AU BIENHEUREUX PRINCE DES APOTRES, SAINT PIERRE
« Moi (N. N.), animé du désir de vous offrir, et en vous à vos successeurs dans la Chaire apostolique, un tribut particulier de dévotion qui puisse , d'une part, compenser pour vous et pour l'Église les outrages faits au Siège romain, et qui, d'autre part, m'oblige à le mieux honorer, je fais vœu de tenir et professer en toute occasion, même au prix de mon sang, la doctrine déjà le plus communément reçue parmi les catholiques, d'après laquelle le Pape, définissant par son autorité, en qualité de maître universel et, comme on dit, ex cathedra, ce que l'on
doit croire en matière de foi ou de mœurs, est infaillible, et qu'ainsi ses décrets dogmatiques sont irréformables et obligent en conscience, même avant d'être suivis de l'assentiment de l'Église.
» Qu'il vous plaise, ô très-glorieux saint Pierre, offrir en mon nom ce vœu au divin fondateur de l'Église, de qui vous tenez, vous et vos successeurs, toutes les prérogatives du souverain pontificat et du suprême magistère. Obtenez-moi d'être désormais si attaché à votre Chaire, et si docile à l'autorité de vos successeurs, qu'une constante fermeté dans la foi me fasse participer au souverain bien de n'errer jamais dans la voie du salut. »
Le 6 février 1869, le même recueil donnait à ses lecteurs, sous la rubrique d'Une correspondance de France, un long mémoire où nous lisons ces paroles, dignes de la plus sérieuse attention.
« Les catholiques recevraient avec joie la déclaration du futur concile sur l'infaillibilité dogmatique du souverain Pontife. Cette déclaration aurait pour résultat d'annuler indirectement la fameuse déclaration de 1682, sans qu'on eût besoin d'une discussion spéciale sur ces malheureux quatre articles qui ont été si longtemps l'âme du gallicanisme. Personne toutefois ne trouve étonnant que le Souverain Pontife, par un sentiment d'auguste réserve, ne veuille pas prendre lui-même l'initiative d'une proposition qui semble se rapporter à lui directement. ]\Jais on espère que la manifestation unanime de l'Esprit- Saint, par la bouche des Pères du concile œcumé-
nique, définira cette infaillibilité par acclamation. » Il existe donc très- certainement une école, un parti, si l'on veut, qui désire et appelle de ses vœux une définition dogmatique de l'infaillibilité pontificale. Nous reconnaissons volontiers que ce ne sont pas seulement l'esprit de système, des traditions d'école ou la passion de dominer qui enfantent ces désirs et font naître ces projets. Un amour vrai et sincère de l'Église et du Saint-Siège; les sentiments d'une piété vive et généreuse; le besoin de témoigner un dévouement particulier au Père commun dans des jours d'épreuve; tous ces nobles et purs mobiles ont leur part, une part très-grande, dans la formation et la manifestation de ces projets. Mais tout €e qu'il y a d'honorable inspiration dans ces pensées ne doit pas, ne peut pas nous en dérober les inconvénients et les dangers.
Pour rester dans les traditions et l'esprit de l'école, qui croit toucher au jour de son triomphe ; pour correspondre aux sentiments qui se produisent, la nouvelle définition devrait être conçue à peu près «n ces termes : « Le Pontife romain, définissant ex cathedra, dans les matières qui appartiennent à la foi et aux mœurs, est infaillible, et ses décrets dogmatiques sont entièrement irréformables , indépendamment du consentement de 1 Église. » Nous empruntons cette proposition à un det maîtres les plus vénérables de l'école italienne l.
1 Romanus Pontifex , ex cathedra definiens, in ivr-.s Gdei et morum , infallibilis est ; ejusque dogrnatica décréta, etiam o. L?qunm
La seule inspection des termes de cette proposition, rapprochés des doctrines de Bellarmin, et comparés à la formule du vœu demandé aux fidèles, indique très-clairement que le nouveau dogme qu'on désire et qu'on sollicite serait la doctrine de l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain.
Nous nous sommes assez clairement expliqué sur ce qu'il faut entendre, d'après Bellarmin, par cette infaillibilité absolue, séparée, personnelle, pour être dispensé de revenir ici sur cette matière ' .
Deux questions d'une incomparable gravité se présentent ici et appellent une solution : la nouvelle définition qu'on veut obtenir du futur concile estelle théologiquement possible? Dans le cas où elle serait possible, serait-elle opportune?
