TOME II
le moyen court et facile de mettre fin aux controverses théologiques ; et, à ce sujet, il parle de ces controverses avec une légèreté capable d'étonner et de scandaliser la foi \ Sans le secours de son système, ces controverses ont été terminées, pendant dix-neuf siècles, pour les vrais fidèles. La sainte et nécessaire autorité du Pontife romain n'a aucun besoin réel du surcroît de puissance qu'un système intéressé veut lui attribuer.
Mais quand on exagère sans mesure cette autorité nécessaire, on appelle des objections nouvelles et bien redoutables. Les princes et les peuples se demanderont naturellement quel remqde pourra être opposé aux abus de ce pouvoir pontifical qu'on veut élever au-dessus de tout. Voici de quelle manière l'auteur du Pape résout cette objection. Après l'avoir habilement écartée pour les catholiques, il dit :
« Quant aux hommes qui, par naissance ou par système, se trouvent hors du cercle catholique, s'ils m'adressent la même question : Qu est-ce qui arrêtera le Pape ? je leur répondrai : Tout : les canons, les lois, les coutumes des nations, les souverainetés, les grands tribunaux, les assemblées nationales, la prescription, les représentations, les négociations, le de-
1 « Qu'il se présente une de .ces questions de métaphysique divine qu'il faille absolument porter à la décision du tribunal suprême; notre intérêt n'est point qu'elle soit décidée de telle ou telle manière, mais qu'elle le soit sans retard et sans appel. » Du Pape, t. 1er, liv. i, chap. xix.
L'ULTRAMONTÀNISME MODERNE. 323
voir, la crainte, la prudence, et par-dessus tout l'opinion, reine du monde1 . »
Certes, s'il faut en venir ainsi à s'armer de tout contre le pouvoir pontifical dans certaines circonstances, n'est-il pas insensé de lui attribuer, sans aucune nécessité, la souveraineté absolue, l'infaillibilité séparée? La Sagesse divine a su ordonner l'Église sur un plan meilleur que celui de Joseph de Maistre.
Nous venons de caractériser, autant qu'il a été en nous, l'élément nouveau que Joseph de Maistre a voulu introduire dans la célèbre controverse qui divise l'école. Cet élément se réduit au principe de l'utilité et surtout de l'utilité politique, et se rattache aux théories métaphysiques et politiques du grand esprit qui a écrit les Soirées de Saint-Pétersbourg et le livre Du Pape. Séparé de ces théories, ce principe perd sa valeur, et ces théories elles-mêmes sont plus brillantes que solides ; nous avons essayé de le prouver. Quand Joseph de Maistre quitte le terrain de ses théories pour aborder celui de la théologie proprement dite, il perd toute originalité et n'est plus qu'un écho affaibli de l'école italienne. Nous avons discuté avec ses maîtres toutes les grandes thèses théologiques qu'il prétend rajeunir. Il est inutile de revenir sur ces discussions.
Mais avant de prendre congé de l'illustre écrivain, c'est pour nous un devoir de lui demander compte
1 Du Pape, t. Ier, p. 189.
•ançais.
de ses procédés envers l'Église gallicane, son clergé, ses traditions et sa plus grande gloire, dans ces derniers siècles, Bossuet.
vin. Défense Notre intention n'est pas du tout de nous occuper et du clergé ici des doctrines parlementaires qui nient la réalité du pouvoir spirituel ou qui le subordonnent au pouvoir politique. Ces graves questions se présenteront quand nous traiterons des rapports de l'Église avec l'État.
Nous ne voulons pas non plus entrer dans les questions que soulève l'histoire de la Déclaration de 1682 envisagée comme acte. Nous souscrivons volontiers au jugement que Bossuet en a porté lui-même, lorsqu'il a dit qu'il l'abandonnait, et qu'il n'entreprenait pas de la défendre : Abeat ergo declaratio quo libuerit, non eam tuendam snscepimus ! .
Nous savons que cette Déclaration a été plusieurs fois improuvée et annulée par les Souverains Pontifes, et nous professons le plus profond respect pour ces décisions suprêmes.
