‹ Du Congo au Lac TchadChapitre 3 sur 10 · INTRODUCTION. VII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. VII

souvent, qu'on y voit moins de vanité qu'une nécessité inévitable. Le voyageur est forcé d'écrire : « J'étais là : telle chose m'advint. » Ces pages ne sauraient donc être impersonnelles, ni le moi de l'auteur haïssable.

Au reste, j'ai pris soin de ne relater que des faits ayant quelque intérêt. J'ai supprimé les longueries du départ, les banalités de la traversée, la révolte des estomacs sensibles. Nous débarquons droit au Congo, en pleine Afrique...

Un dernier mot : le livre une fois lu, plaise au lecteur d'y réfléchir Plus d'un s'intéressera un jour aux questions coloniales, aux problèmes qu'elles suscitent, aux débats qu'elles font naître. Il en est d'irritants. Sur certaines pages d'histoire, il y a des gouttes de sang. Ne vous hâtez pas de juger, lecteurs amis ; faites la part des exagérations, des défaillances, des irresponsabilités, des intérêts mal déguisés, des compétitions inavouables; mêlez à la raison et à l'équité un peu de pitié et d'indulgence : Fauteur de ce livre s'estimera largement payé de sa peine.

Les chutes.

Je suis allé voir les chutes du Congo. En quelque temps que ce soit, de Brazzaville on les entend gronder* Leur bruit suffit pour indiquer la route. Malheureusement, nous sommes en saison sèche, et le spectacle est moins imposant* J'ai même éprouvé quelque déception lorsque je les ai brusquement découvertes, du sommet d'une grande colline, vestige de la barrière naturelle que le fleuve a rompue.

Dans le trou plein de soleil qui se creuse sous nos pieds, on voit se précipiter, furieuse, la masse d'eau qui sommeillait dans le Pool. Glissant sur une pente rapide, elle se heurte d'abord à une série de rides rocheuses qui encombrent son lit et les enjambe. Comme les eaux sont basses, le roc crève partout la nappe d'écume. Des arbres entiers ont été retenus au passage et supportent des amas énormes de débris desséchés, abandonnés par la crue.

Par endroits, l'eau tourbillonne en remous terribles, au milieu desquels surgissent par instants des branches qui se dressent vers le ciel, comme les bras d'un homme qui se noie.

Ailleurs l'eau se faufile, silencieuse et sournoise, sous

les voûtes qu'elle a creusées, ou vient battre à coups sourds la pierre qu'elle éclabousse.

Sur les bords, ce sont des amas branlants de rochers arrondis, ou des dalles immenses, visqueuses et polies. Partout des placards de mousses gluantes.

Le long des berges, quelques bancs de sable vaseux nourrissent des forêts de roseaux tranchants, qui essayent de retenir un peu de tout ce que le Qeuve roule et de reconstruire à mesure qu'il détruit.

Du milieu de ces bancs jaillit le N'djoué. Il sort d'un bosquet touffu, d'un fouillis de plantes vertes, saute sur une pente rocailleuse et se précipite dans le grand fleuve.

Après l'avoir recueilli, le Congo fait son gros effort pour franchir la grande chute. Au sortir des premiers rapides, la masse d'eau semblait s'être un instant apaisée comme pour ramasser ses forces. De nouveau, la voilà qui s'élance, qui bondit sur les roches avec un bruit de tonnerre et, pour mieux sauter, se transforme en paquets d'écume emportés parle vent.

C'est le dernier bond ; le Congo reprend ensuite son cours majestueux et lent entre les hautes collines qui l'enserrent jusqu'à l'horizon, s'estompant dans les vibrations de l'air surchauffé.

En route pour le haut fleuve.

Nous avons longé l'île de M^bamou avant d'arriver aux Couloirs dont on aperçoit l'entrée à partir de Brazzaville. La rive droite s'est relevée la première, en forme d'éperon arrondi qui prolonge les collines de M'pila.

La rive gauche, d'abord lointaine, s'est rapprochée petit à petit; et bientôt^ de chaque côté, les hauteurs se succèdent. Toutes se ressemblent. L'œil y cherche-

rait vainement une forme qui le guide, une teinte qui le retienne.

De loin en loin des éboulis sablonneux découpent, en se rejoignant, des crevasses en ogives, et les bavures roussâtres qui en découlent maculent les flancs dénudés de ces coteaux lépreux.

Un peu partout, des bouquets de bois forment des taches.

Ce matin, les quelques bancs de sable qui encombraient encore la rivière achèvent de disparaître. La double ligne des berges se resserre. La rive française est la plus abrupte. Sur la rive belge, les ondulations sont plus molles et plus allongées.

Le fleuve est bordé d'un liséré d'herbes vertes, puis d'un épais rideau de bois marécageux. En arrière, on devine des clairières humides, couvertes de plantes aquatiques, poussées dans un cloaque.

Dans le fond se dressent des collines que la forêt escalade, sans pouvoir en gagner les sommets. Par-ci, par-là, de grandes traînées laissées par les feux de brousse.

