‹ Du concile general et de la paix religieuseChapitre 53 sur 90 · TOME II. go · texte numérisé non relu

TOME II. go

réflexion, toute sa sagacité d'observation, sur les problèmes philosophiques, religieux, sociaux, politiques, qui s'agitaient dans cette incroyable mêlée des choses humaines et divines. Pénétré de cette foi chrétienne et monarchique qu'il avait reçue de ses pères, et qui s'était affermie dans son esprit par toutes les recherches de la science , Joseph de Maistre voyait avec la plus profonde douleur l'Europe entraînée vers l'incrédulité et vers l'anarchie. Il s'imposa la grande et difficile mission de travailler à la restauration du principe de foi et d'autorité.

Esprit essentiellement et éminemment politique, mêlé aux grandes affaires européennes par ses fonctions diplomatiques auprès de la cour de Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre se posa d'abord à luimême le grand problème de la souveraineté dans Tordre divin, dans l'ordre religieux, dans l'ordre social. L'existence du mal sous le gouvernement de la souveraine Sagesse et de la Puissance infinie, sous le gouvernement de la Providence, appela les méditations les plus profondes du philosophe de Chambéry, et il lui a été donné de jeter quelquefois de magnifiques clartés sur ce redoutable problème, et sur plusieurs questions de philosophie religieuse qui s'y rattachent.

Mais les affections et les aptitudes de cet éminent penseur le portaient surtout à considérer le côté pratique des choses, ou du moins ce qui revêtait à ses yeux ce caractère. Il ne lui suffisait pas de réagir contre la philosophie du dix-huitième siècle; ce qu'il

voulait avec autant d'ardeur que la restauration de la foi antique, c'était le rétablissement de la vieille monarchie chrétienne. Nul n'en connut mieux les grandeurs, les beautés; nul n'en déplora plus amèrement les abus et la décadence1. Mais quoiqu'il ne fût pas dépourvu du sentiment des transformations providentielles qui s'opéraient dans le monde , au milieu des erreurs les plus condamnables et des violences les plus criminelles2, Joseph de Maistre voulut conserver à tout prix, pour les grandes nations catholiques, le principe de la monarchie pure et absolue3. Toutefois il ne méconnut pas entièrement l'impérieux besoin de liberté qui travaille les nations modernes et les pousse à des révolutions trop souvent stériles. Joseph de Maistre proclame qu'il est juste de chercher des garanties contre les abus possibles de la souveraineté. Mais, dans l'honnêteté de ses pensées, il veut limiter et contenir la souveraineté sans la détruire. Condamnant toute insurrection d'une manière absolue, refusant aux combinaisons des formes politiques la vertu de produire la pondération des pouvoirs , il est conduit à chercher ses garanties contre la monarchie royale dans la monarchie pontificale. La dictature politique des Papes, la théocratie du moyen âge lui apparaît comme l'idéal des sociétés chrétiennes. Là il croit trouver toutes les conditions

1 Voir les Considérations sur la France , et les Lettres, passim.

2 Voir sa Correspondance diplomatique.

3 Considérations sur la France et Lettres.

de la

souveraineté

et ses

contradictions

de l'ordre et même celles de la liberté, qu'il réduit à la dose la plus mince.

Ce n'est pas le lieu d'examiner et de discuter les spéculations philosophiques et historiques par lesquelles Joseph de Maistre veut justifier ce régime théocra tique, qu'il regarde comme la pure émanation de l'esprit chrétien.

Il nous suffit de constater ici un fait hors de toute contestation : pour appuyer la monarchie royale absolue sur la monarchie pontificale, Joseph de Maistre a été conduit à considérer la monarchie pontificale comme essentiellement et nécessairement absolue.

Le philosophe publiciste a employé à la démonstration de cette thèse, qui lui tenait infiniment à cœur, toutes les ressources de son érudition et de sa dialectique. A-t-il introduit quelque élément nouveau dans la question ? A-t-il réussi dans son dessein ? Tel est l'objet du court examen que nous allons faire.

