DES CONCILES EN GENERAL
Soixante-dix ans après la mort du dernier Apôtre, de saint Jean, nous trouvons en Asie le commencement des conciles. L'hérésie de Montan en fut l'occasion. Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique, raconte « que les fidèles qui étaient en Asie s'assemblèrent souvent en plusieurs lieux pour examiner cette doctrine, et que l'ayant jugée impie et profane, ils la condamnèrent comme une hérésie, et bannirent ses sectateurs de la communion des fidèles. » Euseb. Hist. , lib. v, cap. vi.
Les dissensions sur la célébration de la fête de Pâques, qui s'élevèrent sous le pontificat du pape saint Victor et la quatrième année de l'empire de Sévère, 196 de l'ère chrétienne, donnèrent lieu aussi à de nombreux conciles. Nous en trouvons à Césarée en Palestine, à Rome, dans le Pont, à Corinthe, à Éphèse. Nous sommes à la fin du second siècle, et déjà les conciles étaient en vigueur dans toute l'Église.
Cinquante ans après l'assoupissement des contestations au sujet de la célébration de la fête de Pâques, la question du baptême des hérétiques vint de nouveau agiter l'Église. Il serait trop long d'énumérer les conciles qui se tinrent à l'occasion de cette controverse. L'Afrique et Carthage, Rome et l'Italie, la Cappadoce et les provinces voisines, en furent le principal théâtre.
Pendant que les évêques de ces régions diverses se réunissaient pour discuter cette question, on tint en Egypte, vers l'an 231, deux conciles d'Alexandrie contre Origène. L'Arabie elle-même n'est pas étrangère à cette institution ; vers le milieu du troisième siècle nous y trouvons deux conciles, où brillent la science et l'éloquence d'Origène.
Vers la même époque, les évêques de l'Asie s'assemblent pour examiner et condamner les doctrines de Noet. Ceux d'Afrique tiennent régulièrement leurs réunions à Carthnge, sous la présidence de saint Cyprien , autant que les persécutions le leur permettent. Le pape saint Corneille assemble à Rome un grand nombre d' évêques italiens. Ses successeurs 'l'imitent. Enfin, dans le dernier tiers du troisième siècle, rien n'est plus célèbre que les conciles d'Antioche contre Paul de Samosate.
Ainsi, lorsque le christianisme n'avait pas encore d'existence légale, lorsqu'il était encore regardé comme un ennemi public et qu'il se trouvait toujours sous le coup des menaces de proscription et de mort, sous le feu des persécutions, les chefs de cette société opprimée, les évêques, les prêtres, les diacres, souvent avec le concours des fidèles, se réunissaient pour délibérer sur toutes les affaires communes, de sorte que le gouvernement de la société religieuse se trouvait dans ces assemblées ou conciles qui tiraient leur droit principal de l'autorité des évêques.
Faut-il rattacher ces institutions à certains faits analogues de l'ordre politique et civil? Rome avait son sénat, profondément déchu, il est vrai, de son antique puissance, de son ancienne splendeur, mais conservant encore le souvenir de l'antique liberté. A l'exemple de Rome, les villes municipales avaient aussi leur sénat particulier, où se traitaient les affaires de la cité. Quoique privée de son indépendance, la Grèce avait encore dans l'assemblée de ses amphictyons une imape de son ancienne liberté. Les conciles étaient-ils une» imitation de ces assemblées délibérantes et représentatives, en qui avait résidé une souveraineté collective, ou bien étaient-ils un produit naturel du christianisme ? On a prétendu que les conciles avaient pris leur origine en Grèce, et qu'ils s'étaient
modelés sur l'assemblée des amphictyons. On cite même un passage de Tertullien où on prétend trouver cette origine. « C'est, dit-il dans son Traité du jeûne, un usage établi dans la Grèce , qu'il se tient en certains lieux déterminés des assemblées formées de toutes les Églises, où l'on traite en commun les questions les plus importantes, assemblées vénérables qui sont comme la représentation de tout le nom chrétien. » Tert., Dejejuniis, cap. xni.