De tous côtés, un horizon fermé par une double barrière qui semble s'entr'ouvrir à chaque coude du fleuve.

Le paysage est infiniment triste. Aucune teinte vive n'égayé l'œil. L'eau coule profonde, calme et sale. Les verts sont presque tous sombres, et tout, ou à peu près, est vert. Le ciel est plombé, l'air obscurci par la brume : c'est le temps gris de l'Equateur.

Le rivage est désert : quelques crocodiles endormis, deux ou trois antilopes, des canards [i la débandade^ On dirait que la vigueur et l'intensité de la végétation ont tué la vie animale ou la rendent impossible.

Vers le soir, nous avons croisé une chaloupe qui

emportait un mort; on nous a crié son nom; personne n'a compris, et l'on s'est remis en route.

Nous sommes sortis des Couloirs.

Après ces deux mornes journées, le fleuve dans son immensité paraît plus immense encore.

Nous traversons un dédale d'îles et d'îlots surchargés d'une végétation merveilleuse, dont on peut difficilement imaginer la puissance. Cependant le paysage sent la fièvre. Et pais son uniformité devient désespérante. L'étonnement fait place à la lassitude, et la monotone navigation reprend son cours.

Du haut de la passerelle, je regarde le laptot sondeur faire son inlassable moulinet. Assis à califourchon sur l'étrave, il plonge dans l'eau, d'un mouvement régulier, sa longue baguette, qu'il relève sur le coude et fait tourner d'un coup de poignet.

Pour ne pas s'endormir, il nasille de temps en temps : « a mète sacate... toa mète sacate (1) » ; comme il crierait d'ailleurs n'importe quoi, sans savoir ce qu'il dit. Il sait tout juste ce qu'il y a de fond quand il hurle : « téra mingil (2) ». Mais alors c'est trop tard : la canonnière a déjà touché.

Malgré cela, pas de danger qu'il quitte sa place. Ses camarades viennent lui tenir compagnie ou lui apporter des douceurs.

Il y en a une que je vous recommande : écrasez dans le fond d'une assiette une dizaine de ces petits piments rouges qui vous brûlent l'estomac; versez dessus un bol d'eau fraîche ; mettez une poignée de sel et pressez

(1) Un mètre cinquante... trois mètres cinquante.

(2) Beaucoup de terre : il n'y a plus d'eau, c'est un banc de sable.

le jus de deux ou trois citrons. Le mélange se boit à la cuiller. Mais il faut quand même un gosier de nègre pour absorber sans sourciller ce breuvage incendiaire. L'absinthe pure n'est rien à côté, pas même Talcool de traite à 90\ Si Ton connaissait cette formule en France, elle détrônerait sûrement les mixtures américaines.

On est surpris de voir aussi peu de villages sur les berges. La plupart ont disparu. Malgré tout, le pays a Tair habitable, et l'indigène devrait y pouvoir subsister. Malheureusement le fleuve est la grande route, et c'est là sans doute le principal motif de ce dépeuplement. Il s'y trouve aussi tout le long trop de petits royaumes. Et les villages se vident, passant d'une berge à l'autre, ballottés entre les exigences insatiables de nos grandes concessions et les rigueurs de l'État belge.

Au lieu de se laisser gagner, les indigènes, déjà très rudes, se montrent de plus en plus défiants et vindicatifs.

« C'est tant mieux, nous répète-t-on, car il faudrait les exterminer tous : il n'y a rien à faire de ces gens-là ; ils sont anthropophages ! » Voilà le grand mot, et il est vrai. Mais sont-ils si coupables? La forêt est ingrate, la chasse difficile et le fleuve trop profond pour des pêches fructueuses. La culture produit peu; le bétail ne saurait vivre à cause de la tsé-tsé : l'homme est au contraire un gibier qui se prend à la course. Et puis sommes-nous bien sûrs que nos grands ancêtres n'en aient pas fait autant?

Pour gagner du temps, nous naviguons la nuit, au clair de la lune.

Elle luit d'une lumière étrange, douce et colorée. Sa clarté, belle et puissante, repose.

Elle a perdu cet air falot que nous lui connaissons chez nous. Ce n'est plus Tamante insensible pour qui soupire éternellement Pierrot.

On dirait un flambeau qui illumine la nuit d'une lumière discrète, de crainte d'éveiller la nature endormie.

Ses rayons s'accrochent aux branches, sans percer le mystère des bois; sur la rivière, ils voltigent au gré des remous frissonnants ; leur éclat miroite et tremblote comme les mille reflets de mille feux scintillants.

Dans le ciel, toute ronde, elle regarde et veille, poursuivant sa course tranquille parmi les étoiles pâlies.

Dans le calme de la nuit, les aubes ronflent en fouettant l'écume. La machine halète et souffle, en un rythme obsédant : il semble que le bateau vive et laisse chanter son âme.

Impfondo.

J'ai réussi à me faufiler dans une case, sous prétexte d'acheter du poisson.

Les montants de la porte sont sculptés; les dessins ont des formes angulaires. La toiture est bonne, mais les murailles sont pleines de trous qu'on a cherché à boucher en crépissant avec de l'argile.