Nous allons répondre à ces deux questions, selon nos forces.
n. conditions Tous les théologiens enseignent qu'une vérité redéfinitions ligieuse, pour être définie ou pour devenir un dogme de la foi catholique, doit être expressément, formellement, explicitement révélée de Dieu, en d'autres termes, doit être évidemment contenue dans l'Écriture sainte et dans la tradition. Les conséquences de cette vérité divine ne peuvent devenir objet de foi catholique qu'autant qu'elles sont évidemment et immédiatement liées à leur principe.
accédât Ecclesiae consensus, sunt prorsus irreformabilia. Perrone, Prœl. theologicœ. De Romano Pontifice, cap. iv, prop. I. 1 Voir liv. iv, chap. iv.
de foi.
Sans doute les conséquences d'une vérité révélée, même celles qui sont évidentes- en elles-mêmes, peuvent n'avoir pas toujours été aperçues par tous les esprits , et il existe des vérités de ce genre qui n'ont pas toujours été universellement admises. Dans cet état de la doctrine, la négation de ces vérités ne faisait pas perdre la foi catholique. Mais lorsque, par l'effet d'une étude plus attentive, une plus grande lumière s'est produite, lorsque la liaison de ces conséquences prochaines avec les vérités révélées et toujours crues, apparaît évidente, l'Église, selon l'exigence des temps, peut déclarer que ces conséquences appartiennent véritablement au dépôt de la foi, et doivent être crues et. professées comme les vérités anciennes. Ainsi les dogmes s'accroissent en nombre, sans que la doctrine subisse aucun changement essentiel '•
Nous prions le lecteur de bien remarquer que, dans ce cas, la liaison de la conséquence avec le principe révélé, la liaison du dogme nouveau avec le dogme ancien , doivent être entièrement et immédiatement évidentes, car l'Église n'a pas la lumière d'une nouvelle révélation, et toute sa fonction, quand elle expose ou développe les dogmes sacrés , consiste en une action conservatrice du dépôt divin.
Il est également d'une évidence absolue que le nouveau dogme ne peut être en opposition avec
1 Voir : Vincent de Lérins , Commonitorium ; Canus , De lotis theologicis; Veron, Régula jidei ; Holden, Divinœ fidei analysis.
aucune des vérités révélées, ni avec l'ensemble de ces vérités, car il est plus clair que le jour que la révélation divine ne peut être contraire à elle-même, m. Appliquons maintenant ces principes certains à la
Application t. . . ,
des question que nous avons a résoudre. principes L'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du
Pontife romain, en d'autres termes, sa monarchie pure, indivisible, absolue, sont-elles autant de vérités expressément, formellement, évidemment révélées, dans l'Écriture et dans la tradition ?
Tout le livre que nous venons d'écrire répond à cette double question.
Nous avons étudié successivement tous les textes sacrés d'où on veut tirer l'infaillibilité séparée et personnelle, la monarchie indivisible et absolue du Pontife romain. Nous avons reconnu que si ces textes étaient clairs en faveur de la primauté d'honneur et de juridiction du Souverain Pontife, en faveur de l'indéfectibilité de la succession pontificale et de la foi romaine , ils étaient loin d'offrir la même clarté pour les privilèges réclamés par l'école extrême.
Si les textes sacrés qui sont les titres divins de l'autorité de saint Pierre et de ses successeurs ne nous fournissent aucune preuve décisive ni en faveur de la monarchie pure et absolue, ni en faveur de l'infaillibilité séparée et personnelle, l'ensemble des textes sur lesquels repose l'autorité collective de Pierre et des Apôtres, du Pape et des évêques* est exclusif de la monarchie absolue et de l'infaillibilité personnelle, puisque de cet ensemble résulte évi-
demment l'institution d'une monarchie tempérée et d'une infaillibilité composée !.
Le lecteur ne s'attend pas sans doute à trouver ici une répétition de nos démonstrations. Le livre est sous ses yeux et sous sa main. Nous croyons que plus il approfondira les preuves et les considérations que nous lui avons présentées, plus il en reconnaîtra la solidité. Nous avons voulu tout éclaircir autant qu'il était en nous, et ne laisser aucune difficulté sans réponse. Nous nous permettrons cependant encore d'ajouter quelques remarques.
Tant qu'on n'aura pas rigoureusement démontré que le Souverain Pontificat ne peut pas se perpétuer et flurer sans que chaque Pape soit investi du privilège personnel de l'infaillibilité absolue et séparée, on ne pourra tirer aucune conclusion rigoureuse, en faveur de ce privilège, des paroles : Tu es Petrus.
Tant qu'on n'aura pas rigoureusement démontré que la condition morale faite à chaque successeur de saint Pierre, pour être à l'abri de toute chute dans la foi, doit être meilleure que celle de saint Pierre luimême, on ne pourra tirer aucune conclusion rigoureuse, à l'appui de l'infaillibilité personnelle de chaque pontife, des paroles : Rogavi pro te, ut non deficiat fides tua.
