I. L'infaillibilité du Pontife devient celle de l'homme
c'est donc l'infaillibilité de l'homme-Pontife qu'on affirme.
u. Nécessité Mais pour que l'homme soit infaillible , c'est-à-dire miracle. pour qu'il devienne participant d'un des attributs de Dieu, il faut un vrai miracle.
L'infaillibilité du corps des premiers pasteurs, l'infaillibilité de l'Église, exigent sans doute aussi un miracle de l'assistance divine. Laissée aux seules forces naturelles, l'Église, pas plus que l'humanité, ne serait infaillible. Cependant comme il y a plus dans l'humanité que dans l'individu; comme il peut y avoir, comme il y a souvent plus de lumière, de sagesse, de force , dans une assemblée que dans chacun des membres qui la composent; on conçoit que, selon les lois qui régissent la nature humaine , ce don de l'infaillibilité, s'il devient nécessaire aux desseins de Dieu , soit plus à sa place dans une collection d'hommes, dans un corps constitué, que dans un individu.
m. Étendue Mesurons l'étendue du miracle nécessaire pour mincie. élever l'individu , l'homme-Pontife , à ce sublime attribut de l'infaillibilité personnelle. La plus haute sainteté ne le confère pas , car les plus grands saints peuvent se tromper. Une disposition toute particulière de la divine Providence est ici nécessaire.
En effet, pour être préservé de toute erreur doctrinale dans ses jugements dogmatiques, il faut que le Pape, au moment où il prononce sa sentence, soit à l'abri de toute ignorance, de tout préjugé, de
toute prévention, de tout oubli, de toute distraction, de toute précipitation , de toute faiblesse et de toute passion d'esprit ; en un mot , il faut qu'il soit doué de l'impeccabilité philosophique.
Mais ce n'est pas tout. Quand on veut scruter le dernier fond du jugement de l'homme, on ne tarde* pas à reconnaître que la sainteté morale, quoiqu'elle ne donne pas l'infaillibilité par elle-même, est logiquement une condition de l'impeccabilité philosophique. Les passions déréglées du cœur de l'homme , son égoïsme , l'orgueil , l'ambition , l'intérêt, tous ces penchants dépravés qui engendrent le péché, n'exercent-ils pas une influence souvent prépondérante sur des jugements doctrinaux , où se mêlent presque toujours des éléments personnels ?
Ne peut-on pas dire , d'ailleurs, que la pureté morale du Chef suprême de l'Église intéresse presque autant le bien spirituel des fidèles que l'exactitude et l'orthodoxie de sa doctrine? Ne peut-on pas dire que les scandales d'un mauvais Pape seront presque aussi funestes à l'Église qu'une erreur dans son enseignement ?
Aussi la liaison de la sainteté morale avec l'infailli- iv. sainteté bilité personnelle a été jugée si naturelle, que dès condition l'époque où nous voyons paraître le système de Fin- 1»^^^ faillibilité personnelle, nous voyons naître aussi celui personnelle de la sainteté essentielle du Pape.
Ce dernier système se trouve accusé très-nettement dans les Dictatus faussement attribués au pape Gré-
la Papauté.
goire VII l et dans plusieurs écrivains de cette époque, en particulier dans Othon de Freisingen.
Mais ce système n'a pu se maintenir devant l'évidence des faits; et comme ces faits sont pleins des plus graves enseignements, nous croyons devoir en mettre sous les yeux du lecteur un court tableau.
v. Résumé L'histoire de la papauté , dans son ensemble, offre l'histoire le plus grand, le plus consolant spectacle, le plus pro-
morale ., .. , ,. .
de pre a constater l accomplissement des divines promesses. Quelle suite glorieuse d'Apôtres, de martyrs, de saints, de grands hommes ! Prenez un catalogue des Souverains Pontifes; quelle Église a rendu à Jésus-Christ un témoignage du sang comparable à celui de cette succession de martyrs sur la chaire de Pierre? Trois siècles de Papes martyrs! Les fondements de cette Église ne pouvaient être cimentés avec plus de puissance; et toute la grandeur future du pontificat est déjà renfermée dans ce berceau sanglant.
L'éclat de la sainteté égale celui de la force chrétienne. Que de saints dans cet auguste catalogue! et avec quel respect on baise ces noms vénérés !