L'habitation n'est pas très propre. Dans le fond de la chambre de l'homme, une espèce de lit pour une seule personne : quatre fourches hautes de 20 centimètres, quatre traverses et une planche mal équarrie. En pagaille dans tous les coins, des manches d'outils, des calebasses vides, une cuiller, des boîtes en écorces cousues, un foyer et des cendres chaudes.

La pièce voisine communique avec celle-ci par une porte. Elle est réservée à la femme et aux enfants. Mêmes dispositions, mais plus encore de fouillis : débris de cuisine, manioc pilé, mortiers, pilons, pa^ niers, ustensiles, etc..

Sur le pas de la porte, une pierre à repasser les outils. Sur le toit, des nasses et des paniers de pêche.

Les gens n'ont pas voulu me vendre de poisson, parce que je n'avais ni toile, ni fer, ni mitako (1),

Pendant le jour, tous les Bangala dorment. Ce sont des noirs vigoureux, au faciès enlaidi par d'énormes balafres, ou des bourrelets charnus qui leur font un cimier. Avec leurs dents limées, ils ont des airs féroces, Au fond, ils ne sont pas méchants.

Le soir, quand on aborde le long des rives couvertes, ils partent couper du bois. Sans crainte des moustiques, qui seuls peuplent ces solitudes, ils s'enfoncent au plus épais des fourrés, en quête d'arbres morts et de géants branchus, couchés par les tornades. Toute la nuit ils travaillent.

La provision faite et mise dans le chaland, ils reviennent à bord, mangent et s'endorment. Ils sont une soixantaine. Sur le faux pont, ils s'entassent tous nus, enchevêtrés partout où la place est bonne. Il y en a dix sur chaque panneau; quelques-uns dorment sous l'escalier, d'autres accroupis sur les marches ; certains sont allés se jucher sur le bois. Avec eux, les laptots, les boys et les femmes, on ne sait où poser le pied. Il faut des prodiges de précautions et d'équilibre pour enjamber, sans les toucher, ces amas de corps étendus. Quand on marche dessus, ils se retournent et grognent,

({) Mitako, monnaie consistant en une tige de laiton longue de 1.") centimètres pliée en V.

OU encore, d'un geste brûlai, assomment à moitié leurs voisins endormis.

Monjimbo.

Ils n'ont pas lair aimable, les gens de Monjimbo. Ils ont répondu par des cris peu engageants lorsqu'à sifflé la canonnière. Les femmes et les enfants se sont réfugiés dans les cases, pendant que les hommes, en armes, se rangeaient au sommet de la berge à pic pour nous voir aborder. Ce ne sont heureusement que des apparences.

Le Dolisie fait du bois. Visité le village. Il s'élève dans une clairière conquise sur la forêt. Les cases toutes petites, allongées et étroites, sont rangées en lignes parallèles, perpendiculairement à la rive. On dirait que les indigènes ont orienté le côté étroit de leurs habitations -dans la direction habituelle des tornades. Quelques cases cependant son parallèles au fleuve, mais elles sont adossées à la lisière du bois.

Dans le fond, une case toute ronde, très belle : c'est, parait-il, la case nuptiale du chef. Sur la place qui la précède, un amas circulaire de crânes d'hippopotames.

Partout des bananiers et des papayers en fleurs. Deci, de-là, quelques grands arbres dressent leurs troncs énormes et donnent de l'ombrage à l'heure de midi. Des hibiscus, des ignames grimpantes, des tomates, des piments : quelques plantes fétiches.

L'aspect général serait plutôt gai, coquet et engageant, si ce n'était qu'on aperçoit, derrière les cases, d'énormes tas d'ordures, sur lesquels gisent des ossements humains. D'aucuns attestent, à n'en pas douter, une cuisson plus ou moins récente.

D'ailleurs, si l'on pouvait conserver des doutes, il

suffirait de regarder les colliers des gens qui nous accompagnent : ce sonl des chapelets de molaires humaines, mêlées à des dents d'animaux de toutes sortes.

Quant aux hommes eux-mêmes, ils paraissent moins intelligents que brutaux et robustes (1). Ils ont le teint noir à fond brun, des pommettes saillantes et un prognathisme accentué. Ils s'arrachent les deux incisives médianes de la mâchoire supérieure.

Les femmes ne seraient pas trop laides sans leurs tendances à Tobésité... du côté pile. Tandis que les hommes portent des pagnes bouffants en écorce, elles se ceignent de petits juponnets en fibres qui leur descendent jusqu'à la moitié des cuisses. Les plus riches en ont deux superposés : l'un noir, l'autre brun foncé; on songe naturellement aux tutus des danseuses.

Elles portent aussi des colliers- de cuivre énormes. Quelques-uns doivent bien peser 5 kilos; d'autres simulent d'immenses faux colSj hauts de 10 centimètres, ornés d'une lame plate et transversale qui fait tout le tour. Tous sont rivés à demeure.

Sous un petit abri, au bord de la rivière, une forge avec un soufflet tout en bois : deux corps de pompe et une tuyère.