La doctrine exposée et défendue dans notre livre est indépendante de la Déclaration de 1 682, et elle se réduit à l'affirmation du caractère véritablement et efficacement tempéré de la monarchie pontificale. Cette doctrine a été généralement professée par le clergé français, et elle a trouvé dans Bossuet son organe le plus autorisé.
1 Defensio Declara'lionis conventus cleri gallicani; praevia dissertatio, parag. 10.
Comment une doctrine qui satisfait à toutes les conditions de l'unité religieuse comme à celles d'une sage liberté ecclésiastique, comment une doctrine nécessaire et propre à concilier à l'Église catholique le respect et l'affection de tous, a pu être méconnue et combattue par Joseph de Maistre, nous avons cherché à l'expliquer dans ce chapitre. Joseph de Maistre. était capable sans doute de comprendre et de goûter le génie du grand défenseur de cette doctrine. Toutefois, ce qu'on peut appeler le libéralisme ecclésiastique de Bossuet ne pouvait plaire à un écrivain qui s'était donné la mission de restaurer la vieille monarchie européenne en appuyant l'absolutisme royal sur l'absolutisme pontifical. Bossuet devenait donc naturellement le grand adversaire théologique de Joseph de Maistre.
Il est vrai que le libéralisme ecclésiastique de Bossuet contraste avec cet absolutisme politique que le grand homme professe comme son siècle. Ce caractère particulier du génie de Bossuet, qui unissait ainsi des choses bien contraires, ne parvient pas cependant à lui ramener les sympathies de Joseph de Maistre. Il sent en Bossuet le plus redoutable antagoniste de cet absolutisme pontifical dont il s'est épris. Il ose donc diriger tous ses coups contre le géant, et, tout en conservant, en général, à l'égard du grand homme, les formes du respect et de l'admiration, il n'est pas de critique amère, violente ou railleuse qu'il lui épargne.
Qui voudra croire qu'un des premiers reproches
adressés par Joseph de Maistre à Bossuet consiste à l'accuser ce d'avoir manqué l'idée de l'infaillibilité l. »
Ainsi le vainqueur du protestantisme, l'incomparable docteur qui a écrit les Conférences avec Claude, Y Histoire des variations et Y Exposition de la doctrine catholique, n'avait pas l'idée juste de l'infaillibilité !
Et ce qu'il y a de plus prodigieux, c'est que Joseph de Maistre ose affirmer que, d'après Bossuet, « la doctrine de l'infaillibilité n'a commencé qu'au quatorzième siècle2. » Il est vrai qu'en écrivant ces belles choses notre critique déclare sans façon « que le bon sens laïque a le droit de sourire en lisant Bossuet3. »
Merveilleux aveuglement de l'esprit de système ! Dans les pages qui nous fournissent ces citations, Joseph de Maistre a accumulé des sophismes qu'un mince élève de logique serait capable de signaler et de condamner. Mettant en principe ce qui est en question , dès le début de son livre , il attribue au Pape seul l'infaillibilité qui , de l'aveu de tous les catholiques , appartient à l'Église. Ainsi , il se trouve conduit à prêter à Bossuet des opinions contradictoires et extravagantes! Le bon sens, qu'il soit laïque ou ecclésiastique, ne sourira pas ici, mais il s'indignera.
Partant du principe de la complexité de la souveraineté spirituelle, essentiellement composée du
1 Du Pape, t. Ier, p. il.
2 Ifiidem, t. Ier, p. 13.
3 Ibidem, t. Ier, p. U.
Pape et des évoques; partant de ce principe évidemment contenu dans l'Écriture et vérifié par une tradition de dix-sept siècles, Bossuet a su accorder à la monarchie pontificale tout ce qui lui est dû, sans la faire dégénérer en monarchie pure et absolue. C'est la théorie de Vindéfeclibililé ou de l'infaillibilité moralement entendue qui renferme les éléments de cette conciliation nécessaire. Donnons encore un aperçu de cette théorie.
