TOME II
été accusée de violence ou de simonie qui donnèrent de grands scandales.
A la fin du neuvième siècle, Etienne VI, dans un concile, condamna son prédécesseur, le pape Formose, parce qu'il avait été transféré de l'évêché de Porto au siège de Rome , et déclara nulles les ordinations qu'il avait faites. A ces condamnations canoniques, il ajouta d'indignes violences sur le cadavre de Formose, trop connues dans l'histoire. Les successeurs d'Etienne, et, en particulier, le pape Jean IX, révoquèrent tous les actes d'Etienne et de son concile contre Formose. Et malgré cette réhabilitation, ce malheureux Pape eut encore, à ce qu'il paraît, de nouvelles condamnations à subir de la part de Sergius III.
On voit que ces Papes n'étaient guère jaloux de se mettre d'accord entre eux sur des points qui intéressaient infiniment la discipline ecclésiastique et le bien de la religion.
Si Etienne VI avait sévi contre un cadavre, le pape Christophe se rendit plus criminel encore par sa révolte et ses attentats contre son prédécesseur, Léon V.
La moralité de Sergius III, que nous venons de nommer; celle de Jean X, celle de Jean XI, seront toujours un problème pour l'histoire, malgré les efforts qu'on a faits pour réhabiliter leur mémoire V
1 Notre intention n'est pas d'examiner ici et de comparer les témoignages de Luitprand et de Flodoard.Les chroniques du dixième siècle et des siècles suivants, au moyen âge, font naître des ques-
Celle de Jean XII sera éternellement flétrie dans l'Église. On ne peut lire sans horreur le détail trèsprécis et très -circonstancié des crimes de ce Pape de dix- huit ans, dans la relation que nous avons du concile de Rome qui le déposa1. Ce concile particulier n'avait pas, il est vrai, l'autorité nécessaire pour juger et condamner un Pape, même du caractère de Jean XII. Mais d'aussi grands scandales peuvent peut-être excuser, sinon justifier l'irrégularité de cette procédure; et il est peu de preuves plus frappantes de la profonde confusion qui régnait alors, que la tenue de cet autre concile de Rome , où l'indigne Pontife, rentré dans sa capitale après deux mois d'absence, condamna, sans justifier sa conduite, ceux qui l'avaient déposé, et le Pape qu'ils avaient voulu lui substituer.
Après le déplorable pontificat de Jean XII, les mêmes causes qui avaient porté le trouble et le
tions de critique historique qui ne nous paraissent pas résolues par les travaux récents de nos historiens ecclésiastiques. Il semblera toujours étrange que, pendant de longs siècles, des Papes, qu'on nous présente aujourd'hui presque comme des saints, aient été regardés comme de grands criminels, et qu'ils aient été flétris par la main même du grand annaliste de l'Église romaine , Baronius. Qu'il nous suffise de faire remarquer ici que pour infirmer des témoignages contemporains et très-positifs , quoique pouvant être empreints d'exagérations et mêlés d'erreurs, il ne suffit pas de citer des épitaphes, des vers, à la louange d'un Pape inculpé ; de rapporter des lettres de respect qui lui ont été écrites par de saints personnages, ni même de rappeler certaines bonnes actions qui lui sont attribuées. La critique sérieuse procède d'une autre manière.