Plus loin, un four à fondre, creusé dans le sol et affectant la forme d'un trou de serrure.

Partout des objets les plus divers: paniers, poteries, mais surtout des objets mobiliers et des bijoux dont l'aspect rappelle à s'y méprendre les dessins Momboulou de Schweinfurth.

(1) On les appeUc Bondjo, qui veut dire Blancs, clans leur langue, sans doute parce qu'ils sont nègres ou (ju'ils se teignent en roleugade tête jusqu'aux pieds,

Sakabo.

En descendant à terre, j'ai trouvé un malade qui avait la cuisse et la jambe rongées par un énorme ulcère. On lui avait fait un pansement avec des feuilles pilées, mêlées de graisse et d'argile. Une feuille de bananier maintenait cet emplâtre en place. J'ai pansé ce malheureux et gagné la bienveillance de l'assistance. Le chef est même venu me proposer, contre un fusil, une toute jeune femme, sa propre fille, paraît-il.

En revenant, j'ai aperçu, derrière une case, deux enfants de cinq ans environ, réduits à l'état de squelettes. Ils n'ont plus de parents. Personne ne veut les nourrir. Ils n'en ont plus pour longtemps ; mais le régal sera maigre.

Banghi.

Nous avons tout juste pu franchir le seuil de Zinga.

Voici Banghi. Tout le monde débarque! Le Dolisie n'ira pas plus loin. On peut le deviner sans peine : une barrière de roches coupe le fleuve en deux.

Sur la rive française se dresse une colline escarpée, toute cachée par la forêt verte. A mi-flanc du coteau se cramponnent les quelques constructions du poste, en équilibre sur les éboulis d'un éperon rocheux.

D'un côté !e « Trou du Peintre », ainsi nommé parce qu'un artiste, qui vint jadis jusqu'ici, y fit une culbute nocturne dont subsiste encore le souvenir joyeux.

De l'autre côté, une falaise à pic, rongée en crique par le remous des eaux ; un sentier de chèvres la longe en corniche, avec des ressauts inquiétants.

L'éperon s'avance dans la rivière et s'y termine par

une cascade de rochers aplatis. De là partent les rapides.

Qu'on se figure une série d'îlots rocailleux, déchiquetés en mille pièces, au milieu desquels le fleuve zigzague avec furie. La barrière s'étend obliquement jusqu'à la rive belge, où s'élève le poste de Zoungo. C'est cette rive qu'on longe pour enfiler la passe praticable.

Le coup d'œil est des plus pittoresques. La forêt, qu'on découvre partout, a l'air moins sombre et moins effrayante. Elle gagne en charme ce qu'elle perd en majesté. La vue du cimetière qu'on trouve en débarquant et celle des gourbis qu'on nous destine nous donnent une impression plutôt fraîche. Mais nous n'en sommes pas moins soulagés d'avoir quitté la canonnière, où nous avons tourné en rond douze jours durant.

On entend une cloche. C'est celle de la Mission, en amont des rapides.

Toujours pas de Peripatus ! Ce matin encore, dès le jour, j'ai escaladé la colline boisée, au pied de laquelle se dresse notre campement. Par les rigoles qui serpentent entre les roches moussues, j'ai gagné les coins sombres et les creux où s'amassent les feuilles mortes. J'ai fouillé sous les racines que déchausse la pluie, retourné les pierres, scruté les trous : j'ai trouvé toutes sortes de bêtes, mais toujours pas de Peripatus !

A cette heure matinale, la forêt répandrait un charme pénétrant, si la rosée qui dégoutte des branches ne refroidissait l'enthousiasme. Dans ces fouillis inextricables de plantes rampantes, de hautes herbes et de lianes, chaque faux pas met tout en branle et provoque une douche immédiate qui s'effondre des cimes et ruisselle sur la peau. On glisse, on patauge, on est trempé.

La lumière ne touche pas le sol ; pour l'approcher, il faudrait être singe. On en aperçoit, commodément assis sur les grosses branches, se faisant charitablement une mutuelle toilette, ou bien, les bras écartés, se chauffant le ventre au soleil.

Des écureuils sautent d'arbre en arbre. De tous côtés, des ceiitropes et des touracos se répondent à tue-tête en poussant des cris en borborygmes.

Au cours de cette promenade hydrothérapique, j'ai rencontré toute une bande de M'bwaka : c'étaient des marmots de toutes tailles, des jeunes filles et des vieilles femmes. Les plus habillés portaient deux houpettes pendantes en fibres de ficus. Ils s'en allaient, inspectant soigneusement les herbes, où ils recueillaient quelque chose qu'ils déposaient chacun dans un petit panier. La récolte paraissait bonne. Mais que pouvaient-ils bien chercher? Le mieux était d'y aller voir.

En les suivant, j'arrivai dans une petite clairière, où deux mâles, armés de troumbaches et gravement assis, contemplaient un petit feu de brindilles presque sèches, sur lequel chauffait à vide une moitié de marmite brisée.

Pour ne pas les mettre en fuite, je m'annonçai par de bienveillants m'balao et m'approchai par une marche de flanc, à rendre jaloux un crabe. J'arrivai au bon moment : on fait l'inventaire de la chasse : ce sont des chenilles !