Que Tertullien parle ici des assemblées des montanistes ou de celles des catholiques, ce passage prouve évidemment que de son temps les conciles étaient en vigueur. Mais qu'ils fussent une imitation des amphictyons, Tertullien ne le dit pas, et on ne peut pas l'inférer avec plus de raison de ce que les assemblées dont il parle se tenaient en Grèce, puisque nous avons vu , par le témoignage d'Eusèbe , qu'elles commencèrent d'abord dans l'Asie, et s'étendirent bientôt dans le monde entier.
Les conciles furent une imitation, sans doute, mais une imitation toute chrétienne, une imitation des Apôtres, qui les premiers avaient donné l'exemple de ces réunions, de ces délibérations communes. Faut-il rappeler l'exemple du concile de Jérusalem, tenu par les Apôtres pour décider si les gentils convertis devaient être astreints à l'observation de la loi mosaïque? Quoique revêtus de toute la puissance du Christ, quoique inspirés, les Apôtres ne voulurent pas trancher la question avec empire. Ils réunirent les prêtres et les fidèles, la question fut débattue dans cette assemblée , et le décret fut porté au nom des Apôtres et des anciens.
Telle est la véritable origine historique des conciles. Mais cette origine historique nous révèle une origine plus profonde, plus certaine; elle nous montre les conciles sortant de l'essence même du christianisme.
Le but des conciles, nous l'avons entrevu, est le gouvernement de la société religieuse. Cette société repose sur l'autorité des premiers pasteurs, en qui réside, par l'institution divine, le pouvoir d'enseignement et d'ordre, comme les pouvoirs législatif, administratif et judiciaire. Ces pasteurs sont les vicaires et les représentants du Dieu fait homme, du divin
Maître, du Verbe incarné, Raison primordiale et infinie. Leur gouvernement doit donc être un gouvernement de raison et de sagesse. La raison éclaire tous les hommes ; les premiers pasteurs doivent donc se concerter entre eux pour s'éclairer mutuellement. Mais , outre le motif tiré de l'ordre naturel, il y en a d'autres qui découlent de l'essence même de la société religieuse. C'est une société divine en qui l'Esprit-Saint réside pour l'animer et la vivifier sans cesse. Cette société a reçu de son divin fondateur le dépôt de toutes les vérités révélées; elle le conserve dans sa mémoire et dans son cœur, elle le perpétue par une tradition vivante. Interprète des divines Écritures, cette tradition doit être consultée toutes les fois qu'il s'élève une question , un doute sur le dogme ou sur la morale; et les premiers pasteurs sont les témoins de cette tradition. Ils se réunissent pour en faire éclater l'unanimité, l'antiquité, la perpétuité. Ils se réunissent pour rendre visible, par leur concert et le consentement commun, l'unité de la doctrine, l'unité immuable de la vérité. Ils se réunissent enfin pour manifester à tous la charité qui unit tous les cœurs. Réunis, ils constatent la tradition, ils l'expliquent, ils la développent ; ils proposent et décrètent toutes les lois nécessaires à la société religieuse. Ainsi, le concert, le consentement commun des premiers pasteurs est la manifestation de la vérité chrétienne; et là se trouve la profonde racine de ces assemblées délibérantes, de ces assemblées d'examen, de discussion, de concert, qu'on appelle conciles.
Mais les premiers pasteurs ne se concertent pas seulement entre eux. Ils appellent au^si les conseils des pasteurs du second ordre, et même des fidèles. Et cet appel est fondé sur la grande loi de l'humilité et de la charité chrétiennes. L'humilité apprend aux premiers pasteurs qu'ils peuvent recevoir de leurs subordonnés des avis salutaires, parce que l'Esprit de Dieu souffle où il veut. La charité leur fait un devoir d'agir toujours par un concert commun , parce qu'alors l'unité règne dans les esprits, les lois sont plus respectées, plus efficaces, et le bien est plus facile.
Telles sont les raisons fondamentales de l'institution des conciles; raisons évidemment chrétiennes, puisqu'elles ne