1 Labbe, Conc, t. IX, p. 648.
désordre dans l'Église romaine continuèrent leur funeste action. De bons Pontifes y tombèrent victimes des factions politiques; des antipapes étonnèrent le monde par leur bassesse et leurs forfaits. Enfin des jours meilleurs commencèrent à luire sous les pontificats de Grégoire V et de Sylvestre IL
Le mal cependant n'était pas encore vaincu. Les premiers Papes du onzième siècle n'offrent, il est vrai , rien de bien remarquable. Mais bientôt les comtes de Tusculum ressaisissent leur puissance dans la Ville éternelle, et le pontificat paraît devenir comme une propriété héréditaire de cette famille. Ce désordre aboutit enfin au plus grand scandale dont l'Église ait eu à gémir. Un père criminel achète le Souverain Pontificat pour un enfant. Benoît IX s'assied à douze ans sur la chaire de saint Pierre, qu'il déshonore par tous les vices et toutes les turpitudes de la jeunesse la plus dissolue. Le mal est à son comble dans l'Église. Il y eut des provinces où on vit des prêtres et des évêques, enhardis parles scandales que donnait le Pape, se marier, et laisser leurs bénéfices à leurs enfants comme un héritage. L'empereur, de son côté, vendait lesévêchés par avarice. L'étrange pontificat de cet adolescent débauché dura cependant près d'une douzaine d'années; et il est compté parmi les vrais Papes. Les Romains toutefois s'en lassèrent et le chassèrent. Rentré à Rome par la force des armes, il ne tarda pas à se démettre, pour s'abandonner plus librement à ses coupables plaisirs; et il céda le trône au prêtre Gratien, qui
était animé des intentions les plus chrétiennes. Grégoire VI, croyant reconnaître que son élection n'était pas entièrement pure de ces pratiques simoniaques qui désolaient l'Église, renonça bientôt au souverain pontificat. Alors, disent les auteurs contemporains, il ne se trouva personne, à Rome, digne d'occuper la première place; et l'évêque de Bamberg, Saxon de naissance, fut élu Pape d'un commun consentement. Les règnes de Clément II et de Damase II durèrent peu; et à la mort de ce dernier, le saint Pape Léon IX fut élevé sur la chaire de saint Pierre.
Le mouvement de réforme commencé par ce pontife ne devait plus s'arrêter, et tout préparait Grégoire VII.
Avec cet immortel réformateur, avec ce saint Pontife, commence une ère aussi glorieuse que la précédente est triste et affligeante. Si nous racontions l'histoire de la papauté, en rappelant les grandes réformes, les grandes luttes, les grandes choses qui remplirent la seconde moitié du onzième, tout le douzième et tout le treizième siècle , nous aurions des réserves à faire sur certaines doctrines, sur certains faits qui se produisirent. Mais, comme à cette grande époque le bien l'emporta de beaucoup sur le mal, nous ne savons ici que nous incliner devant le génie et les vertus d'un Grégoire VII, d'un Alexandre III, d'un Innocent III.
La translation du Saint-Siège à Avignon , au commencement du quatorzième siècle, quoiqu'elle eût ses excuses, quoique plusieurs des Pontifes qui rési-
dèrent dans cette ville française aient été vénérables par leurs vertus, cette translation , disons-nous, restera toujours une faute, et formera une tache dans l'histoire de la papauté. Le devoir de la résidence s'impose, de droit naturel et divin, aux Papes comme aux autres évoques ; et il ne faut pas s'étonner que la violation de ce devoir, pendant près d'un siècle, ait attiré sur l'Église les plus grandes calamités.
Le fatal schisme du quinzième siècle sortit de la résidence d'Avignon , comme l'effet de sa cause. Durant ces déplorables divisions , on ne vit pas seulement de grands scandales daps l'Église romaine ; l'institution elle-même de la papauté sembla faire défaut à l'Église , puisque pendant près de quarante ans on disputa sur la légitimité des prétendants , et qu'il n'y eut pas de Pape universellement et incontestablement reconnu. L'Église romaine, par ses funestes divisions, s'était tellement affaiblie qu'elle ne put trouver en elle-même le remède au mal qui la désolait \ Comme nous l'avons dit, il fut nécessaire que l'Église universelle allât' au secours de l'Église romaine; et la conspiration de toutes les forces ecclésiastiques, dans les conciles de Pise et de Constance , put seule rétablir l'ordre et la paix.
Les historiens qui, de nos jours, s'efforcent de prouver qu'Urbain VI et ses successeurs, Boniface IXr Innocent VU et Grégoire XII , furent les seuls Pon-
1 Voir t» Ier, liv. ni, ch. îv, v, vi, vu.
tifes légitimes, se montrent amis peu judicieux de l'Église romaine. Si ces quatre personnages ont été de vrais et légitimes Papes, il faut reconnaître et avouer que quatre Papes certains ont sacrifié le bien de l'Église à leur intérêt personnel. Ces quatre Papes ne pouvaient se dissimuler qu'ils étaient méconnus , méprisés, haïs par la moitié de l'Église. Ils ne pouvaient raisonnablement espérer de soumettre l'obédience contraire, et l'expérience démontra d'une manière palpable cette impossibilité. Quel était donc le devoir d'un vrai pasteur , dans des circonstances pareilles ? La conscience chrétienne répond sans hésiter : D'abdiquer et de s'immoler pour le salut de l'Église et des fidèles. Ce devoir ne fut pas compris!