Elles fourmillent, multicolores, et rampent : bleues, jaunes, vertes, noires avec des points rouges; violettes avec des points noirs ; il y en a de grasses, de maigres, de verruqueuses, de lisses, de visqueuses, de velues; les unes ressemblent à de petits mirlitons, d'autres à du macaroni. Ça grouille avec le même frémissement que les asticots dans la boîte d'un pêcheur à la ligne. ^ Et voilà qu'ils les font cuire. En tombant dans la

marmite, tout cela se tortille et grésille avec une drôle d'odeur.

Malheur! Maintenant que c'est cuit, ça ressemble aux haricots verts des conserves Prevet.

Je m'en souviendrai du pique-nique M'bwaka. « Au revoir M'balao, M'balao. Bon appétit. Je vous laisse... » Et cependant... si dans le tas ily avait un Peripatus'l.^, Tant pis ! que M. Bouvier m'arrache les yeux I

Derrière Banghi,àquelques kilomètres dans la brousse, s'élève un petit village habité par des indigènes étrangers, égarés au milieu des M'bwaka. On les connaît sous le nom de Ndrés, qui leur fut donné par Maîstre et Dybowski. En réalité, ils s'appellent Ngérés, et sont surl'Oubanghi les représentants les plus occidentaux de la famille Bonda.

Bien qu'ils aient, en partie, adopté le type carré des constructions congolaises, on trouve dans leur village autant de cases rondes toutes en paille. A de grands pieux dressés à côté des paillottes sont suspendus des chapelets de crânes de petites antilopes, des céphalophes en particulier.

Ces indigènes paisibles ont un goût assez exceptionnel pour la peinture. Sur les planches qui forment parfois les murs, sont peints en noir des sujets naïfs et des plus naturistes : des têtes d'antilopes, reconnaissables aux cornes ; des soleils ; des silhouettes de chiens, de buIHes ou d'éléphants; mais surtout des bonshommes comme en dessinent les enfants. Le corps est anguleux, la têle énorme, les jambes courtes, les bras écartés. Quant au sexe, on ne peut l'ignorer. Cependant, si les figurines sont trop petites pour qu'on puisse préciser ces « détails », ils sont indiqués par un symbole conventionnel : les hommes tiennent en main une sagaie ; les

femmes se reconnaissent à la charge qui pèse sur leur tête, ou h Tenfant qu'elles portent sur le dos.

C'est la première fois que nous trouvons chez les indigènes du pays des aptitudes picturales. Mais le voisinage de la Mission catholique y est peut-être pour quelque chose.

Nous prolongeons ici, malgré nous, une villégiature qui manquerait de charmes si nos recherches ne nous procuraient quelques dédommagements. La localité est en effet très bonne et pittoresque. Mais quelle misère !

Le temps ne s'écoule pas moins, et les chalands n'en arrivent pas plus vite.

Pour me distraire, je vais, le soir, au village M'bwaka, voir les bambins faire tam-tam. Ils sont hauts comme ça et ont bien cinq ou six ans, ce qui ne les empêche pas de danser un pas de deux qui n'est pas banal. Ils se mettent par couples, face à face, se tenant mutuellement aux épaules. Tour à tour, chacun d'eux lance un petit coup de ventre en avant, en chantant quelque chose qui ressemble à « M 'balaka. . . m'bouloka. . . Et allez donc: « M'bouloka... m'balaka.... m'balaka... m'bouloka! »

C'est peut-être bien le nom de la danse, mais pour sûr les gamins ne l'ont pas apprise tout seuls.

L'Oubanghi.

Enfin nous quittons Banghi.

Nous nous entassons dans un boat qui prend l'eau : quatre Européens, sept boys, vingt-deux pagayeurs et deux tonnes de bagages.

Le confortable est très relatif. En y mettant un peu de bonne volonté, nous finirons par nous installer tant bien que mal... plutôt mal.

Yo, yo, yo! Hé! Yo, yo, yo! Hé!.., H nous semble que nous filons dix nœuds.

Je crois que Banghi n'a pas gardé nos cœurs.

Yo, yo, yo! Hé!!!

Aujourd'hui, je me suis fait x< coller », je peux Tavouer sans honte. Comme nous revenions de tirer des pintades, j'ai aperçu une sorte de terrier évidemment tout frais. L'aubaine était trop bonne pour la dédaigner. Mais, à ma grande surprise, Gaba et le Bondjo qui m'accompagnent déclarent, après examen, que le locataire est probablement sorti. Craignant un peu de mauvaise volonté de leur part, je soutiens le contraire, par principe, car je n'y vois goutte. Mais voilà que ma surprise devient de Tahurissement, quand le M'bwaka prétend que l'animal qui gîte là n'a que deux pattes, n faut en avoir le cœur net.