L'illustre auteur du livre Du Pape, partant de ce principe que les vérités théologiques ne sont que des rentes générales, manifestées et divinisées dans le cercle religieux l , commence par établir que l'infaillibilité dans l'ordre spirituel, et la souveraineté dans l'ordre temporel, sont des mots parfaitement synonymes. Il ne demande pour YÈglise infaillible aucun privilège particulier. Il demande seulement qu'elle

1 Du Pape, t. Ier, p. 2. Paris, 1830.

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jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles, qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles. « Car, ajoute le philosophe publiciste, tout gouvernement est absolu; et, du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus !. »

Quoique Joseph de Maistre semble réduire ici l'infaillibilité de l'Église à une simple nécessité d'ordre public, comme d'ailleurs il est bien loin de nier les promesses et l'assistance divines, accordons-lui son grand principe et le point de départ de sa théorie.

L'infaillibilité étant donc identique à la souveraineté, pour savoir où est l'infaillibilité dans l'Église, il ne s'agit que de découvrir où réside la souveraineté. Or, dit Joseph de Maistre, s'il y a quelque chose d'évident pour la raison et pour la foi, c'est que l'Église universelle est une monarchie.

Tous les vrais théologiens conviennent de ce grand principe. Mais ils ajoutent aussi que ce régime monarchique est suffisamment tempéré d'aristocratie, pour qu'il soit le meilleur et le plus parfait des gouvernements. Joseph de Maistre ne fait aucune difficulté de reconnaître ce caractère tempéré de la monarchie ecclésiastique, et ce sont ses propres paroles que nous venons de rapporter 2.

La liaison des idées devait le conduire naturellement à chercher quel est le rôle de l'aristocratie épiscopale dans le gouvernement de l'Église, et corn-

1 Du Pape, t. Ier, p. 2.

2 Du Pape, t. I", p. 4.

ment l'élément monarchique s'y trouve suffisamment tempéré par Vêlement aristocratique pour en faire le plus parfait des gouvernements.

Joseph de Maistre ne procède pas d'une façon aussi régulière. Trois pages après avoir établi les principes que nous venons de rappeler , il écrit ces mots : « II serait superflu de parler d'aristocratie, car n'y ayant jamais eu dans l'Église de corps qui ait eu la prétention de la régir sous aucune forme élective ou héréditaire, il s'ensuit que son gouvernement est nécessairement monarchique, toute autre forme se trouvant rigoureusement exclue \ »

Telle est donc la manière dont Joseph de Maistre tempère, dès le début de son livre, la monarchie de l'Église. Sans s'inquiéter s'il est d'accord avec luimême, et en oubliant le principe qu'il vient de poser avec l'universalité des théologiens catholiques, il fait tout d'abord la monarchie de l'Église pure et absolue. Est-ce la nécessité métaphysique , est-ce une logique supérieure qui le conduisent à identifier ainsi la souveraineté avec la monarchie pure et absolue? Non, puisqu'il a reconnu un peu plus haut que la souveraineté a des formes différentes) et qu'elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres 2.

Il a même qualifié d'ADMiRABLE, dans sa Correspondance, la forme que la souveraineté prend à Londres : « Il faut être bien aveugle et bien injuste,

1 Du Pape, t. Ier, p. 7.

2 Du Pape, t. Ier, p. %.

dit-il, pour envier à la Grande-Bretagne le pouvoir et l'influence bien légitimement dus à son génie, à son admirable constitution et à son esprit public l » .

Voilà une constitution politique où la souveraineté est composée d'éléments complexes, et qui mérite cependant l'admiration du monde! Cette constitution est sans doute bien près de réaliser l'idéal de la perfection des gouvernements humains. La souveraineté n'est donc pas nécessairement la monarchie pure et absolue. Aucune loi métaphysique n'autorise donc Joseph de Maistre, d'après ses propres aveux, à affirmer que la monarchie pure et absolue est la forme nécessaire de tout bon gouvernement.

