‹ Du concile general et de la paix religieuseChapitre 59 sur 90 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

été ni pu être proposée comme un dogme de foi. La source de ce sentiment, s'il existe, n'est et ne peut être, pour les fidèles, que leur vénération et leur piété filiale envers le vicaire de Jésus-Christ. Rien n'est plus respectable sans doute; mais est-il possible d'appuyer sur ces sentiments le dogme nouveau?

Quoique ces sentiments , vagues par leur nature , ne puissent pas servir de point d'appui à la définition du nouveau dogme, cependant ils ne sont pas illusoires et trompeurs, puisque le Pontife suprême dispose, quand il le veut, du moyen de l'infaillibilité, comme nous l'avons dit.

Dans le silence de l'Écriture et de l'ancienne tradition, le sentiment des théologiens modernes, quelque grave et digne de respect qu'il soit , ne nous paraît pas non plus pouvoir fournir un argument décisif pour la définition du nouveau dogme. D'abord, remarquons qu'il y a partage entre les théologiens. En admettant que les théologiens infaillibilistes soient plus nombreux que les autres , reste toujours à savoir si la qualité ne compense pas la quantité; et il y a dans l'école un vieil adage qui dit : Theologi non numerantur, sed ponderantur.

Eh bien , si nous ramenons la question aux noms qui seuls peuvent faire véritablement autorité , croit-on que nous n'avons pas à opposer aux plus grands noms de l'école italienne des noms aussi grands , aussi illustres , aussi autorisés ?

Est-ce que, au quinzième et au seizième siècle, les d'Ailly, les Gerson, les Almain, les Major,' les Tos-

tat, les Castro, les Zabarella, les Cusa, ne balancent pas les Turrecremata , les Cajetan, les Jacobatius, les Suarez?

Est-ce que Bossuet ne dépasse pas Bel larmin de toute la hauteur qui sépare le génie du plus grand talent ?

Est-ce qu'on ne peut pas opposer le pape Adrien VI au pape Benoît XIV ?

Est-ce que Tournely ne vaut pas Duval?

Est-ce que Noël Alexandre n'a pas autant d'érudition que Ballerini, et Thomassin que Muratori ?

Est-ce que la critique de Pey n'est pas aussi sûre que celle de Zaccaria ?

Est-ce que Bergier ne peut pas être rapproché de Gerdil ?

Et de nos jours, est-ce que la science et la logique des cardinaux de la Luzerne et de Bausset ne sont pas égales à celles du cardinal Orsi ?

Est-ce que la gravité et l'autorité de Frayssinous ne peuvent pas entrer en comparaison avec celles de Litta?

Est-ce que Émery n'est pas aussi grand que Muzzarelli ?

Quant aux auteurs vivants, nous n'avons rien à en dire. Mais nous regretterons de ne pouvoir payer ici un tribut de louange à tel historien, à tel théologien de l'Allemagne et de l'Angleterre catholiques, qui honorent la science contemporaine par la sagesse de leur doctrine *.

1 Le lecteur instruit comprendra sans peine que nous voulons parler surtout de MM. Dôllinger et Newman.

Après cette comparaison rapide , nous nous permettrons de rappeler à l'équité et à la modestie ces écrivains, plus téméraires que savants, qui semblent croire que la victoire appartient toujours au nombre et à l'audace.

L'objection tirée de l'autorité des théologiens nous paraît amoindrie , surtout parce que la question qui divise l'école n'a pas toujours été bien posée, et n'est pas généralement bien posée. Il ne suffit pas d'affirmer l'infaillibilité pontificale si on ne sait pas se rendre bien compte à soi-même de cette infaillibilité , si on ne saisit pas les diverses manières de la concevoir et de la proposer.

Demandez à un théologien , même instruit , si la souveraineté spirituelle est simple ou composée; si l'infaillibilité est identique à la souveraineté ; et, dans le cas de cette identité, s'il peut y avoir acte de la souveraineté et de l'infaillibilité absolues, sans le concours des éléments qui les composent. En d'autres termes , demandez à ce théologien si la monarchie pontificale est pure , indivisible , absolue , ou bien efficacement tempérée par l'aristocratie épiscopale. Demandez-lui si l'infaillibilité pontificale est absolue ou conditionnelle , séparée de celle de l'Église ou conjointe à elle, personnelle au Pontife ou attachée à la succession du pontificat. Demandez-lui enfin si le Pape, pour prononcer ses jugements ex cathedra, possède un moyen plus divin et plus sûr que celui du concours des évêques qui ont reçu le pouvoir de gouverner avec lui l'Église de Dieu.