Non sans avoir haussé les épaules devant mon incrédulité, Gaba fait d'abord sa petite exploration, pour voir si le terrier n'a pas plusieurs gueules ; puis il coupe une grande baguette qu'il introduit à demeure dans le trou, pour commencer à le démolir. Mais, au lieu de rejeter la terre, il la laisse tomber afin de boucher progressivement l'orifice. Arrivé à un coude, il déblaye avec prudence, puis sonde une deuxième fois. La branche touche le fond du trou, mais le bras n'y peut atteindre.

Réflexion faite, Gaba retire sa baguette, dont il fend le bout en quatre avec son couteau. Dans la fourche ainsi obtenue, il introduit une petite motte de terre qui tient les brins écartés. De nouveau il enfonce la sonde,

et, sitôt qu'elle touche le fond, il la fait tourner comme un tire-bouchon.

J'ai compris : quand la motte de terre s'écrase, les quatre hrins se resserrent et font pince. Gaba ramène ainsi des herbes très fines, du duvet, et quelques plumes d'un vert métallique. C'est assez pour confirmer son diagnostic. Mais autant vaut en finir, puisqu'on a commencé. Quelques coups de hachette de plus, et voici le nid, avec un œuf cassé et un autre intact, verdâtre, très clair, piqueté de mouchetures.

Renseignements pris, ce doit être le gîte d'un gros guêpier. Les nids du même genre, que nous avions trouvés jusqu'ici, étaient d'oiseaux vivant en républiques, dans les berges sablonneuses. Mais il s'agit sans doute ici d'une espèce moins sociable, et, quoique au fond je ne sois pas encore positivement renseigné, j'ai pris une bonne leçon qui me console.

Notre équipe se compose de M'bwaka des villages d'en bas. 11 s'y trouve cinq garçonnets de huit à douze ans, cinq vieillards ou infirmes. Restent une dizaine d'hommes solides qui pourraient bien faire, mais aiment mieux laisser les autres travailler. Le barreur, Capita Botolé, a l'air parfaitement canaille.

Depuis Banghi se répète chaque jourla même comédie. Au moment du départ, c'est à qui ne voudra pas enibarquer; les noirs ont toujours quelque besogne qui presse. Enfin ils se décident tous à la fois et embarquent en bousculade. Puis chacun reste debout, criant tant qu'il peut, se chamaillant avec ses voisins à propos de tout, mais surtout à cause des pagaies et des places. Au bout d'un quart d'heure, il faut crier à son tour et distribuer larga manu quelques bourrades.

Toute la bande s'installe enfin, les uns debout, les autres assis de quart en coin, sur une fesse, le long du plat-bord, jambe de-ci, jambe de-là, dans des positions invraisemblables.

Toutes les pagaies trempent dans l'eau; on pourrait se croire parti, mais tous font seulement semblant de pagayer : le grappin est encore à terre.

Enfin on démarre. Un petit bonhomme, assis à l'arrière, frappe avec une bûche pour marquer la cadence. Un autre entonne une mélopée quelconque qui se chante en deux phrases reprises alternativement par chaque bordée.

Ils chantent n'importe quoi; souvent ça n'a pas de sens : « Malo .. Imalo... Kongo Amulo ! «

(( Mala, Amela, Imala — mala ; — adzidant mala 1 »

Pourvu que se maintienne la cadence, c'est le principal.

Tout à l'heure, j'étais sur le tapis :

«Tue-nous donc de la viande, Kété Kété » (autrement dit : docteur, dokéter).

Cette musique est quelquefois lente et presque agréable, quelquefois discordante avec ses éclats d'intonations inattendues. Parfois le rythme est drôle.

Ça dure souvent une heure avec des changements brusques, on ne sait pourquoi ; puis ça revient de môme.

Chaque bordée pagaie à son tour. On avance par deux poussées alternatives, qui font régulièrement balancer la pirogue.

Le rythme, la chaleur, rimmobilité, léchant, le balancement, tout berce et anesthésie. On se sent la l^Me vide ; les idées se heurtent sans qu'on puisse les suivre ; on ne sait à quoi l'on pense. Il semble qu'on connaisse depuis très longtemps la chanson qu'on écoute. On ne

dort pas; on regarde distraitement le défilé des rives toujours pareilles. C'est de l'engourdissement.

Les pagayeurs eux-mêmes en arrivent à s'assoupir et dorment en pagayant ; le chef d'orchestre dort en battant la mesure ; le chanteur chante en dormant, étendu sur le dos ; Botolé lui-même dort en tenant la barre.

Aussi en arrive-t-on toujours à des réveils désagréables. Tantôt l'on pique du nez dans un buisson de poils à gralter ; tantôt la barque est rabotée d'un bout à l'autre par un fragment de souche qui émerge et qui vous laisse à peine le temps de vous jeter à plat ventre ou d'exécuter un saut de carpe ; parfois c'est une pluie de fourmis affamées ou un vol de frelons qui viennent interrompre le bon somme.

Mais il ne faut pas désespérer : dix minutes après, ça recommence.

Itongo.

Un poste étrange ; des cases en détresse. Personne dedans, si ce n'est un vieux lépreux solitaire qui hisse le pavillon quand le soleil se lève et amène les couleurs quand tombe la nuit.