La succession des Papes ne finira qu'avec le monde. La primauté, la plénitude, l'universalité de la juridiction spirituelle, appartiendront toujours au Pape; le Siège apostolique sera toujours le fondement et le centre de l'Église universelle. Mais le Pape n'est pas tout l'épiscopat, et son Église particulière n'est pas l'Église universelle. La souveraineté absolue a été donnée, les promesses les plus magnifiques ont été faites à la grande unité composée du Pape et des évoques, de l'Eglise romaine et des Églises particulières. De cette souveraineté de l'unité composée, il résulte qu'il devra y avoir action réciproque du Pape sur les évèqueset des évèques sur le Pape. Le Pape aura le droit et le devoir de confirmer ses frères dans la foi. Mais s'il ne remplissait pas fidèlement ce devoir, il pourrait, dans certains cas déterminés, être averti par les évèques, comme saint Pierre le fut par saint Paul. Comme saint Pierre, le Pape averti se rendra à la voix de la vérité et de la justice. Mais s'il la méconnaissait, s'il s'obstinait dans l'hérésie, ce que Dieu ne permettra jamais, il faut l'espérer, il pourrait être
jugé par un concile général, et un nouveau Pape serait donné à l'Église.
Par cette mort légale, la succession pontificale ne serait pas plus interrompue que par la mort naturelle des Papes. Cette succession resterait invincible, et l'Église romaine conserverait toujours l'inviolable pureté de sa foi.
Telle est, dans ses traits principaux, la théorie de l'indéfectibilité ou de l'infaillibilité moralement entendue de la papauté. Demander davantage pour elle, c'est tomber nécessairement dans le système de la monarchie pure, indivisible, absolue, système aussi contraire à l'Écriture qu'à la tradition. Accorder moins à la papauté, lui refuser cette indéfectibilité, c'est nier la perpétuité de la primauté divine du Siège apostolique ; c'est ruiner le fondement de l'Église.
Toutes ces nécessités ont été parfaitement comprises par le grand évêque de Meaux, et il a su trouver la véritable harmonie de tous les droits et de tous les intérêts. Qui croirait que cette vaste et large conception du plus grand génie théologique des temps modernes n'attire que le dédain et le persifflage de Joseph de Maistre? Il n'y voit que des subtilités indignes de Bossuet l> des subtilités que la conscience seule avec elle-même repousse, parce qu'elle n'y comprend rien2.
1 Du Pape y t. Ier, p. 101.
2 Ibidem, p. 4 02.
LTLTRAMONTANISME MODERNE. 329
Le même parti pris fait commettre à Joseph de Maistre une révoltante injustice.
Personne n'ignore avec quelle énergie Bossuet a toujours repoussé l'arbitraire dans le gouvernement ecclésiastique. C'est en vue d'écarter de la cité de Dieu ce fléau redoutable, que le grand évêque, avec toute l'Église gallicane, appelle sans cesse le règne des canons. Cette invocation à l'ordre, qui aurait dû satisfaire un vrai génie politique, n'arrache à Joseph de Maistre que cette exclamation : « Il faut avoir le courage d'avouer qu'il (Bossuet) est un peu fatigant avec ses canons, auxquels il revient sans cesse1. »
L'auteur du Pape parle souvent et même avec une affectation visible de la politique ecclésiastique de Bossuet, et des ménagements dont le grand homme savait user dans l'intérêt du bien. Pour nous, toute la politique ecclésiastique de Bossuet se trouve dans ces lignes, qui seront l'éternel honneur du vénérable évêque et devant l'Église et devant la postérité :
« J'ai toujours eu dans l'esprit qu'en expliquant l'autorité du Saint-Siège de manière à en ôter tout ce qui la fait plutôt craindre que révérer à certains esprits, cette sainte autorité, sans rien perdre, se montre aimable à tout le monde, même aux hérétiques et à tous ses ennemis. Je dis que le Saint-Siège ne perd rien dans les explications de la France, parce que les ultramontains mêmes conviennent que,