Dans les réponses à ces questions , vous constaterez, nous ne craignons pas de le dire, des embarras, des hésitations, des doutes qui vous confondront. Cependant, tant que ces questions n'ont pas reçu de la part du théologien une réponse nette, précise, motivée, son sentiment, quel qu'il soit, ne peut avoir qu'un poids léger dans la grande controverse qui s'agite. La question se présente nécessairement aujourd'hui dans les termes que nous venons de préciser. Ces termes s'imposent par la force des choses. La grande controverse en reçoit un aspect nouveau , que nous signalons à tous les théologiens. Nous osons leur dire que des réflexions plus profondes que jamais sont nécessaires, et qu'il faut pénétrer jusqu'au fond le plus intime de la constitution et de la vie de l'Église. Là seulement se trouve la lumière qui peut éclairer le grand problème.

Les embarras théologiques que nous signalons ici v.Laquestion

. dans le

se présenteraient sans aucun doute si, dans le futur futur conçu». concile , quelques prélats , obéissant à un zèle ardent mais peu réfléchi , demandaient au concile la définition de l'infaillibilité pontificale.

Leur motion serait faite, cela paraît certain, dans les termes mômes du vœu suggéré à la piété des fidèles.

En présence d'une motion aussi grave, le concile, on peut le penser, demanderait d'abord à ses auteurs de déterminer exactement les conditions de ces jugements ex cathedra, pour lesquels le grand privilège de l'infaillibilité personnelle serait réclamé.

En effet, personne n'admettra qu'on puisse im-

poser aux fidèles ce nouveau dogme ; qu'on puisse exiger d'eux, sous peine d'anathème et de damnation éternelle, de croire à l'infaillibilité personnelle du Pape; c'est-à-dire de croire que toutes les fois que le Pape prononce un jugement ex cathedra, Dieu est tenu de faire en sa faveur un grand miracle > et de le préserver de toute ignorance, de tout oubli, de toute précipitation, de tout préjugé j de toute passion i de tout péché d'intelligence, de tout péché de volonté; personne, disons-nous, n'admettra qu'on puisse imposer ce nouveau dogme sans déterminer rigoureusement les conditions des jugements ex cathedra.

Nous ne rappellerons pas ici les graves et inextri* cables difficultés que les théologiens romains ont rencontrées quand ils ont voulu déterminer ces conditions l . Nous nous contenterons de poser ce dilemme aux partisans du nouveau dogme :

vi. Dilemme « Parmi ces conditions des jugements ex cathedra,

aux partisans

du nouveau vous mettrez la meilleure, la plus certaine, la seule

dosmie.

d'origine divine, c'est-à-dire le concours de i'épiscopat; ou vous l'omettrez. »

Si vous exprimez cette condition, votre définition devient absolument inutile. Le Pape n'est plus, même d'après votre définition, infaillible tout seul. Il ne possède ce grand privilège qu'autant qu'il enseigné avec le concours antécédent , concomitant ou subséquent de l'épiscopatj qu'autant qu'il- est l'organe

1 Voir supra, liv. rv, ohap. xiï.

avoué de l'Église. La souveraineté et l'infaillibilité restent composées de leurs deux éléments essentiels. La monarchie de l'Église reste efficacement tempérée d'aristocratie. Ne parlez pas, ne parlez plus d'infaillibilité absolue, séparée, personnelle; de monarchie pure, indivisible, absolue. Vous n'avez rien décidé de nouveau. Vous n'avez rien fait, rien obtenu, rien gagné.

Si, au contraire, pour amener le triomphe de doctrines exclusives, vous vous décidez à taire, dans la définition nouvelle, la condition essentielle et seule nécessaire des jugements ex cathedra; dès ce moment, il est vrai, vous proclamez l'infaillibilité absolue, séparée, personnelle du Pontife romain, sa monarchie pure et indivisible; mais aussi, dès ce moment, vous faites dans l'Église la plus radicale des révolutions. Vous bouleversez toute l'institution chrétienne et évangélique; vous détruisez la monarchie tempérée de l'Église; vous abolissez les droits divins et dix-neuf fois séculaires de l'épiscopat; vous supprimez le contre -poids divin de l'autorité pontificale. En un mot, vous changez la constitution de l'Église. Mais., en changeant la constitution, vous êtes obligés de changer aussi la doctrine ; et il faudra désormais chanter au saint Sacrifice : Credo Papam, au lieu de Credo Ecclesiam.