Avant et après cette triste époque, avant et après tous ces scandales, le besoin de la réforme de l'Église in capite et in membris se faisait impérieusement sentir ; et ce vœu de réforme était , depuis la fin du treizième siècle, le cri qui s'échappait de la conscience de tous les hommes de bien.
Les exemptions exagérées, les réserves, les expectatives, les annates, la collation extraordinaire des bénéfices , les taxes de tout genre que la cour romaine prélevait, étaient devenues la source d'abus nombreux et criants ' .
L'âme est saisie d'une amère douleur lorsqu'on se représente avec quelle insistance la réforme fut demandée à Vienne , à Constance , à Baie, et même à
1 Voir VHist. de l'Église gallicane, par Longueval et Berthier.
Florence; et avec quelle facilité elle fut à peu près éludée partout! Aussi cet ajournement indéfini de la vraie et complète réforme prépara à la papauté, malgré son légitime triomphe de Florence , de nouveaux malheurs.
Nous plaçons parmi ces malheurs une série de pontificats qui occupèrent la chaire apostolique pendant la seconde moitié du quinzième siècle et la première du seizième.
Quoique déchue d'une partie de son influence politique, la papauté , avec ses immenses richesses et son immense pouvoir, était devenue le point de mire des plus violentes ambitions. Ces ambitions pouvaient se faire jour au sein de cette dépravation profonde qui forme le caractère général de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième. La cour romaine ne sut pas se préserver entièrement de cette corruption générale. A partir de la mort de Nicolas V, le pontificat suprême sembla subir une sorte d'éclipsé morale qui se prolongea , avec des phases et des alternatives diverses, jusqu'à l'époque du concile de Trente.
L'histoire ecclésiastique reprochera toujours à Calixte III d'avoir tiré de la vie séculière , pour l'élever au cardinalat et le combler de bénéfices ecclésiastiques , son indigne neveu , Lorenzo Lensuoli ou Borgia, qui plus tard devint Pape sous le nom tristement célèbre d'Alexandre VI. Le népotisme , cette plaie honteuse du pontificat dans le quinzième et le seizième siècle , ne pouvait être inauguré d'une manière plus menaçante. Sixte IV suivit et dépassa Calixte III.
Ses prodigalités envers ses neveux , qu'il enrichit et dota au détriment du domaine de l'Église; sa faiblesse, en particulier, pour ce jeune moine, pour cet insensé Pierre Riario qui, devenu à vingt-six ans cardinal, patriarche de Gonstantinople, archevêque de Florence, étonna Rome et l'Italie par un luxe inouï , et tomba victime de ses débauches ; toutes ces erreurs d'une déplorable administration seront toujours reprochées à ce Pape. Mais sa passion pour l'agrandissement de sa famille eut des suites encore plus malheureuses ; et l'alliance de ses neveux avec lesPazzi, qui assassinèrent au pied des autels Julien de Médicis, laissera toujours planer une ombre funeste sur la mémoire de Sixte IV.
Ce ne furent pas ses neveux, mais ses propres enfants, issus d'un mariage contracté avant son entrée dans le sacerdoce, qu'Innocent VIII éleva au rang des princes. Toutefois, les fautes des Galixte, des Sixte, des Innocent devaient bientôt s'effacer devant les hontes du pontificat d'Alexandre VI.
C'est une triste consolation à ces hontes, de dire que Borgia restera toujours sous l'inculpation d'une élection simoniaque. Toutes les accusations d'infamie et de scélératesse ont été accumulées sur la tête de ce Pontife. Mais n'y aurait-il d'incontestablement établi que son aveugle affection et ses criminelles condescendances pour son fils César; la facilité avec laquelle il le dispensa des vœux les plus sacrés, lorsqu'un intérêt de cupidité et d'orgueil le demanda; l'approbation qu'il donna,
puisqu'il en profita , à toutes les cruautés , à toutes les perfidies de ce général des armées de l'Église, qui, en paraissant la servir, ne cherchait qu'à satisfaire son insatiable ambition; ces griefs suffiraient pour faire condamner à jamais Alexandre VI, et par la conscience chrétienne, et par la justice de l'histoire.