1 Du Pape, t. Ier, p. 107.
dans le cas où elle met le concile au-dessus du Pape, on peut procéder contre le Pape, en disant qu'il n'est plus Pape; de sorte qu'à vrai dire nous ne disputons pas tant du fond que de l'ordre de la procédure; et il ne serait pas difficile de démontrer que la procédure que nous établissons étant restreinte, comme j'ai fait aux cas du concile de Constance, est nonseulement plus canonique et plus ecclésiastique, mais encore plus respectueuse envers le Saint-Siège et plus favorable à son autorité. Mais ce qu'il y a de principal, c'est' que les cas auxquels la France soutient le recours du Pape au concile sont si rares qu'à peine en peut-on trouver de vrais exemples en plusieurs siècles; d'où il s'ensuit que c'est servir le Saint-Siège que de réduire les disputes à ces cas , et c'est, en montrant un remède à des cas si rares, en rendre l'autorité perpétuellement chère à tout l'univers l . »
Mais qu'on pèse surtout ces graves paroles, qui forment comme le résumé de la pensée intime de Bossuet dans la rédaction de la Déclaration de 1682, et dans la composition du grand ouvrage qu'il a écrit pour en défendre la doctrine.
« Nous voulons dévoiler le secret de la Déclaration du clergé de France, savoir, que les évêques français n'ont fait aucun décret contre l'infaillibilité du Pape, sur laquelle on dispute si vivement dans les écoles. Ils se sont tenus loin de ces expressions et de ces
1 Lettre au cardinal d'Estrées, t. XLIV, p. 242.
querelles de l'école. Principalement attentifs à la pratique, ils ont voulu seulement établir en principe qu'en mettant de côté la question scolastique et subtile dont il s'agit, tous les théologiens catholiques s'accordent à reconnaître que les décrets du Saint- Siège ne sont point regardés comme irréformables et n'ont point leur pleine autorité avant le consentement de l'Église. Ce principe posé, la question de l'infaillibilité devient purement spéculative et tout à fait inutile. Si l'on veut expliquer en ce sens la déclaration du clergé de France, je suis persuadé que les évèques n'y mettront aucun obstacle \ »
Après avoir conquis -sur l'hérésie les plus glorieux triomphes, Bossuet, par la sagesse de sa doctrine et de sa conduite dans l'assemblée de 1682, rendit à l'Eglise de nouveaux services. Il empêcha de grands malheurs, que le bon esprit de Louis XIV n'aurait peut-être pas suffi seul à écarter. Cependant des théologiens étrangers soulevèrent une violente tempête contre le grand évêque et le clergé français. A un débordement inouï d'outrages, Bossuet opposa la sérénité de son âme, la solidité de sa science, la puissance de sa logique. Rien ne put le faire sortir de cette modération, de ce ferme bon sens, de cet esprit de conciliation qui étaient le trait particulier de son génie. Il n'y avait dans son grand cœur que l'amour de la vérité, de l'Église, de la paix ecclésiastique. Les paroles que nous venons de transcrire en seront toujours le magnifique témoignage.
1 Corroll. Defens., parag. 8. Gallia orthod., parag. 21.
De l'Église gallicane.
Avec infiniment plus d'esprit que les Dubois, les Charlas, les Roccaberti, Joseph de Maistre a eu , de nos jours, le courage de reproduire leurs injustes et violentes accusations, ix. Le livre C'est surtout dans le livre De l'Église gallicane ' que cet écrivain laisse éclater ses passions, et une profonde animosité contre Bossuet et contre le clergé français. Dans le livre Du Pape il garde quelque mesure, il n'en connaît plus dans celui de /' Église gallicane ; et c'est sans doute pour pouvoir donner libre cours à sa colère qu'il a imprimé à part ce volume, qui devait être dans son premier dessein la suite et le complément Du Pape. Jamais les sentiments, la doctrine de Bossuet n'ont été présentés sous un jour plus faux. Jamais plus d'injures n'ont été adressées au clergé français.
Que tout homme impartial qui lira le livre De l'Église gallicane veuille bien lire aussi l'Histoire de Bossuet par le cardinal de Bausset. Qu'il rapproche et compare les récits et les jugements des deux écrivains sur l'affaire de la régale, l'assemblée de 1682, celle de 1700; et nous ne doutons pas que, même en n'adoptant pas toutes les appréciations du savant cardinal, il ne rougisse des excès et des emportements de Joseph de Maistre.