Tant qu'on n'aura pas rigoureusement démontré qu'un précepte imposé et qu'un devoir à remplir équivalent au don de l'infaillibilité absolue, séparée,
1 Voir supra, liv. iv, chap. iv et v.
personnelle, on ne pourra tirer aucune conclusion rigoureuse pour ces privilèges, des paroles : Confirma fratres tuos.
Tant qu'on n'aura pas rigoureusement démontré qu'on doit à chaque Pape une obéissance absolue, aveugle, illimitée, on ne pourra tirer aucune conclusion rigoureuse, pour établir l'infaillibilité personnelle du Pape, des paroles : Pasce oves.
Tant qu'on n'aura pas rigoureusement démontré que le divin Maître a pu, sans être contraire à lui-même et sans tomber au-dessous du plus vulgaire législateur, fonder en faveur des successeurs de saint Pierre une monarchie pure, indivisible, absolue, et en même temps étendre une partie des pouvoirs souverains à un grand corps aristocratique, on n'aura pas le droit rigoureux d'affirmer que la monarchie indivisible, absolue du Pontife romain et son infaillibilité personnelle, autre forme de cette monarchie, sont clairement contenues dans le saint Évangile.
Tant qu'on n'aura pas rigoureusement démontré que Notre-Seigneur Jésus-Christ, en accordant tous les pouvoirs spirituels et en promettant son assistance quotidienne au corps des premiers pasteurs unis à leur chef, n'a pas pourvu suffisamment à la perpétuité de la foi et à la conservation de l'Église; tant qu'on n'aura pas prouvé que cette perpétuité et cette conservation sont attachées uniquement à l'infaillibilité séparée et personnelle de chaque Pape , on n'aura pas le droit d'affirmer que ce privilège est une vérité divinement révélée.
LE DOGxME NOUVEAU. 36o
Tant qu'on n'aura pas rigoureusement démontré que le Pape est toujours libre de ne pas user du moyen infaillible que Dieu lui donne , dans le concours des autres évêques, pour assurer la vérité de ses jugements , on n'aura pas le droit d'affirmer que Dieu est tenu de lui faire le don miraculeux de l'infaillibilité personnelle, et que ce don est écrit dans l'Évangile.
Ces démonstrations scripturaires? ces démonstrations claires, rigoureuses, sans réplique, n'ont point été faites jusqu'ici, et cependant ce n'est ni la science, ni le talent, ni le zèle qui ont fait défaut à la nombreuse et respectable famille des théologiens infaillibilistes. On peut croire que ce qui n'a pas été fait dans le passé ne se fera pas dans l'avenir. Mais enfin supposons la possibilité de ces démonstrations rigoureuses, concédons pour un moment l'impossible; il faudrait encore démontrer que ces conclusions nouvelles de certains textes évangéliques pourraient et devraient s'accorder avec des conclusions non moins évidentes d'autres textes sacrés. Il faudrait clairement démontrer que le divin Maître a pu fonder une monarchie spirituelle, pure, indivisible, absolue, et conférer en même temps les pouvoirs souverains, sauf les droits de la primauté, à un corps aristocratique; il faudrait clairement démontrer que la monarchie pontificale peut être à la fois simple et composée, une et divisible, absolue et tempérée.
Cette nouvelle démonstration nous paraît aussi impossible que les autres.
Nous sommes donc en droit de conclure que les divines Écritures ne nous fournissent aucune preuve certaine de la monarchie indivisible et absolue, de l'infaillibilité séparée et personnelle du Pontife romain, et que la véritable institution évangélique ne peut jamais être ramenée à ces conditions.
La tradition viendra-t-elle suppléer au silence des Écritures? Viendra-t-elle éclaircir et faire évanouir les contradictions que présente l'institution évangélique, s'il faut nécessairement admettre l'hypothèse infaillibiliste?
C'est ici, au contraire, que les difficultés s'accroissent dans des proportions effrayantes, et qu'elles deviennent véritablement inextricables. Si on ne peut déduire rigoureusement des textes évangéliques la monarchie pure et l'infaillibilité personnelle du Pontife romain, comment peut-on espérer de les trouver clairement et certainement dans ceux de la tradition? La vraie notion de la souveraineté spirituelle, cette notion si nécessaire à l'existence , à la durée, au bon ordre de la société religieuse, peutelle être une vérité de pure tradition ? Ne doit-elle pas être également fondée et sur l'Écriture et sur la tradition ? Et si l'Écriture se tait touchant les privilèges particuliers qu'une école veut attribuer au Saint- Siège, comment peut-on espérer que la tradition en donnera une révélation plus précise et plus complète?