La doctrine est à la hauteur de la force et de la sainteté. Quelle doctrine mettra-t-on au-dessus de
1 Quod Romanus Pontifex, si canonice fuerit ordinatus, meritis beati Pétri, indubitanter efficitur sanctus, testante sancto Ennodio Papiensi episcopo , ei multis sanctis Patribus faventibus, sicut in decretis beati Symmachi Papas continetur. Labbe , Conc, t. X , p. 111.
celle des Léon et des Grégoire? L'âme est saisie d'une admiration profonde quand elle se représente cette fidélité inviolable, cette constance de dix-neuf siècles à conserver et à défendre le dépôt sacré de la même foi et de la doctrine la plus sublime! Quelle école a jamais pu se vanter d'une pareille suite, dans un aussi parfait enseignement ?
La puissance d'organisation se montre au niveau de celle de la doctrine, et la force d'expansion n'est pas moindre que celle de conservation. Les travaux de la papauté, pour réaliser dans l'Église une sage discipline, et pour étendre dans le monde le règne de Jésus-Christ, ne s'arrêtent jamais, ne s'épuisent jamais; cette fécondité ne connaît pas de vieillesse.
Assise sur le roc immuable qui la porte , l'Église romaine sait cependant adapter son action aux états divers de l'humanité, et correspondre à ses besoins changeants.
Nous renonçons à décrire la succession de ses bienfaits, car il faudrait raconter toute son histoire. Elle a sa part essentielle et principale dans tout ce que le christianisme a fait pour éclairer, régénérer, moraliser, élever, consoler la race humaine. Avec le concours de tous les grands évêques des quatrième et cinquième siècles, la papauté aurait achevé l'œuvre commencée de la régénération sociale et conservé la civilisation et l'empire romain, si ce monde avait voulu se laisser parfaitement pénétrer par l'esprit chrétien. Quand ce monde fut condamné à périr sous les coups des barbares, les Papes, aidés des
évêques, surent conquérir, transformer ces sauvages vainqueurs , et préparer la civilisation nouvelle qui devait remplacer l'ancienne. Le rôle de la papauté au moyen âge s'élève aune admirable grandeur; et malgré tout ce qui put s'y mêler de faiblesse humaine , il n'épuisera jamais l'admiration des hommes qui comprennent que la gloire de Dieu et la réalisation de l'idéal évangélique forment le but le plus noble des sociétés humaines. A la Renaissance, la papauté s'environna de l'éclat des arts antiques, pour apprendre aux hommes qu'elle accepte toutes les formes du beau comme tous les principes du vrai. Dans les temps modernes enfin, au milieu des plus graves difficultés qu'il ait jamais rencontrées dans sa longue carrière , le Souverain Pontificat reste fidèle à sa divine mission de conservation du dépôt sacré de la foi catholique. Il tient tête à la philosophie émancipée, à la science qui , fière de ses nobles progrès, croit trop souvent pouvoir se passer de la foi. Enfin le retour imprévu qui se fait vers son autorité nécessaire , ainsi que ses conquêtes nouvelles attestent la puissance de vie qui toujours l'anime.
Si la liberté moderne paraît l'étonner, il est permis de penser qu'il n'a pas dit encore son dernier mot sur ces grandes transformations du monde.
Sans nous flatter d'avoir esquissé , même légèrement, la grandeur morale de la papauté, nous croyons pouvoir dire que cet ensemble réalise les promesses divines autant que le comporte la nature humaine.
Ce grand, ce consolant spectacle ne doit pas ce-
pendant nous dérober entièrement la part de faiblesse humaine qui s'est montrée plus d'une fois dans la plus sainte des institutions. En gardant inviolable le respect dû au Souverain Pontificat, ne craignons pas d'arrêter un instant notre regard sur ces phases défaillantes de sa grande histoire; car cette étude renferme aussi de salutaires leçons.
Nous passerons rapidement sur ces pages que nous voudrions effacer. Mais Dieu , quand il a permis des scandales dans son Église, a eu des raisons dignes de son infinie sagesse ; et il ne nous est pas interdit de les rechercher.
La fin du neuvième siècle , tout le dixième et la première moitié du onzième, offrent une des époques les plus lamentables des annales humaines. C'était le règne de l'anarchie, de la violence et de la barbarie féodales; et il n'est point étonnant que l'Église romaine elle-même se soit ressentie de cet état du monde.
Dans ces temps malheureux, les factions politiques, à Rome, se rendirent souvent maîtresses des élections pontificales; la violence, la simonie, les intrigues de femmes impudiques les déshonorèrent plus d'une fois ; et les Pontifes dont les noms sortirent de ces urnes coupables furent trop souvent le scandale du peuple chrétien.
Malgré les reproches adressés à leur élection, on les regarda cependant comme de vrais Papes. Mais ce ne furent pas seulement les Papes dont l'élection avait