous avons citée dans le cinquième chapitre du second livre de cet ouvrage 2. Le saint évêque de Ravenne exhorte Eutychès à se
1 Voir t. Ier, liv. il, ch. II, p. 458, et liv. m, ch. xiv, p. 514,
2 Voir t. ï«, p. 214, 215.
soumettre au jugement du Saint-Siège, « parce que, dit-il, Pierre, qui vit toujours et préside dans son siège, enseigne la vraie foi à ceux qui la cherchent. »
On n'a pas manqué de conclure de ces paroles que saint Pierre Chrysologue croyait à l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain. Mais la conclusion est-elle renfermée dans les prémisses? Saint Pierre Chrysologue parle de l'enseignement du Saint-Siège, et il est certain que cet enseignement, dans sa constance et sa suite, prêche au monde l'éternelle vérité. On ne prouvera jamais que saint Pierre Chrysologue, pas plus qu'aucun de ses contemporains, ait eu dans l'esprit l'idée précise de l'infaillibilité personnelle de chaque Pape.
Nous avons un irrécusable monument de la doc- x. trine de cet âge dans un écrit célèbre où la question deLérin"0 de la règle de la foi se trouve traitée ex professo, nous voulons parler du Commonitoire de saint Vincent de Lérins. Cet ouvrage est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en exposer ici longuement les principes. Nous nous contenterons de rappeler deux faits irrécusables :
Premier fait : Vincent de Lérins, cherchant les caractères de la vraie foi et les moyens de la reconnaître, ne dit pas un mot de l'infaillibilité pontificale;
Second fait : il assigne comme marque de la vraie doctrine de l'Église, l'universalité, l'antiquité, le consentement.
L'universalité est la foi que l'Église professe dans tout l'univers. L'antiquité est la fidélité à conserver
les sentiments authentiques des saints Pères. Le consentement est la définition de tous ou de presque tous les évoques.
En cas de nouveauté ou de division, le sage de Lérins veut qu'on préfère aux sentiments particuliers V intégrité et l'universalité. Il met au-dessus de tout les décrets d'un concile général, s'il en existe. Sinon, on doit s'attacher, dit-il, à ce qui approche beaucoup du concile généra], c'est-à-dire aux sentiments conformes des nombreux et grands maîtres '.
Telles sont, en abrégé, les règles de Vincent de Lérins. Elles placent au premier rang l'autorité du
1 In ipsa item catholica Ecclesia magnopere curandum est ut id teneamus quod ubique , quod semper, quod ab omnibus creditum est.
Hoc est etenim vere proprieque catholicum, quae ipsa vis nominis, ratioque déclarât, quod omnia fere universaliter comprehendit. Sed hoc ita demum fiet, si sequamur universitatem, antiquitatem, consensionem. Sequemur autem universitatem hoc modo; si hanc unam fidem veram esse fateamur, quam tota per orbem terrarum confitetur Ecclesia. Antiquitatem vero ita, si ab his sensibus nullatenus recedamus, quos sanctos majores, et patres célébrasse manifestum est. Consensionem quoque idem, si, in ipsa vetustate, omnium vel certe pêne omnium sacerdotum pariter et magistrorum definitiones, sententiasquesectemur. Vincentii Lirin. Commonit.j cap. n.
Si quahdo pars contra universitatem , novitas contra vetustatem, unius vel paucorum dissentio, contra omnium, vel certe multo plurium catholicorum consensionem rebellaverit , prœferant partis corruptioni universitatis integritatem ; in qua eadem universitate , novitatis profanitati antiquitatis religionem. Itemque in ipsa \etustate, unius sive paucissimorum temeritati primum omnium generalia, si qua sint, universalis Concilii décréta prseponant. Tum deinde, si id minus est, sequantur, quod proximum est, multorum atquemagnorum, consentientes sibi sententias magistrorum. Ibidem, cap. xxvii.
concile général et de l'Église. Et si ces principes laissent dans toute leur intégrité les droits et les privilèges de la primauté romaine, ils ne seront jamais ramenés au système de l'infaillibilité absolue et séparée, de la souveraineté indivisible et absolue de chaque Pape.
Or il est certain que Vincent de Lérins exposait dans son livre la doctrine commune de son temps.
Plus que tous les autres pasteurs et docteurs, les xi. LesSou- Souverains Pontifes étaient tenus de proclamer les Pontifes. droits divins de leur siège suprême. Us n'ont pas failli à ce grand devoir, et nous avons recueilli avec respect les paroles des Célestin, des Léon, des Gélase, des Hormisdas, des Agathon , des Nicolas, des Adrien, dans les lettres qu'ils écrivaient aux conciles généraux ou à l'occasion de ces conciles ' .