De quel étonnement n'est -on pas saisi lorsque ensuite on entend l'auteur Du Pape, après une discussion de deux cents pages , résumer ainsi sa doctrine: « Toutrameneauxgrandesveritesetablies.il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité; et ce dernier privilège est si absolument nécessaire, qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité même dans les souverainetés temporelles, où elle n'est pas, sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Église ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu'elle ait au-dessus d'elles une immense supériorité, puisque l'infaillibilité est, d'un côté, humainement supposée, et, de l'autre, divinement promise. Cette suprématie indis-

1 Mémoires politiques et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre, publiés par Albert Blanc , p. 278.

pensable ne peut être exercée que par un organe unique : la diviser, c'est la détruire !. »

De ces paroles et de celles que nous avons citées d'abord, faut-il conclure qu'il est également vrai pour Joseph de Maistre, d'une part, que la souveraineté ou l'infaillibilité peut avoir des formes différentes, qu'elle peut être composée d'éléments divers, comme dans Y admirable constitution anglaise et dans celles qui lui ressemblent; et, d'autre part, que la souveraineté ou l'infaillibilité ne peut être exercée que par un organe unique, et que la diviser c'est la détruire?

Ce ne sera donc qu'en se mettant en contradiction avec lui-même, comme avec les faits et avec l'histoire, que Joseph de Maistre pourra faire de la monarchie pure et absolue une nécessité métaphysique et politique. Et cependant la théorie de cette nécessité servira de base au livre Du Pape!

Les faiblesses d'un grand esprit nous apprendront du moins que ce n'est pas par la voie d'une logique absolue qu'on peut arriver à déterminer le vrai siège de la souveraineté et de l'infaillibilité dans l'Église. Il faut, avant tout, consulter l'Écriture et la tradition. Joseph de Maistre n'a pas méconnu entièrement cette nécessité. Mais, sans manquer au respect dû à ce grand homme, nous croyons pouvoir dire qu'il a porté dans cette étude sa théorie toute faite de la souveraineté et de l'infaillibilité.

Si l'auteur Du Pape n'était pas parti d'une théorie

1 Du Pape, t. Ier, p. 195.

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préconçue et édifiée sur une métaphysique très-contestable, il aurait reconnu que le premier devoir de l'écrivain qui assume la tâche hardie et difficile de déterminer le vrai caractère de la monarchie ecclésiastique, était une étude sérieuse des conciles généraux. Là doit en effet se dévoiler la vraie constitution de l'Église; à moins qu'on ne prétende que les catholiques, après dix-huit siècles et vingt conciles généraux, ne savent pas encore où réside la souveraineté spirituelle. Quel homme sensé pourra croire que ces vingt conciles généraux n'ont pas connu les droits réciproques de la papauté et de l'épiscopat? Il doit donc suffire d'une étude attentive de l'histoire de ces saintes assemblées pour déterminer ces droits.

Joseph de Maistre a consacré quatre chapitres de son premier livre à cette étude. Mais il procède dans cet examen avec de telles allures , qu'après l'avoir suivi avec attention on se demande si réellement il avait lu les actes de ces conciles, dont il parle avec une légèreté merveilleuse.

Nos précédents travaux nous permettront de discuter brièvement les appréciations de Joseph de Maistre.

En commençant cet examen critique , nous prions y. Efforts le lecteur de ne jamais perdre de vue l'objet essentiel de toute la démonstration du philosophe savoisien. Il veut et doit prouver que la monarchie du Pape est pure, indivisible, absolue, puisque son système de l'infaillibilité absolue et séparée repose sur l'identité

en faveur du

de la souveraineté et de l'infaillibilité. Joseph de Maistre a-t-il prouvé que la monarchie pontificale est pure, indivisible, absolue, de droit divin et ecclésiastique? Toute la question est là.

