‹ Du concile general et de la paix religieuseChapitre 22 sur 90 · SUITE DE LA TRADITION ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

SUITE DE LA TRADITION ECCLÉSIASTIQUE

SOMMAIRE. — I. Commencements de la doctrine infaillibiliste. Saint Bernard et saint Thomas d'Aquin. — II. L'antique tradition perpétuée par le code ecclésiastique et Gratién ; par Innocent III et Innocent IV. — III. Les conciles généraux du moyen âge. — IV. La grandeur du Pontificat , cause de la nouvelle doctrine. — V. Décadence. — VI. Pierre d'Ailly, Gerson et les décrets de Constance. — VII. Injustes accusations contre Pierre d'Ailly et Gerson. — VIII. Déclarations conciliaires et leurs graves conséquences. — IX. L'école italienne; l'école de Paris. Bossuet.

Nous touchons à l'époque où on croit trouver des i. commencetémoignages plus formels à l'appui du système de Toxine* l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle. On cite infaillibilistpordinairement saint Bernard et saint Thomas d'Aquin lui-même en faveur de cette doctrine. Nous croyons inutile, pour notre but, d'entrer dans la discussion des textes de ces grands et saints docteurs. On trouvera un examen approfondi de ces textes dans Tournely ! et dans Bossuet 2. Ces deux théologiens veulent prouver que les paroles des deux saints docteurs peuvent être interprétées dans un sens très-modéré et nullement exclusif de la doctrine qui place la souveraineté spirituelle et par conséquent l'infaillibilité absolue dans le Pape et dans les évêques, formant l'unité du gouvernement spirituel.

1 De Ecclesia, t. II, p. 248.

2 Defensio Declar., lib. x, cap. xvi.

Quoi qu'il en soit, et eût-on prouvé que saint Bernard et saint Thomas d'Aquin appartiennent réellement à une doctrine qui plus tard a été celle de grands et de nombreux théologiens, nous ne voyons pas quelle conclusion décisive on pourrait tirer de ce fait.

il L'antique En serait-il moins vrai qu'au douzième et au treiperpétùée. zième siècle , et parmi les contemporains les plus autorisés de saint Bernard et de saint Thomas d'Aquin, on rencontre les témoignages les plus formels contre la doctrine de l'infaillibilité absolue et séparée du Pontife romain. Elle est niée dans le code ecclésiastique , qui parut dans le douzième siècle , avec l'approbation des Souverains Pontifes. Déjà plusieurs fois nous avons cité le célèbre canon Si Papa l . Il est inutile de le reproduire ici. Mais il sera bon de placer sous les yeux du lecteur des paroles de Gratien, qui ne laissent aucun doute sur la vraie doctrine de l'auteur du Décret. Après avoir rapporté une lettre du pape saint Léon le Grand, sur l'obéissance due aux Souverains Pontifes, il y met ce commentaire : « Ces paroles doivent être entendues des décisions et des décrétâtes, dans lesquelles on ne trouve rien de contraire aux précédents décrets des Pères, ni aux préceptes de l'Évangile 2. »

1 Voir t. Ier, liv. m, ch. ier, p. 355.

2 Hoc intelligendum est de illis sanctionibus vel decretalibus epistolis, in quibus nec praecedentium Patrum decretis, nec Evangelicis praeceptis aliquid contrarium invenitur. Decr. Gratiani, dist. xix, cap. vu.

Ces paroles ont suffi, et avec raison, à Gano pour ranger Gratien parmi les théologiens contraires à l'infaillibilité du Pape1. Ainsi, dans le recueil des lois qui gouvernaient alors l'Église, dans le manuel de la législation ecclésiastique, l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain, était nonseulement inconnue, mais formellement niée.

Cette même négation se fait lire dans des paroles célèbres du grand pape Innocent III, paroles que nous rappellerons au lecteur à cause de leur importance, et quoiqu'il les connaisse déjà. Si Innocent perpétue avec soin la tradition de ses prédécesseurs sur la primauté et l'indéfectibilité du Siège apostolique, il est loin de s'attribuer et d'attribuer aux autres Papes le privilège d'infaillibilité que réclame pour eux l'école extrême. « La foi m'est d'autant plus nécessaire, ditil, qu'ayant Dieu seul pour juge de mes autres fautes, le seul crime d'hérésie me soumet au jugement de l'Église 2. » Innocent reconnaît donc qu'il peut tomber dans l'hérésie et encourir les peines portées contre elle par l'Église. Mais peut-être ce sera comme homme privé et non comme Pontife que le grand Pape se déclare sujet aux défaillances humaines ? Sa lettre à Philippe Auguste, qui lui avait demandé la dissolution de son premier mariage, ne laisse aucun doute à cet égard. C'est au Pape que la demande royale avait été présentée; c'est le Pape, c'est Innocent en

1 De lotis theologicis, lib. vi, cap. vin.

2 Sermo II in consecratione Pontificis.

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