Il nous est impossible d'entrer ici dans le détail, car il faudrait faire un livre pour réfuter celui de Joseph de Maistre. Nous citerons un seul exemple de ces révoltantes injustices.
1 Paris, 4829.
Parlant des craintes d'une flétrissure du livre de la Défense, craintes que Bossuet aurait témoignées dans sa dernière maladie, Joseph de Maistre ose écrire que, si le récit de l'évêque de Troyes est vrai, Bossuet est mort protestant1. Joseph de Maistre ne pouvai t cependant ignorer que l'ouvrage de Bellarmin , De Romano Pontifice, qui est une si grande autorité aujourd'hui à Rome, a été mis à Y Indexer ordre de Sixte V, et qu'il y est resté deux ans, comme n'étant pas assez favorable au pouvoir pontifical.
Sans manquer au respect dû au Saint-Siège, sans cesser d'être catholique, sans devenir criminel, Bossuet pouvait donc craindre pour son livre des rigueurs qui n'avaient pas été épargnées à celui même de Bellarmin.
L'accusation, que la passion voulait rendre atroce, n'est donc que puérile et retombe sur son auteur.
Le livre de la Défense, que Joseph de Maistre n'avait lu probablement que dans les auteurs qui oi\t voulu le réfuter, puisqu'il en dénature la doctrine essentielle2; le livre de la Défense, que Joseph de Maistre ne craint pas d'appeler un mauvais livre*, un livre misérable*, se termine par ces saintes paroles :
« Après avoir mis fin à mon entreprise, il ne me reste plus qu'à dire un mot de moi-même.
1 De l'Eglise gallicane, p. 231 , 232, 233.
2 De l'Église gallicane. Voir en particulier de la page 287 à 292.
3 Page 208.
4 Page 335.
» Je commence donc par déclarer, et je prends Dieu à témoin , que personne dans le fond de son cœur ne respecté plus que moi l'autorité et la majesté du Saint-Siège et des Souverains Pontifes; et je suis assuré que ceux qui examineront cet ouvrage sans prévention me feront la justice d'en être persuadés.
» En effet, je n'ai d'autre dessein que de rendre au Saint-Siège, avec un esprit d'équité et de paix, toute l'autorité qui lui appartient de droit, que l'antiquité a unanimement reconnue , et qui ne lui peut être contestée. J'ôte en même temps aux ennemis de l'Église les vains et faux prétextes dont ils se servent pour rendre cette même autorité odieuse à tous les chrétiens.
» Je propose à tous les catholiques ce qu'il y a de plus certain, de plus vrai, de plus conforme à toute raison, afin qu'ils s'arrêtent dans un juste milieu, et qu'ils ne se montrent point trop outrés de part et d'autre.
)) Je mets à couvert les théologiens, et surtout les évêques de France, qu'on tâche de rendre suspects du reproche injuste qu'on leur fait de vouloir diminuer l'autorité du Saint-Siège; et je démontre, au contraire, par les autorités et les exemples les plus authentiques de l'antiquité ecclésiastique, que ces évêques mettent tout en sûreté par leur doctrine.
)) J'avertis avec respect, et j'exhorte en même temps l'Église de Rome, à suivre l'exemple de Pierre marchant sur les eaux avec confiance, quoique avec
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tremblement. Je cache mon nom, qui ne rendrait pas ma cause meilleure, non par honte ni par crainte (Dieu le sait), prêt à le déclarer toutes les fois que j'aurai lieu d'espérer un examen légitime et canonique ; mais ayant lieu de craindre qu'on n'agisse en cette occasion par un esprit de prévention et de haine, je me dérobe pour ainsi dire à la fureur de mes adversaires, de peur que les traits dont ils s'efforcent de me percer ne retombent sur eux-mêmes. Enfin, quoi qu'il arrive, je porte sans crainte et avec confiance cette cause devant le tribunal de Jésus- Christ; et si le Saint-Siège, comme juge équitable et non partial, en attendant la décision de l'Église, impose silence aux deux parties, je promets d'obéir avec joie.