Partant de ce principe que la souveraineté doit toujours être vivante et agissante, Joseph de Maistre veut établir d'abord, avec les ressources de sa métaphysique politique, que le gouvernement de l'Église ne peut appartenir aux conciles généraux, qui ont été jusqu'ici des assemblées intermittentes, rares, difficiles à réunir l .

Quiconque a étudié avec soin la constitution de l'Église, verra sans peine et de suite que cette première assertion est en dehors de la vraie question. Il est très-vrai sans doute que le gouvernement ordinaire de l'Église ne se trouve pas dans les conciles généraux, qui ne sont pas et ne peuvent pas être toujours réunis. Il est très-vrai que le gouvernement ordinaire de l'Église appartient au Pape. Mais, de même que le gouvernement extraordinaire de l'Église n'est point exercé par les évêques sans le Pape, de même le Pape ne gère pas le gouvernement ordinaire sans aucun concours des évêques. En l'absence des conciles généraux, le gouvernement pontifical ne devient pas nécessairement une monarchie pure et absolue. Nous avons prouvé que les évêques, dans l'état de dispersion de l'Église, conservent leur droit divin de concourir à son gouvernement, sans aucun

1 Du Pape, t. Ier, liv. i, chap. n.

détriment de la primauté, sans aucune diminution delà suprématie pontificale \

Nous dirons donc avec Joseph de Maistre que, sans le Pape, il n'y a pas de gouvernement de l'Église, soit hors du concile général, soit même dans le concile général. Nous proclamerons aussi haut que Joseph de Maistre que, sans le Pape, il n'y a pas d'Église ni même de religion chrétienne *. Mais de cette nécessité de la monarchie pontificale on ne déduira jamais légitimement la souveraineté pure, indivisible, absolue du Pontife romain. La métaphysique pure, redisons-le, n'est pas ici un guide sûr. L'Écriture et la tradition peuvent seules nous révéler la vraie nature de l'institution chrétienne. Les efforts de Joseph de Maistre pour entrer dans cette voie positive, qui seule peut aboutir à un résultat certain, ne nous paraissent pas heureux. Il commence par poser comme un axiome que les conciles généraux tiennent toute leur autorité de leur chef 3. Mais, certes, l'axiome n'est pas évident par lui-même; et au lieu d'une assertion tranchante, l'auteur Du Pape aurait dû donner de bonnes preuves. Il aurait dû, ce semble, scruter profondément l'origine de l'épiscopat et l'histoire des conciles généraux pour justifier son assertion. Il se contente de ce raisonnement : Il n'y a pas de concile sans le Pape, puisque c'est au Pape à le convoquer, à le présider,

1 Voir t. Ier, liv. III, chap. xiv, et t. II, liv. iv, chap. i.

2 Voir t. Ier, liv. i, chap. 'm et v.

3 Du Pape, t. Ier, p. 49.

à le confirmer. Donc le Pape est absolument supérieur au concile, donc il possède la monarchie pure, indivisible, absolue. Funeste illusion de l'esprit de système ! Ce grand philosophe ne s'aperçoit pas qu'il raisonne avec la même justesse que celui qui dirait : Il n'y a pas de parlement britannique sans le roi de la Grande-Bretagne. Donc le roi d'Angleterre est un monarque absolu; donc la monarchie anglaise est pure, indivisible, absolue!

Joseph de Maistre aime beaucoup à comparer la constitution de l'Église à celle de l'Angleterre ou de l'ancienne France. Il veut que les conciles généraux soient le parlement ou les états généraux de l'Église, et ces comparaisons ont leur incontestable vérité. Mais elles tournent en réalité contre le système exposé dans le livre Du Pape. Qui pourra trouver, en effet, la monarchie pure et absolue dans la constitution anglaise, et même dans celle de l'ancienne France, si on attribue aux états généraux, comme le veut Joseph de Maistre, un vrai pouvoir législatif?