Il est donc permis de dire, a priori, que si l'Écriture ne fournit pas un fondement solide au nouveau
dogme, il n£ faut pas espérer de le trouver dans la tradition.
Loin de lui être favorable, la tradition lui est évidemment contraire. Nous l'avons parcourue avec le plus grand soin, cette tradition! Nous l'avons étudiée d'abord dans les actes des conciles généraux, et ensuite dans les textes des Pères et des écrivains ecclésiastiques. Quel témoignage plus imposant et plus concordant que celui des actes de la souveraineté conciliaire et des enseignements des plus grands et des plus saints docteurs? Dans ces actes et dans ces enseignements, se fait entendre sans doute une puissante proclamation des droits du Siège apostolique , fondement de la religion ; mais les droits de l'épiscopat y sont aussi hautement affirmés. Le caractère tempéré et composé de la souveraineté et de l'infaillibilité s'y montre avec un éclat que rien ne peut obscurcir. Ce caractère de tempérament et de composition exclut nécessairement la monarchie indivisible et l'infaillibilité séparée; ou bien tout est confusion et chaos dans la tradition ecclésiastique et dans l'histoire de l'Église1!
A quel homme calme et sensé persuadera- t-on que ces prodigieux privilèges qu'on dit si nécessaires à l'Église, que ces privilèges de souveraineté absolue et d'infaillibilité séparée qu'on veut attribuer au Siège apostolique en l'an de grâce 1870, aient pu
1 Voir t. Ier, liv. h et ni, et supra, liv. iv, chap. vi, vu, vm.
être niés par tant de saints , ignorés des plus grands docteurs pendant dix siècles au moins , méconnus et violés par tous les conciles généraux ! Pour contester, pour affaiblir les faits certains que nous rappelons ici, après les avoir longuement démontrés, à quelles subtilités, à quels tours de force, et, trop souvent , à quel oubli des devoirs d'une juste critique et des droits sacrés de la vérité historique ne faut-il pas avoir recours? Ici , à l'appui de ces assertions, il faudrait refaire tout notre livre. Nous aimons mieux le recommander encore une fois à l'attention du lecteur. Eh bien , on ne pourrait proclamer le dogme nouveau sans méconnaître, sans oublier, sans fouler aux pieds toutes ces difficultés, capables d'inspirer à tout esprit sérieux une salutaire terreur.
Osons donc le dire : la tradition comme l'Écriture ne fournit pas un seul argument vraiment décisif en faveur de la monarchie absolue et de l'infaillibilité séparée du Pontife romain. Comme l'Écriture, par l'ensemble de l'institution évangélique, la tradition, par l'ensemble des témoignages et des faits qu'elle nous présente, est contraire à ces privilèges outrés !
Donc ces privilèges ne sont pas des vérités expressément , formellement , clairement révélées dans les divines Écritures; donc ils ne sont pas attestés par une tradition ancienne, perpétuelle, constante, unanime ; donc ils ne peuvent pas devenir l'objet de la foi divine et catholique ; donc ils ne peuvent pas être définis comme dogme.
Mais ici nous sommes arrêtés par un respectable iv. objections théologien. Vous niez, nous dira-t-il, que la monarchie absolue et l'infaillibilité personnelle du Pontife romain soient des vérités révélées; mais pouvez-vous nier que ces vérités ne soient scientifiquement démontrées, scientifiquement certaines, et dès lors ne peuvent-elles pas devenir objet de foi? Oui, nous nions que ces privilèges soient appuyés sur la certitude scientifique. Notre livre a pour but de démontrer le contraire. Quoi! à toutes vos preuves nous opposons une preuve , à tous vos raisonnements nous répondons par un raisonnement, et vous voulez que votre thèse soit seule scientifiquement démontrée ! A qui persuadera-t-on que, lorsque Bossuet est d'un côté et Bellarmin de l'autre, il n'y ait avec Bossuet aucune raison, aucune vérité? Ces assertions superbes ne reposent en réalité que sur la valeur même de ces démonstrations, qui sont l'objet de la discussion. Chacun sans doute est libre d'affirmer qu'il a la raison de son côté; mais l'Église seule a le droit de décider.
Une autre objection, en apparence plus sérieuse , est tirée de la diffusion du sentiment de l'infaillibilité pontificale chez les fidèles. En admettant comme une réalité l'existence de ce sentiment, on peut se demander d'abord sur quel fondement il repose , et s'il a un objet bien déterminé. Ce n'est pas dans les symboles de la foi et dans l'enseignement du catéchisme que les fidèles ont puisé ce sentiment, s'ils l'ont réellement. Jamais l'infaillibilité ponlificale n'a