Si Jules II se montra animé de vues plus généreuses, plus désintéressées que celles de son prédécesseur, personne ne voudra voir le digne vicaire de Jésus-Christ dans ce politique implacable, dans ce général d'armée. Jules poursuivait un but légitime; mais tous les moyens qu'il employait étaient- ils irréprochables?
Il est tout aussi difficile de reconnaître le véritable esprit évangélique dans les magnificences un peu païennes de Léon X, dans les habitudes séculières de sa cour; dans l'égoïsme sans scrupule de sa politique. Ce n'étaient pas des Papes du caractère de Jules II ou de Léon X qui pouvaient conjurer l'orage prêt à fondre sur une chrétienté déchue.
Adrien VI comprenait ces nécessités de son temps ; mais il ne lui fut pas donné d'accomplir les réformes qu'il méditait. Clément VII fit une dernière et cruelle expérience des déceptions amères que rencontrera tout Pape qui poursuivra une politique tout humaine. Avec son successeur Farnèse , qui prit le nom de Paul III, le népotisme releva un moment sa tête hideuse. On vit encore un Pape tout occupé à créer des grandeurs princières à ses enfants et petits-enfants. Pierre-Louis, qui devint duc de Parme et de Plai-
sance, fut massacré par ses sujets, qui ne voulaient plus supporter ses débauches, son avarice, sa cruauté. Et c'était en faveur d'un tel homme qu'un père aveuglé ne craignait pas de morceler les domaines du Saint-Siège! Mais les malheurs de l'Église faisaient entendre leurs réclamations plus pressantes que jamais. Paul III lui-même, au milieu des soins et des chagrins de sa politique domestique, dut convoquer le concile de Trente.
Avec ce concile commence une ère nouvelle; et Pie V fera bientôt briller sur le trône apostolique cet éclat de sainteté qui sera toujours son véritable ornement.
Dans l'exposé historique que nous venons de présenter au lecteur, nous nous sommes attaché à ne produire que des faits certains et généralement avoués par des écrivains catholiques, qui se croient obligés de taire , de dissimuler ou de contester les fautes des Papes. Quoique nous nous soyons renfermé dans des bornes étroites, nous en avons assez dit pour établir que l'histoire n'a pas seulement quelques reproches à adresser à deux ou trois Papes , comme le veulent leurs apologistes systématiques; mais qu'elle a la douleur de constater qu'il y a eu, dans la longue vie de la papauté, des époques très-réelles de décadence. Nous avons vu au dixième , au onzième, au quatorzième, au quinzième, au seizième siècle, se produire, pendant des périodes de temps considérables, des séries de fautes et de scandales portant le même caractère ; et il est bien évident que la série des Papes
dont nous avons rappelé le souvenir n'a pas rempli fidèlement tous ses devoirs dans ces temps malheureux.
Les scandales que nous avons dû signaler ont été déplorés, avant nous, par de saints Papes; et notre langage n'approche pas de l'énergie de celui que tenait Adrien VI, dans une lettre célèbre adressée à l'empereur Charles-Quint l.
Nous savons tout ce qu'on peut et doit dire pour démontrer que ces désordres n'ont pu nuire à la sainteté de l'Église catholique. Dans ces temps d'épreuve, l'Église universelle et l'Église romaine elle-même renfermaient des saints qui, par la bonne odeur de leurs vertus, corrigeaient les effets délétères des mauvais exemples partis de ce lieu saint d'où ne devrait émaner que l'édification publique. Nous savons que l'indignité du ministre ne nuit point à l'efficacité du saint ministère. Nous n'ignorons pas que plusieurs des Papes à qui on peut adresser de graves reproches ont fait briller, au milieu de leurs désordres et de leurs fautes, de grandes et belles qualités, et qu'ils ont fait souvent des actes utiles à l'Église, honorables pour leur mémoire. Dans l'histoire de la papauté , le bien surabonde ; il en forme le caractère général. Mais la dissonance du mal n'en est que plus vive et plus frappante. On a remarqué aussi avec raison qu'aucun des mauvais Papes que
1 Scimus in hac sancta sede aliquod jam ab annis multa abominanda fuisse, abusus in spiritualibus , excessus in mandatis, et omnia denique in perversum muta ta... Instructio Adriani VI, apud Rainaldum, t. XX, p. 365.