» Enfin je déclare à toute la terre que je veux vivre et mourir dans le sein de l'Église catholique, soumis à l'autorité de FÉglise romaine, du Saint-Siège, et de notre Saint-Père le pape Innocent XI , à présent régnant. Que Dieu nous reçoive dans cette foi, que Pierre, qu'Innocent XI reconnaisse en moi la plus humble de ses brebis, soupirant pour la paix de l'Église, poussant sans cesse jusqu'au ciel les vœux les plus ardents, afin qu'il daigne abaisser à ses pieds la hauteur et la folle vanité du siècle, aussi bien que la puissance barbare et redoutable des Turcs, et tout l'orgueil de l'hérésie et du schisme , en quelque lieu qu'il se puisse cacher.
» Je finis en conjurant ce grand Pape de ne pas souffrir que sous son pontificat l'Église romaine re-
jette des sentiments aussi orthodoxes que ceux que je viens de proposer, et je le dis hardiment, des sentiments aussi modérés et aussi pacifiques. »
Ces immortelles paroles, qui firent verser des larmes à Louis XIV, ont porté dans votre âme , honorable lecteur, une émotion profonde! Ayez maintenant le courage de lire la traduction que Joseph de Maistre nous donne de ce testament théologique : (( Bossuet , pour ainsi dire dans son testament théologique, nous déclare que « le Pape n'a pas droit » d'examiner et de décider les questions théologiques » qui peuvent s'élever dans l'Église, et que toute son » autorité se borne à imposer silence aux parties » litigantes , en attendant un concile général l . »
Décidez, lecteur, si l'aveugle passion peut pousser plus loin l'oubli de la vérité et de la justice !
Pour sauver, dit-il, Vhonneur de Bossuet, Joseph de Maistre a recours au moyen désespéré de nier l'authenticité de la Défense. Mais à quel homme instruit espère-t-il faire illusion?
Si Bossuet a été traité d'une manière aussi outrageante, le clergé français ne pouvait pas être ménagé. Sans doute Joseph de Maistre est forcé plus d'une fois de lui rendre hommage. Il parle « du caractère droit et noble , de la conscience savante , du tact sûr et délicat du sacerdoce français. » Il célèbre ses vertus , son intelligence , sa fidélité éprouvée au Saint-Siège et à l'Église 2.
1 De VÉglise gallicane, p. 231.
2 De l'Église gallicane, p. 339.
Mais alors un grave problème s'offre au lecteur attentif. Comment un clergé aussi éclairé, aussi vertueux, aussi dévou£, a-t-il pu tomber dans ces complaisances criminelles, dans ce servilisme abject à l'égard du pouvoir politique, dans ces insolentes réserves à l'égard du pouvoir pontifical que Joseph de Maistre lui reproche en termes si amers ?
Nous ne prétendons pas justifier en tout et toujours le clergé français pendant les dix-septième et dix-huitième siècles. Mais si ses doctrines sont aussi condamnables que le veut Joseph de Maistre , si son attitude générale est aussi répréhensible , n'est-il pas contradictoire de lui attribuer tant de lumières, tant de vertus?
Joseph de Maistre n'a jamais voulu comprendre ni la vraie doctrine , ni la vraie mission du clergé français. Si son système et ses passions le lui avaient permis, il aurait reconnu que le sacerdoce français, en professant les doctrines de la monarchie tempérée de l'Église, en défendant les droits de l'épiscopat contre des systèmes d'école, a bien mérité de la religion et de la papauté.
Il aurait reconnu que son attitude générale à l'égard de l'Élat,du pouvoir politique, n'était que l'application des plus sages principes; et que, dans ce glorieux ensemble , les faiblesses humaines s'effacent et disparaissent.
Joseph de Maistre s'élève avec raison contre les procédés d'une magistrature digne sans doute , par de grandes lumières et de grandes vertus, du res-
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pect universel, mais qui trop souvent, cédant à des préjugés héréditaires, s'efforçait d'usurper ou d'entraver la juridiction ecclésiastique. Toutefois, ne se rend-il pas coupable de torts analogues à ceux des parlements, lorsque lui, laïque aussi et de plus diplomate, veut faire des leçons de théologie à Bossuet, à tout le clergé français, et tranche avec une hauteur d'oracle infaillible les questions les plus graves, les plus délicates?