Pour déduire de cette maxime, vraie pour les temps ordinaires , qu'?7 n'y a pas de concile sans le Pape, la monarchie pure et absolue du Pape, il faudrait que les Papes possédassent incontestablement le droit de faire la loi au concile, de lui imposer leurs décrets et leurs volontés. Il faudrait que les conciles n'eussent, dans aucun cas, le droit de juger les Papes. Dans ces conditions, les conciles ne seraient que des assemblées consultatives; et le système de Joseph de Maistre se soutiendrait sur une base solide.

Mais c'est ici que les faits viennent écraser la théorie.

Nous osons interroger la conscience du lecteur, vi. Les faits. N'est-il pas vrai, lui dirons-nous, n'est-il pas vrai, d'après ce témoin incorruptible et irrécusable qu'on appelle l'histoire, que les conciles généraux, canoniquement constitués, ont toujours été des assemblées libres et souveraines, quoique présidées? La liberté des débats conciliaires, même sur les décrets émanés de l'autorité des Papes et adressés au concile, n'estelle pas invinciblement prouvée par les actes de ces assemblées? Les évêques n'ont-ils pas toujours pris le titre de juges de la foi dans le concile? N'y ont-ils pas exercé une vraie juridiction ? Les votes n'ont-ils pas toujours été portés à la majorité des suffrages?

Quel esprit sérieux pourrait admettre que ces droits vingt fois séculaires n'ont été que des concessions gracieuses des Souverains Pontifes? Et cependant il faut se résigner à le dire, ou abandonner la thèse favorite !

Toutes les raisons historiques que Joseph de Maistre met en avant pour la soutenir ont été déjà discutées dans notre histoire des conciles généraux. Nous croyons superflu de reproduire ici les arguments qu'il renouvelle et les réponses que nous leur avons faites d'avance. Que le lecteur veuille bien rapprocher notre argumentation de celle de l'illustre écrivain !.

1 Voir en particulier, dans le premier volume, l'histoire des conciles d'Éphèse, de Chalcédoine, du cinquième concile général,

Nous nous bornerons à une seule remarque. Joseph de Maistre proclame plusieurs fois et avec raison qu'un des plus grands crimes dont une société humaine puisse se rendre coupable, c'est la violation de la souveraineté. Eh bien, si tous les droits des conciles généraux viennent des Papes; si les Papes possèdent une supériorité absolue sur le concile général; si la souveraineté pontificale est indivisible et illimitée, l'Église a méconnu, outragé, violé cette souveraineté; l'Église méconnaît, outrage et viole tous les jours cette souveraineté! En effet, il n'est pas possible de nier la condamnation du pape Vigile par le cinquième concile; celle d'Honorius parles sixième, septième et huitième. Il n'est pas possible de nier le jugement du concile de Vienne sur Boniface VIII; la sentence du concile de Constance contre Jean XXIII; le procès contre Eugène IV par le concile de Bâle. De quelque manière que ces faits soient expliqués, ils sont incontestables. Il est également incontestable que, dans toutes ces circonstances, ces conciles généraux ont agi par leur propre autorité. Mais si Vigile, Honorius, Boniface, Jean, Eugène, étaient des monarques absolus et absolument inviolables; s'ils dominaient les conciles qui les ont jugés de toute la supériorité d'une souveraineté qui n'a de compte à rendre qu'à Dieu; si les évoques de ces conciles n'avaient d'autres droits, à l'égard des

du dixième ; et celle des conciles de Constance , de Bâle et de Florence.

Papes dont ils se sont faits les juges, que celui de les écouter et de leur obéir ; disons-le, ces évêques, ces conciles se sont rendus coupables du plus grand forfait qui puisse être commis dans une société régulière, celui de lèse-majesté. Ils ont méconnu, outragé, violé la souveraineté divinement instituée, et porté sur elle une main sacrilège.