Ça marche. Nous franchissons maintenant les rapides comme si c'était à la descente. A cette époque de l'année, la navigation est plus pénible que dangereuse. Il faut surtout laisser faire les nègres. Pourvu qu'il y en ait deux ou trois d'assez solides pour aller à la nage attacher la cordelle, il n'y a plus qu'àhalersurle bout.

Cependant, du train dont nous allons, nous ne savons combien il nous reste de chemin à parcourir. Les M'bwaka eux-mêmes n'en sont pas sûrs. Ça n'aurait pas grande importance, si nos hommes avaient encore de quoi manger.

Ils ont eu cet après-midi une grosse déception. H nous arrivait depuis quelque temps des bouffées d'une odeur plutôt fétide, et les M'bwaka s'étaient mis aussitôt à inspecter la berge en reniflant à pleines narines. Brusquement, un plongeon presque général, et iesToilà tirant leur coupe vers une masse informe accrochée dans une souche. Cris, palabres, discussions : enfin tout le monde regagne le bord par le même chemin.

C'était un cadavre trop nauséabond pour être mangé. Cependant, c'était un homme qui n'était pas mort de maladie.

Deux pagayeurs ont pris la brousse cette huit. C'étaient précisément deux de nos plus solides. Ils vont nous manquer.

L'Oubanghi devient, en effet, de plus en plus accidenté. Son cours diminue de largeur, mais il s'encombre davantage.

Le pittoresque y gagne sans doute, mais les difficultés croissantes nous empêchent de nous en réjouir.

De plus, DOS pagayeurs se plaignent et font la mauvaise tête. Ils n'ont pas tout à fait tort. Ils ont faim ; ils réclament à manger.

Nous leur donnons bien quelques boîtes de conserves, mais c'est si peu de chose pour ces affamés! Sans compter que nous n'en avons pas de reste.

On ne risque, en somme, pas grand'chose à franchir les rapides avec une baleinière. Il n'y a guère qu'un instant d'émotion à passer. Aujourd'hui, à V « En-avant», nous est arrivé un accident des plus désagréables.

Les hommes tiraient par terre, à la cordelle, le boat allégé d'une partie des charges. Quelques-uns, descendus sur les roches immergées du rapide, cherchaient à

repousser rembarcation, que la violence des remous ramenait toujours contre ces rochers. A bord, nous épaulions sur des perches pour aider le mouvement. Nous passions. Mais voilà la corde cassée, et la baleinière drossée en plein courant. Les pagayeurs, qui étaient à Teau, se raccrochent aux bordages, tandis qu'à bord nous perdons l'équilibre. Avec la rapidité d'une flèche, nous filons droit sur un gros écueil à fleur d'eau. Si nous touchons, notre aiïaire est faite. Nous aurons pour le moins une voie d'eau et coulerons sûrement avant d'atteindre la berge. Cette perspective nous remet vivement sur pieds. Nous voilà tous campés, la perche à la main, guettant la roche pour épauler et amortir le choc. Silence I C'est le moment! Des perches cassent, mais notre effort fait dévier la barque ; nous entendons grincer les tôles contre le rocher. Nous avons frôlé, par tribord, depuis le milieu jusqu'à l'arrière. Nous l'avons échappé belle.

Ce matin nous avons franchi les rapides de l'Éléphant. Chevalier a voulu se dégourdir les jambes et gagner par la berge un village qui, nous avait-on dit, ne devait pas être éloigné. Moussa, l'inefi'able Moussa, l'accompagnait ainsi qu'un « savage », comme les Sénégalais appellent les indigènes.

A deux heures, nous arrivons à Kaya avec la l)alei^ nière. Pas de Chevalier ; mais, quelque temps après, arrive Moussa, qui nous annonce avecsérénité que notre camarade a voulu gravir une colline et s'est égaré. Lui, Moussa, l'a laissé se débrouiller tout seul.

Au moment où nous partions à sa recherche, Chevalier arrive, frappé d'une légère insolation. Sans son « savage », il y serait resté.

Vers le soir, nous sommes rejoints par tous les cama-

m AU LAC TCHAD. 21

rades de La relève^ qui ont quitté Banghi cinq jours après nous. Ce n'était pas la peine de nous donner tant de tracas pour partir en avance.

Ouadda.

Couché à Ouadda : c'est la dernière escale.

En débarquant, nous avons rencontré un superbe albinos^ élégamment vêtu d'une tunique rouge de soldat anglais ; c'est un Banziri ; les cas d'albinisme ne sont, paraît-il, pas rares dans cette peuplade.

Les autres indigènes sont des Banda Ouadda.

Un Sénégalais, en service à la factorerie, a tué un éléphant il y a une huitaine ; en ce moment, il y en a beaucoup. Aussi le village empeste : toutes les maisons regorgent de viande. Boys et pagayeurs en ont échangé contre toutes sortes de choses : pour la circonstance, l'un d'eux nous a même volé une bouteille de vinaigre qu'il a repassée pour du tafia au Sénégalais : celui-ci s'est plaint d'avoir été trompé sur la marchandise.