Joseph de Maistre invite sans façon le clergé français à abdiquer ses doctrines odieuses '; il lui promet, à cette condition , qu'il aura sa part dans la restauration monarchique 2. Les événements ont prouvé et prouveront peut-être encore que Joseph de Maistre ne connaissait véritablement ni son époque, ni la mission du clergé français. Il nous est permis d'espérer que le clergé français, en restant fidèle aux doctrines de ses ancêtres, servira utilement la grande restauration chrétienne et morale qui n'est que l'extension du règne de Dieu sur la terre.
Après cette trop longue dissertation, le lecteur sera préparé à entendre le jugement définitif que Joseph de Maistre porte contre l'assemblée et la Déclaration de 1682.
ce Cette époque est à mes yeux le grand anathème qui pesait sur le sacerdoce français, l'acte le plus coupable après le schisme formel, la source féconde des plus grands maux de l'Église, la cause de l'af-
1 De l'Église gallicane, p. 344.
2 Ibidem, préface, p. v, et Iiv. n, chap. xvn.
faiblissement visible et graduel de ce grand corps; un mélange falal et unique peut-être d'orgueil et d'inconsidération, d'audace et de faiblesse, enfin l'exemple le plus funeste qui ait été donné dans le monde catholique aux peuples et aux rois \ »
Un homme vénérable , un savant théologien, évêque et cardinal de la sainte Église romaine , répondra à Joseph de Maistre : « L'assemblée de 1 682 est l'époque la plus mémorable de l'histoire de l'Église gallicane. C'est celle où elle a jeté son plus grand éclat; les principes qu'elle a consacrés ont mis le sceau à cette longue suite de services que l'Église de France a rendus à la France. Il peut sans doute être permis à un évêque de ramener avec complaisance ses regards sur un tableau qui rappelle des titres honorables pour le corps dont il est membre i. »
Pour nous, sans renoncera nos réserves sur la Déclaration de 1682, nous inviterons le lecteur à chercher la vérité entre ces jugements extrêmes; et nous affirmerons une dernière fois que la doctrine de la Déclaration, entendue comme Bossuet l'entend, n'a point été entamée par la science et les raisonnements de l'auteur Du Pape et De V Église gallicane.
Puisse le témoignage du sang rendu au Siège apostolique, dans le jour des grandes épreuves , par le clergé formé à l'école de Bossuet , faire naître un salutaire remords au cœur des détracteurs de notre Église et de son grand docteur!
1 De l'Église gallicane, p. 348.
2 Vie de Bossuet, par le cardinal de Bausset, t. II, p. 155.
Conclusion.
x. En résumé, l'illustre auteur des livres Du Pape et
De F Église gallicane n'a apporté aucun élément vraiment nouveau à la grande controverse débattue entre l'école de Bellarmin et celle de Bossuet. Joseph de Maistre s'est donné la mission de restaurer dans le inonde le principe de foi et d'autorité. On ne saurait irop applaudir à. ce noble dessein; mais ce dessein n'était pas entièrement pur de vues et d'intérêts politiques. Pour servir la grande cause qu'il voulait défendre et les intérêts qui lui étaient chers, Joseph de Maistre a consacré toutes les forces d'un génie brillant à faire triompher, dans l'ordre religieux et politique, dans l'Église et dans l'État., le principe de la monarchie la plus absolue. Ce principe lui-même n'était que l'application d'une î héorie paradoxale et contradictoire de la souveraineté. L'âme générale de toute cette philosophie religieuse et politique fut une réaction passionnée, excessive, aveugle, dangereuse contre la société moderne. Sous cette influence, cette philosophie devait nécessairement mêler le douteux au certain, le faux au vrai. Ce mélange malheureux ne pouvait que diminuer l'autorité du vrai, et compromettre la puissance du bien.
L'ULTRAMONTANISME MODERNE. lil
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