et de sainteté.
nous avons nommés n'était tombé dans l'hérésie, et ne l'avait en rien favorisée. Et ce fait est une preuve de l'assistance que Dieu accorde à son Église dans ses plus mauvais jours.
Cette apologie du Saint-Siège et de l'Église, sous vi. séparale règne des mauvais Papes, est pleine de vérité et rinfaiiiibiiité de raison. Mais elle laisse subsister un fait absolument certain : c'est que la sainteté morale n'est pas un don nécessairement accordé à chaque Pape, c'est qu'il y a eu et qu'il peut y avoir des Papes très-scandaleux, très-coupables, très-criminels. De ce fait, il faut nécessairement conclure que, dans l'hypothèse de l'infaillibilité personnelle, cette infaillibilité est séparée de la sainteté dans le Pape. Le Pape possède, par un privilège divin, l'impeccabilité philosophique ou l'infaillibilité dogmatique, et il ne possède pas l'impeccabilité morale , ou la sainteté.
Cependant, nous croyons l'avoir prouvé, la seconde impeccabilité est logiquement une condition de la première. A ne consulter que la logique, ne faut-il pas dire que pour être infaillible , on doit être vraiment saint, c'est-à-dire dégagé de toutes les passions et affections déréglées qui exercent tant d'influence sur le jugement, surtout dans les choses morales?
Il est vrai, et nous l'avons remarqué, la sainteté, quoiqu'elle paraisse une condition de l'infaillibilité, ne la confère pas par elle-même. Un saint n'est pas à l'abri, par sa sainteté seule, d'une foule d'erreurs.
25i MONARCHIE ABSOLUE DU PAPE.
Pour rendre un saint Pape personnellement infaillible, Dieu devra faire un grand miracle dont nous avons mesuré l'étendue. Pour rendre un Pape pécheur personnellement infaillible, il devra faire un bien plus grand miracle encore; puisque ce miracle produira l'infaillibilité au sein du péché; puisque ce miracle séparera la sainteté de l'infaillibilité , c'est-àdire amènera un effet sans le concours d'une cause qui semble naturelle à son évolution. Ce miracle sans doute est possible à Dieu; mais son effet, qui est la séparation de l'infaillibilité et de la sainteté, il faut bien l'avouer, étonne et confond la raison. Ne répugne-t-il pas à la raison comme à la conscience de croire et d'affirmer qu'un Jean XII était infaillible? qu'un Benoît IX était infaillible? qu'un Alexandre VI était infaillible?
vu. Deux Mais peut-être nous objectera-t-on ici que dans
objections
théologiques 1 Eglise l'infaillibilité est aussi séparée de la sainteté. Cette objection, qu'on le remarque bien, irait directement contre un principe de foi , contre ce principe que l'Église est essentiellement sainte et qu'elle engendre toujours des saints. L'infaillibilité dans l'Église est essentiellement unie à la sainteté. Nul doute, par conséquent, qu'un concile général, qui représente l'Église universelle, ne renferme aussi des saints; et ce n'est pas un vain titre que celui de saint et de sacré, que l'on donne toujours à ces assemblées. Personne, il est vrai, n'a le droit de dire que tel ou tel membre de cette assemblée est un saint , pas plus qu'il n'a le droit de dire qu'il est infaillible*
Mais nous sommes tous certains que la sainteté et l'infaillibilité résident dans cette unité collective, parce que Jésus-Christ y est présent. Ainsi se vérifie ce plan de la divine Sagesse, de ne point séparer oe qui doit être uni , et de ne point mettre dans l'individu ce qui n'appartient qu'à l'ensemble et à l'unité.
