RÉSUMÉ GÉNÉRAL
Nous avons exposé l'origine et la nature des conciles, déterminé les droits des membres divers de ces assemblées, d'après l'institution chrétienne et la législation ecclésiastique. Les conciles sont tellement inhérents à l'essence même du christianisme, que lorsque leur réunion matérielle n'est pas possible, lorsque les circonstances s'opposent à la formation de ces assemblées, il y est suppléé par le concert des premiers pasteurs dispersés dans leurs sièges respectifs, concert qui peut équivaloir à un véritable concile. Quelle est, en effet, l'essence du concile? L'examen , la délibération , la formation de la décision d'après le consentement commun. Or, l'examen et la délibération peuvent avoir lieu, le consentement s'établir, sans la réunion matérielle de tous les membres des conciles dans un même lieu, Une question est posée ou un décret est porté par le Souverain Pontife. La constitution pontificale, la bulle dogmatique est adressée à toutes les Églises du monde. Sans s'écarter du respect dû au chef suprême de l'Eglise, les évêques exercent leurs droits inamissibles de juges de la foi, et unissent leur jugement à celui du Saint-Siège. Et ce n'est qu'après ce concert de l'épiscopat et du Saint-Siège , et lorsque l'adhésion générale s'est manifestée, qu'il y a jugement entièrement définitif de l'Église et acte absolu et irréfragable de la souveraineté spirituelle.
L'examen, la délibération et le concert sont à tel point de l'essence même du gouvernement ecclésiastique, que le concile est suppléé par ce jugement de l'Église dispersée, lorsque le concile ne peut avoir lieu. Mais la réunion , la tenue régulière des conciles est le moyen le plus facile et le plus efficace à la fois d'obtenir ce concours de lumières, cet examen approfondi, ces sages délibérations, ce concert et ce consentement qui sont les conditions mêmes du gouvernement spirituel,
Aussi le plus grand malheur qui pût arriver à l'Église, nous le verrons bientôt, c'est l'impossibilité où elle s'est trouvée trop souvent de tenir ces assises générales ou particulières qu'on appelle les conciles.
Les conciles sont des assemblées essentiellement délibérantes. Mais la délibération dans le concile n'appartient, de droit divin, en vertu de l'institution divine, qu'au corps épiscopal, c'est-à-dire aux évêques unis au Souverain Pontife. Il est vrai cependant que les évêques ne sont pas seuls membres du concile, qu'il doit s'y trouver une représentation du second ordre, et qu'il peut y avoir des laïques. Le second ordre y possède, de droit divin, la voix consultative; les prêtres sont les conseillers naturels et nécessaires des évêques. Ils ont le droit d'émettre leurs avis, de faire entendre leur voix dans les conciles. Les laïques aussi peuvent être consultés.
Cette nécessité de la présence et des conseils des prêtres, cette possibilité de la présence et des conseils des laïques, ne déplacent pas la souveraineté, qui appartient toujours au corps des premiers pasteurs, sous l'autorité de leur chef, et même dans le cas où, pour un plus grand bien, les évêques et le Pape croient devoir étendre à tous les membres du concile le suffrage délibératif, et établir ainsi une égalité de suffrage, ils n'en conservent pas moins intacte et inviolable cette haute qualité d'être seuls, de droit divin, docteurs, législateurs et juges.
Mais il ne faudrait pas conclure de ce principe que la constitution de l'Église soit illibérale. Une étude attentive découvre au contraire dans cette constitution une harmonie parfaite avec les principes des gouvernements libres , sans qu'il soit porté aucun tort à la souveraineté spirituelle telle qu'elle a été divinement établie.
En effet, la souveraineté spirituelle réside toujours dans le corps pastoral fondé par l'Homme-Dieu pour perpétuer sa mission sur la terre. Le concile étant la représentation de l'Église universelle, le pouvoir souverain dans le concile doit appartenir au corps qui le possède dans la communauté elle-même. Rien n'est plus clair. La souverai-
neté dans le concile n'est que l'exercice même de la souveraineté spirituelle. Or cette souveraineté n'appartient, <le droit divin, qu'au Pape et aux évêques. Le Pape et les évêques possèdent donc seuls la souveraineté dans le concile, c'est-à-dire le droit d'enseigner, de légiférer, de juger.