Les partisans de l'infaillibilité absolue et séparée cherchent leur doctrine dans ces vénérables témoignages. Nous avons prouvé que si ces témoignages attestent à tous les siècles la primauté et l'indéfectibilité du Saint-Siège, ils ne peuvent servir à fonder le système de la monarchie pure, indivisible, absolue, et par conséquent celui de l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain, quand on les rapproche des conciles généraux et qu'on les interprète d'après les actes et les doctrines de ces saintes assemblées.
Tous ces nobles témoignages rendus à l'autorité
' Voir t. Ier, liv. h, ch. iv, v, vi, vm, ix, x.
m MONARCHIE ABSOLUE DU PAPE.
apostolique, tous ces nobles témoignages écoutés avec faveur et approuvés par les conciles, n'ont pas empêché ces mêmes conciles de délibérer librement sur les enseignements émanés des Papes, de ne les accepter qu'avec connaissance de cause, d'en rejeter plusieurs. Cette conduite des conciles nous donne le vrai sens qu'ils attachaient à ces témoignages pontificaux. Ils ne pouvaient pas y approuver la doctrine de Finfaillibité personnelle, sans être en contradiction avec eux-mêmes; et s'ils n'y voyaient pas cette doctrine, c'est qu'elle n'y était pas.
Il est encore d'autres témoignages pontificaux trèscélèbres, qu'il est utile de transcrire. xii. Dans un sermon souvent cité, saint Léon assure
que « le Seigneur a un soin particulier de Pierre; c'est pour la foi de Pierre qu'il supplie, comme si l'état de tous devait être plus assuré quand l'esprit du chef ne serait pas vaincu. Dans Pierre donc la force de tous est garantie, et le secours de la grâce divine est tellement ordonné que la stabilité qui, par Jésus- Christ, est attribuée à Pierre, est par Pierre conférée aux Apôtres l . »
Ces belles paroles reçoivent leur application dans l'éternelle durée du suprême ministère confié à la
1 Specialis a Domino Pétri cura suscipitur; et pro fide Pétri proprië supplicatur; tanquam aliorum status certior sit futurus, si mens principis victa non fuerit. In Petro ergo omnium forliludo munitur; et divinae gratiae ita ordinatur auxilium, ut firmitas quaa per Christum Petro tribuitur, per Petrum Aposlolis conferatur. Léon. Serm. 3, alias 4, in annivers. assumptionis suœ. ,
Saint Léon.
Saint Gélase.
DISCUSSION DES PREUVES. \ tt
succession de saint Pierre. Mais peut-on en tirer les conclusions absolues que l'école extrême veut en déduire, lorsqu'on voit saint Léon lui-même reconnaître dans le concile général un jugement plus autorisé que celui du Pape seul l ; avouer que ce que Dieu avait d'abord défini par lui avait été ensuite confirmé par l 'irrétractable assentiment de la fraternité, et que dans cette unanimité se trouvait la marque de l'assistance divine 2 ?
Saint Gélase affirme « que le Siège apostolique a xm grand soin d'éviter toute faute,. afin que la glorieuse confession de saint Pierre, qui est le fondement solide de tout l'univers, ne donne pas la plus pe.tite entrée à l'impiété, et ne se laisse souiller en aucune manière. Car si un tel malheur arrivait (ce qu'à Dieu ne plaise 1 et ce que nous croyons avec confiance ne pouvoir arriver), de quel front oserions-nous nous élever contre les erreurs des autres ■ ? »
Par ces paroles, saint Gélase rappelle le devoir des Souverains Pontifes d'éviter avec le plus grand soin
1 Ut pleniori judicio omnis error possit aboleri. Léon. Epist. ad conciliabulum Ephes. Conc. Calch., pars 4a.
2 Quae (Deus) nostro prius ministerio definierat, fralernitatis universae irretractabili fîrmavit assensu : ut vere a se prodisse ostenderet quod prius a prima omnium sede formatum , totius christiani orbis judicium recepisset. Léon. Epist. ad Theodoretum.
3 Hoc est quod Sedes apostolica magnopere cavet, ut quia mundo radix est Apostoli gloriosa confessio, nulla rima pravitatis, nulla prorsus contagione maculetur. Nam si (quod Deus avertat, quod fieri non posse confidimus) taie aliquid proveniret, unde cuiquam resistere auderemus errori, vel unde correctionem errantibus posceremus? Gelash Epist. ad imper, Anastasium. Labbe, Conc., t. IV, p. M83.
toute erreur dans leur enseignement, toute faute dans leur gouvernement; et il atteste sa ferme espérance que l'accomplissement exact et fidèle de ce devoir préservera les Pontifes romains de toute chute. Mais il y a loin d'une espérance à une certitude absolue. Donc, aucune conséquence rigoureuse en faveur du système que nous discutons ne peut être tirée du texte de saint Gélase.
xiv. Nous dirons la même chose de celui de saint Gré-
^Grand!^ goire le Grand, où il enseigne que toute la solidité de l'Église est appuyée sur celle du prince des Apôtres, dont la fermeté d'esprit est figurée par son nom de Pierre \ Cet hommage à la primauté et à l'indéfectibilité du Siège apostolique est digne de celui qui l'a rendu. Mais comment y reconnaître l'infaillibilité absolue et séparée de chaque Pape , lorsque saint Grégoire le Grand lui-même a mis au rang des Évangiles le cinquième concile général qui avait condamné et le pape Vigile et son Constitulum l .