Et par qui cet épouvantable crime a-t-il été commis? Par sept conciles généraux légitimes! Par ces conciles généraux que saint Grégoire le Grand- vénérait à régal des Évangiles, par ces conciles généraux qui sont, d'après Bellarmin, tout ce quil y a de plus grand dans V Église. Mais ce ne sont pas seulement sept conciles généraux qui se sont rendus coupables du plus grand des forfaits. Tous les conciles généraux venus après ceux que nous avons nommés ont reconnu l'autorité des premiers. Tous les conciles généraux sont solidaires les uns des autres; tous se donnent une confirmation réciproque. A partir du cinquième, tous les conciles condamnent le Constitutum de Vigile. A partir du sixième, tous les conciles condamnent les lettres d'Honorius. A partir du dix-sep tième, tous les conciles con damnent la condui te de Jean XXIII. L'Église universelle, solidaire des conciles généraux, l'est aussi des procédures et des jugements dirigés par eux contre plusieurs Papes. Si ces jugements constituaient la violation des droits les plus sacrés, la plus criminelle des révoltes, c'est l'Église qui s'en est rendue et qui s'en rend tous les jours coupable !

Voilà certes une conséquence capable de faire recaler les plus intrépides défenseurs de la monarchie pure et indivisible, de la souveraineté absolue des Pontifes romains, de leur supériorité illimitée sur le concile général, de leur infaillibilité séparée.

Un système qui renferme des conséquences aussi destructives de la sainteté et de la divinité de l'Église ne peut être vrai. On ne peut renfermer la science dans ce cercle étroit. 11 faut en sortir, et proclamer avec l'histoire et la tradition, comme avec l'Évangile lui-même, le caractère tempéré de la monarchie pontificale, le caractère complexe de la souveraineté et de l'infaillibilité dans l'Église, et tenir également fermes et les droits de la papauté et ceux de l'épiscopat.

vu Aveux. Joseph de Maistre a semblé reconnaître ce qu'il y a d'excessif et d'arbitraire dans sa théorie, lorsqu'il a écrit ces paroles : « On peut dire néanmoins, dans un sens très-vrai, que le concile universel est audessus du Pape ; car, comme il ne saurait y avoir de concile de ce genre sans Pape, si on veut dire que le Pape et l'épiscopat entier sont au-dessus du Pape, ou en d'autres termes que le Pape seul ne peut revenir sur un dogme décidé par lui et par les évêques réunis en concile général, le Pape et le bon sens en demeureront d'accord ' . »

Ajoutez à cet aveu que les lois de la discipline générale, tant qu'elles sont en vigueur, imposent au

1 Du Pape, t. le', p> 25#

Pape une véritable obligation légale, et vous serez bien près de la vérité complète et de la vraie notion de la monarchie ecclésiastique.

Évidemment, Joseph de Maistre n'est pas toujours d'accord avec lui-même. Malgré la hauteur de ses affirmations, il dévoile quelquefois le peu de confiance qu'il a dans ses théories absolues. Nous citerons un exemple frappant de ses hésitations dans une page qui termine une dissertation où il a mis toute son érudition et toute sa logique : « Quand ces vérités (son système) seraient moins incontestables, il le serait toujours que toute décision dogmatique du Saint-Père doit faire loi, jusqu'à ce qu'il y ait opposition de la part de l'Église. Quand ce phénomène se montrera, nous verrons ce qu'il faudra faire ; en attendant, on devra s'en tenir au jugement de Rome l. »

N'est-il pas évident que cette modeste conclusion est bien peu en harmonie avec la superbe assurance des précédentes affirmations ? La conscience de l'illustre écrivain lui disait sans doute qu'il n'avait pas épuisé la matière, et qu'il pouvait y avoir une part essentielle de vérité dans ces doctrines modérées, repoussées avec tant de fierté.

Par ces aveux, Joseph de Maistre compromet les avantages, il est vrai, bien plus politiques que théologiques, qu'il prétend retirer de la souveraineté absolue et de l'infaillibilité séparée du Pontife romain. Il présente aux princes cette autorité comme

1 Du Pape, t. Ier, p. 495.

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