Mais cette souveraineté se trouve pondérée avec une sagesse et, pour ainsi dire, avec une habileté qui révèlent la main du divin architecte de la Cité de Dieu.
Remarquons d'abord que la souveraineté s'exerce dans une assemblée délibérante. Il y a vraiment délibération parmi les premiers pasteurs; et non-seulement cette délibération a lieu dans le concile, mais même lorsque le concile n'est pas possible, il n'y a jamais d'acte absolu de souveraineté dans l'Eglise sans le concert des premiers pasteurs.
Qui dit délibération conciliaire, dit examen contradictoire, discussion libre, et vote à la majorité. La règle des discussions est l'Écriture et la tradition; le pour et le contre doivent être pesés, et chacun doit émettre librement sa manière de penser et de sentir.
Aucune volonté personnelle, arbitraire, despotique, n'a le droit de s'imposer; personne, dans le concile, pas même le Pontife suprême, n'a le droit déjuger seul, de légiférer seul, d'enseigner seul. La décision est le fruit de la conscience, du sentiment, de la raison de tous, ou du moins de la grande majorité. Ubi spiritus Dci, ibi libertas.
Ce n'est pas tout encore. Nous avons prouvé que les ministres du second ordre sont les consulteurs naturels des évêques; qu'ils doivent être appelés au concile; qu'ils y ont de droit divin la voix consultative; qu'un concile où ils ne seraient pas convoqués serait illicite. Nous avons établi aussi que les laïques peuvent être convoqués et consultés. Il y a donc dans les conciles une représentation des gouvernés. Ils peuvent, ils doivent donner leurs conseils, élever leurs plaintes, présenter leurs requêtes. Il est vrai qu'ils n'ont pas nécessairement part aux décisions. Mais, lorsque les hommes sont réunis, qu'il se produise parmi eux une idée juste et un sentiment vrai, cette idée et ce sentiment, malgré les passions et les intérêts contraires, font toujours, à la longue, impres-
sion sur les raisons et les cœurs. Il y a donc, dans les conciles, une influence légitime des gouvernés sur les gouvernants. Ceux-ci, sans rien perdre de leur divine autorité, peuvent accepter le concours des premiers. Ces assemblées offrent donc des garanties libérales, même à les considérer d'un point de vue humain, indépendamment de l'assistance divine qui leur est promise et qui ne les abandonne jamais.
Non-seulement les gouvernants, dans l'Église, acceptent le.concours des gouvernés, mais les gouvernants peuvent être élus par les gouvernés. L'élection a été le mode général de la nomination des évèques pendant quinze siècles. Jusqu'au treizième, le peuple y a pris part. Dans les deux siècles suivants, elle a été exercée par le clergé seul. La nomination des évêques n'a été attribuée aux souverains que depuis le seizième siècle, et les souverains peuvent être tenus en cela comme les représentants de la communauté chrétienne.
D'après ces considérations, nous croyons pouvoir conclure légitimement que les conciles introduisent dans la constitution de l'Église un puissant élément de liberté en même temps que d'autorité, un puissant élément de conservation en même temps que de progrès.
Élément de liberté :
L'examen, la discussion, le vote des majorités, le concours des gouvernés, qu'est-ce que tout cela, sinon la liberté? Liberté sage, liberté réglée, liberté qui n'a rien de commun avec l'anarchie, comme il convient à la Cité de Dieu, qui est la cité de l'ordre.
Élément d'autorité :
Elle est basée tout entière sur la foi, la conscience, la libre adhésion, l'adhésion spontanée des cœurs. C'est la plus douce, mais en même temps la plus forte des autorités.
Élément de conservation :
La tradition antique , perpétuelle , universelle , dont les conciles sont les témoins et les organes , conserve toujours immuable, inaltérable, identique à elle-même, au milieu de l'incessante fluctuation des pensées et des choses humaines, la règle divine de la foi et des mœurs, le dogme et
la morale. Spectacle admirable, digne de l'éternelle reconnaissance des hommes, disons plus, de leur adoration ! Le doigt de Dieu est là : digitus Dei est hic.