Une autre objection qui se présentera peut-être à l'esprit du lecteur sera écartée avec la même facilité.
L'efficacité des sacrements, pour le bien général des fidèles, ne dépend pas, dira-t-on, de la sainteté des ministres qui les confèrent. Il y a donc là une véritable séparation entre l'instrument de la sanctification et la sainteté qu'il produit. 11 en sera de même, et pour les mêmes motifs, du don de l'infaillibilité accordé à un mauvais Pape, à un Pape pécheur.
Nous répondons que ce rapprochement est fautif.
L'indigne ministre des divins sacrements contientil en lui-même, et dans sa personne, la grâce que les sacrements confèrent? Il a le pouvoir de confectionner et d'administrer les sacrements, et ce pouvoir est indépendant de son état moral. Mais ce sont les sacrements qui contiennent et communiquent la sanctification. Le ministre n'est que la cause instrumentale; la cause principale est l'Esprit divin luimême. Ainsi, la sanctification n'est jamais séparée de la grâce qui la produit.
Il n'en serait pas ainsi dans le Pontife indigne, s'il fallait admettre son infaillibilité personnelle. Ce Pon-
tife indigne ne serait pas un simple instrument, une cause purement instrumentale de l'infaillibilité. Elle résiderait véritablement dans ses pensées , dans ses jugements, dans ses volontés. Dieu opérerait sur les facultés personnelles du Pontife indigne un vrai miracle pour le préserver de l'erreur , en laissant subsister ses causes principales ; et ainsi réellement l'infaillibilité serait en lui séparée de la sainteté.
Dieu sans doute est maître de ses dons ; mais un pareil miracle est-il dans l'analogie de la marche ordinaire de sa providence surnaturelle ?
vin. Le Et ce prodigieux miracle qui changerait les condi-
ra est6X1 tions individuelles de la nature humaine; ce prodimutiie. gieux miracle qui séparerait ce qui de sa nature semble inséparable; ce prodigieux miracle qui rendrait participant d'un des plus beaux attributs divins un pécheur, un réprouvé peut-être, serait un miracle inutile; car Dieu donne au Pape, dans l'ordre qu'il a établi pour son Église, le moyen assuré de ne point se tromper dans ses jugements dogmatiques, s'il veut user de ce moyen. Cette doctrine sera exposée dans le livre suivant, ix. conclu- Nous ne pensons pas que personne puisse contester la modération des assertions précédentes. Mais que pourrait-on répondre de solide au logicien intrépide qui raisonnerait de cette manière : Il est évident pour moi que l'infaillibilité personnelle du Pape suppose, comme condition naturelle , et son impeccabilité scientifique et son impeccabilité morale. Il est évident pour moi que la sainteté morale du Pape est
sion.
aussi nécessaire à l'Eglise que son infaillibilité dogmatique, puisqu'elles s'appellent et se supposent réciproquement. D'un autre côté, je suis certain , non-seulement que tous les Papes n'ont pas été des saints, mais qu'il y a eu dans l'histoire de la papauté des époques de vraie décadence morale. De ces faits incontestables, je conclus a priori et sans autre examen , que Dieu n'a pas voulu accorder au Pape l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle, puisqull lui en a refusé la condition. Pour que cette conclusion logique fût ébranlée à mes yeux, il me faudrait des preuves certaines d'une volonté divine d'accorder un privilège prodigieux sans une de ces conditions naturelles.
Les preuves de cette volonté divine, je les ai demandées en vain à l'Écriture et à la tradition. Contre cette hypothèse, au contraire, je trouve dans l'histoire des conciles généraux des faits certains attestant que l'erreur s'est glissée dans l'enseignement dogmatique et solennel de plusieurs Papes.
En dernier lieu, je conclus que l'infaillibilité absolue, la sainteté absolue, comme la puissance absolue, ne peuvent être le privilège d'aucun individu faible et pécheur, ne peuvent être l'apanage nécessaire même de la plus haute et plus vénérable dignité qui soit sur la terre : le Souverain Pontificat. Ces grands dons ne se trouvent que là où Dieu a voulu les déposer : dans son Église, dans le corps des premiers pasteurs unis à leur chef suprême.
TOMK II