Dans les temps plus modernes, les Papes ont continué la tradition de leurs prédécesseurs. Ainsi saint Léon IX atteste que la foi de Pierre n'a jamais manqué; il croit qu'elle ne manquera jamais sur son Siège, et que Pierre raffermira toujours ses frères2.
1 Quis nesciat, sanctam Ecclesiam in Apostolorum principis soliditale firmatam, qui firmitalem mentis traxit in nomine, ut Petrus a petravocaretur. S. Gregorii Magni, Epistol. adEulogiumAlexandrinum. Labbe, Conc, t. V, p. 4281.
2 Nimirum solus est ille (Petrus) pro quo, ne deficeret fides ejus, Dominus et Salvator asserit se rogasse, dicens : Rogavi pro te, etc. Quae venerabilis et efficax oratio obtinuit , quod hactenus fides
SaintLéonIX
Nous proclamons avec ce saint Pape que le Siège de Pierre est invincible et éternel. Nous disons avec lui que le Saint-Siège ne cesse point d'affermir dans la foi ceux qui chancellent; nous entendons ces expressions, empruntées à la lettre de saint Agathon au sixième concile général, dans le même sens que ce saint Pape les a entendues. Or elles signifient, dans la lettre d' Agathon, que la suite et la succession de saint Pierre s'acquitte de ce devoir; mais non le Pape qui s'isole, puisque le concile sixième, avec l'assentiment du Siège apostolique, allait condamner la doctrine d'Honorius \ Rien donc encore ici de décisifpourlesystèmedel' infaillibilité absolue etséparée.
Nous ne prétendons pas, sans doute , avoir donné xvi. toute la tradition des dix premiers siècles. Un volume entier y suffirait à peine. Mais nous croyons avoir rapporté les témoignages les plus significatifs, et nous pouvons affirmer que ceux que nous omettons ne disentpasplusqueceux que nous citons. Nous arrivons ainsi au onzième et au douzième siècle sans rencontrer un seul témoignage positif, incontestable, en faveur du système de l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain. Tous les textes des saints Pères et des écrivains ecclésiastiques de ces
Pétri non defecit, nec defectura creditur in throno illius usque in saeculum saeculi. Sed confirmabit corda fratrum...., sicut usque nunc confirmare non cessavit. Labbe, Conc, t. IX, p. 975; Léon. Epist. 5 ad Petrum Antioch. Comparer la lettre de Léon IX à la lettre d'Agathon. Labbe, Conc, t. VI, p. 636.
1 Voir t. Ier, liv. il, ch. vin. , Qfl
temps reculés proclament unanimement la primauté, l'universalité, la plénitude de la juridiction pontificale ; l'éternelle durée, l'indéfectibilité de la papauté; l'inviolable pureté de la foi romaine. Mais, pour en tirer des conséquences plus étendues, pour en déduire la doctrine d'infaillibilité absolue et séparée, il faut violenter un peu les textes les plus importants, et s'exposer à faire dire aux vénérables écrivains ce qui n'était pas dans leur pensée , même ce qui était contraire à leur pensée. Nous venons de le prouver par des exemples qui nous paraissent décisifs.
Dans cette revue rapide de la tradition des premiers siècles, le lecteur, sans doute, aura été frappé de l'antiquité, de la généralité, de la persistance de ce langage ecclésiastique, qui, pour désigner l'autorité pontificale, emploie presque toujours ces mots : le siège de Pierre; la chaire de Pierre; l'Église de Pierre; la foi de Pierre; V Église romaine. La généralité et la constance de ces expressions prouvent évidemment, pour tout homme judicieux et impartial, qu'il y avait en elles, non une métaphore, mais le sentiment profond de la différence qui existe entre les Papes en tant qu'individus, et la personne morale de la Papauté. Si les grands hommes que nous avons entendus avaient été convaincus que Pierre était véritablement et réellement présent dans chacun de ses successeurs comme dans sa succession, ne l'auraient-ils pas dit clairement? L'interprétation de l'école extrême leur prête un faux réalisme; et substitue ce réalisme à une grande et belle conception morale.