.Ainsi, vous êtes dans cette alternative : ne rien faire ou tout détruire. Vous taire ou vous renier vous-mêmes, en reniant le catholicisme.

Arrêtons-nous encore un instant sur cette consi-

dération décisive, sans redouter quelques répétitions. La chose en vaut la peine.

vu. Le nou- Tout l'ouvrage que nous avons écrit a pour but

veau dogme

changerait la de montrer que, conformément à l'institution évande l'Eglise, gélique, la monarchie de l'Église est essentiellement complexe, tempérée, composée du Pape et des évoques. L'histoire des conciles généraux et de l'Église, pendant seize siècles, nous a donné les preuves les plus certaines de cette vérité, que, si dans les conciles généraux la primauté du Saint-Siège brille d'un vif éclat, et nous nous sommes toujours appliqué à la mettre dans son plus beau jour, les droits divins des évêques ne s'y montrent pas d'une manière moins frappante. Liberté complète des délibérations, vote à la majorité, examen juridique des décrétâtes apostoliques, condamnation même, dans certains cas, de la doctrine et de la personne du P#pe ; tels sont les traits principaux qui démontrent, d'une invincible manière, la participation des évêques à la souveraineté. Certes, et nous l'avons prouvé, cette participation ne va pas jusqu'à faire des évêques un corps possédant une souveraineté absolue sur le Pape. Cette doctrine, nous l'avons rejetée. Quoique sous la juridiction du concile dans certaines circonstances et dans certaines limites déterminées, le Pape n'en conserve pas moins tous ses droits sur le concile, pour les temps ordinaires. Il le convoque, il le préside; il le dissout, iMe confirme; il y est toujours le chef de l'Église, et y exerce toutes les prérogatives de sa primauté.

Voilà l'histoire de l'Église. Voilà des faits au-dessus de toute contestation sérieuse. Il en résulte que l'Église a été jusqu'ici, conformément à sa divine institution, une monarchie efficacement tempérée d'aristocratie, une monarchie essentiellement délibérante.

Mais si la définition nouvelle qu'une école, plus ardente que sage, appelle, était possible; si elle était portée, il en résulterait nécessairement que l'Église deviendrait, en droit comme en fait, une monarchie pure, indivisible, absolue.

Cette transformation, comme nous venons de le montrer, serait une révolution essentielle dans la constitution de l'Église. Car la monarchie aristocratique, la monarchie essentiellement tempérée d'aristocratie, la monarchie essentiellement délibérante est une institution entièrement différente de la monarchie pure, indivisible, absolue, consultative. On ne pourrait les identifier et les confondre sans blesser la raison, sans injurier le sens commun.

La constitution de l'Église, si cette révolution s'opérait, cesserait donc d'être ce qu'elle a été en droit pendant près de dix-neuf siècles; elle changerait radicalement, essentiellement de nature.

Mais ce qui est véritablement divin est immuable. Si la constitution de l'Église est divine, elle ne peut changer. Si elle change, elle cesse d'être divine. Sans doute, la constitution de l'Église, comme le dogme lui-même, peut se développer. Mais, comme le dogme, elle ne peut pas changer. Selon les paroles

de Sa Sainteté Pie IX, dans une circonstance à jamais mémorable, le développement de la doctrine doit toujours se faire du même au même : Crescat in eodem sensu, in eadem sententia l.

Ces paroles s'appliquent aux institutions divines comme à la doctrine elle-même. Or, le développement ici se ferait in alio sensu, in alia sententia. Ce développement est donc impossible; il est contraire à la constitution intime du christianisme. Il serait la négation de sa divinité.

Ah! s'il était possible, s'il se réalisait, quel triomphe pour tous les ennemis du christianisme et de l'Église! Ces ennemis soulèveraient contre le catholicisme la protestation des siècles et de l'histoire; ils l'accableraient sous une masse de témoignages accusateurs; ils feraient comparaître et déposer contre lui, et l'Écriture, et les Pères, et les conciles. Ils nous enseveliraient sous notre honte, et au milieu de ces ruines , l'athéisme élèverait plus haut que jamais sa tête menaçante!

Dieu certainement épargnera au inonde et à la foi des fidèles ces suprêmes épreuves.

Ces dernières considérations nous fournissent une réponse à un dernier argument qu'on veut tirer d'une comparaison avec la définition du dogme de l'Immaconccpùon. Gulée Conception. Si ce nouveau dogme a été défini, dit-on, pourquoi celui de l'infaillibilité pontificale ne le serait-il pas? Nous répondons : Il n'y a aucune

1 Bulle lneffabilis Deus.

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