Élément de progrès :
Sur cette base immuable de la foi, s'élève, par la main des conciles, qui résument toute la raison chrétienne, l'édifice de la science théologique. Le dogme est défendu, expliqué, interprété, développé; et, par ce progrès, par ce développement régulier, non-seulement il se maintient au niveau de la science humaine, mais il brille à ses yeux comme un phare et il verse sur ses voies incertaines la lumière et la sécurité. Les lois ecclésiastiques, la discipline, sont toujours mises en harmonie avec l'état moral et social du monde, avec les besoins nouveaux enfantés par les progrès et par les décadences de la civilisation; les vieux abus sont retranchés, et l'Eglise, sans subir les coups de ces révolutions qui abattent les empires, renouvelle toujours son éternelle jeunesse.
Dans ces quelques mots est toute l'histoire des conciles. Quel spectacle que celui dé ces grandes assemblées, conservant inaltérable le dépôt des divines révélations, développant le dogme et l'institution chrétienne avec une logique et une assurance inflexibles; fondant la science chrétienne; toujours appliquées à faire fleurir, par leurs lois, les bonnes mœurs, la piété envers Dieu, la charité envers les hommes. Les conciles ont été vraiment les organes de la raison et de la conscience chrétienne, comme les assemblées politiques peuvent être ceux de la raison publique. Et si, en traversant les siècles, ils se sont empreints de la couleur des diverses époques, il n'en pouvait être autrement, car l'homme est toujours l'homme, même lorsqu'il sert d'instrument à Dieu. Mais l'œuvre divine ne se poursuit pas moins au milieu de ces vicissitudes humaines.
Pourquoi donc ces assemblées si importantes, si nécessaires au bien religieux et moral, ont-elles été interrompues? Depuis Trente, plus de concile général; depuis le seizième siècle, peu de conciles provinciaux, peu de conciles diocésains. Parmi les causes nombreuses de cette interruption , les principales tiennent à la politique. La première a été la défiance
du clergé et le désir de diminuer sa puissance. Cette défiance, il faut en convenir, n'était peut-être pas dépourvue de toute raison. Certaines doctrines pouvaient faire craindre l'extension de la domination du clergé dans Tordre politique. Il y avait là un danger, et la société laïque se montra jalouse de sa dignité, de son indépendance politique.
Mais, par l'effet ordinaire de toute réaction, elle se jeta dans l'excès opposé, et, sous prétexte de se garantir des envahissements de l'Église, elle opprima l'Église. Ainsi toutes sortes d'entraves furent mises à la liberté des réunions ecclésiastiques. Le clergé réclamait, mais il n'était pas écouté, et cet esprit prohibitif des assemblées ecclésiastiques , cet esprit défiant s'est perpétué jusqu'à nos jours; il est encore vivant dans certains articles de la législation organique du concordat.
Cette défiance plus ou moins fondée à l'égard du clergé n'est pas la seule cause de la cessation des conciles. Les idées et les mœurs engendrées par le régime de la monarchie absolue y ont aussi contribué. Lorsque les assemblées politiques étaient regardées comme un danger dans l'État, lorsqu'elles avaient cessé pour faire place au pouvoir arbitraire , ce pouvoir devait considérer d'un mauvais œil les assemblées ecclésiastiques. Il y avait là une pratique d'examen, de délibération, de liberté qui lui faisait ombrage. Façonnés aux habitudes de la monarchie absolue, les gouvernés euxmêmes devaient se montrer peu zélés pour ces réunions. Il y a entre la société politique et la société religieuse des rapports si intimes que les mœurs de la première influent naturellement sur celles de la seconde, et réciproquement. Aussi lorsque la liberté s'est réveillée dans le monde politique; lorsqu'elle a voulu avoir ses assemblées régulières, peu à peu l'idée et l'amour des conciles se sont ranimés dans le clergé; il les a réclamés longtemps; enfin il a voulu les pratiquer.
Les effets de la cessation des conciles ont été funestes au delà de tout ce qu'on pourrait dire. Sans doute, et nous l'avons déjà remarqué, dans l'état de l'Église dispersée, le jugement et le concert des évêques, sous l'autorité du Pape, peuvent à la rigueur remplacer le concile général. Ce moyen