Tous sont revenus avec des blocs de rumsteak noirâtres, durs et puants ; quand on les fend, on trouve au-dessous de la croûte sèche une bande de viande encore un peu rosée ; le centre est verdoyant.

Mais tout y a passé, non sans quelques indigestions inévitables.

Rencontré en route le colonel Destenave, quirentre en France. Le temps perdu nous force à naviguer jusqu'à la tombée de la nuit pour atteindre Fort de Possel... Enfin !

Fort de Possel. — Besou. — La Kémo.

Fort de Possel n'est qu'un point de transit, au confluent delaKémoeldeTOubanghi. Une factorerie végète péniblement à côté du poste. Mais, tout autour, c'est le désert. Il faut aller à deux journées de marche dans le nord pour trouver des villages de M 'brou. Les quelques Sabanga, qui sont sur la Kémo en amont du poste, sont des envahisseurs venus de Bangaso. Quant aux Langouasi, ils occupent toujours la région plus lointaine que Dybowski traversa. Les Ouadda sont sur l'Ombella^ plus dans l'ouest. Si bien que sur cette partie du territoire Banda on ne trouve guère que des étrangers.

Le pays semble pourtant capable de nourrir plus de gens qu'on n'en rencontre. On est sur la lisière de la grande forêt équatoriale, et Ton retrouve sa merveilleuse végétation partout où il y a de l'eau. Mais ailleurs, c'est déjà la brousse ingrate, avec ses hautes herbes, ses roseaux envahissant les flaques des marais, ses broussailles en parc ou ses rares palmiers.

L'éléphant s*y rencontre. L'homme s'y plairait aussi, à ce qu'il m'a semblé.

A l'embarcadère du poste, à l'embouchure de la Kémo, sont amarrées de superbes pirogues. Les toutes petites n'ont rien de remarquable, mais il en est dont la taille est vraiment surprenante. Elles jaugent plusieurs tonnes et mesurent environ 20 mètres de long.

Elles s'effilent rég-ulièrement de l'arrière à l'avant, avec des extrémités construites en petites platesformes. De place en place, dans le fond^ les indigènes ont laissé des parties épaissies qui forment une membrure. Quatre-vingts hommes peuvent y tenir sans peine.

La construction de ces embarcations représente un travail énorme pour des indigènes, qui ne se servent que de mauvais outils. Pour les creuser, ils s'aident du feu, brôlant petit à petit le bois et achevant l'œuvre à la hache. Ce travail exige néanmoins la coopération de nombreux ouvriers à la fois. Aussi ces pirogues sont-elles la propriété des villages.

On choisit, pour les construire, des fûts d'un seul jet, gigantesques, et dont la recherche coûte bien du temps. Deux essences surtout paraissent les plus employées. L'une est d'un bois tendre, jaunâtre, très léger, qui fait des pirogues quasi insubmersibles. L'autre est d'un bois rouge, très dur à travailler, qui, paraît-il, résiste aux termites. Les pirogues qu'on tire de ces arbres imputrescibles sont beaucoup plus solides, mais lourdes : elles sombrent facilement pour peu qu'elles embarquent.

Jadis on en trouvait un grand nombre : elles deviennent plutôt rares. Comme elles étaient les meilleures, les Blancs les ont accaparées les premières, et, faute de les réparer, ils les ont laissées se perdre.

Les indigènes du fleuve n'en construisent plus aujourd'hui; ou, s'ils en fabriquent encore, ils ont grand soin de ne pas les laisser voir, dans la crainte très justifiée qu'on les leur prenne.

De l'autre côté de la Kémo, s'élève un petit village cosmopolite* On y rencontre d'anciens serviteurs d'Européens, les femmes des boys en service au poste, enfin les familles des employés de la factorerie liollandaise.

Quelques Gobou et des Banziri s'y sont aussi installés et vendent le poisson qu'ils prennent surtout avec des nasses. Celles-ci rappellent assez bien les nôtres^ mais

elles sont tellement larges qu'un homme de taille moyenne pourrait s'y tenir debout.

Ils les plongent toujours en eau profonde, le long des berges, le pavillon tourné en aval. Parfois ils construisent, pour les retenir, de petits barrages en branches; mais le plus souvent ils utilisent des souches ou des racines enchevêtrées.

Les nasses qu'ils placent entre les roches des rapides sont de plus petite dimension. Ils les immergent dans les passes assez profondes et tournent le pavillon de manière à engouffrer le courant.

Les pêches sont souvent assez belle?, mais les Européens n'en profitent presque jamais ; les miliciens accaparent tout.

Au village Sabanga, je suis tombé sur un atelier de sculpture. Un vieux à cheveux blancs taillait avec une petite hachette des écuelles en bois. A côté, deux hommes achevaient de creuser un tam-tam.

La fente servant à évider cet instrument est bien plus large que je ne pensais. En son milieu, l'ouvrier peut introduire la main et remuer le poignet.

Il serait d'ailleurs incompréhensible que les indigènes arrivassent par un autre moyen à creuser un tam-tam sur toutes ses faces. Dans la partie basse, soit; mais en haut, c'est impossible.

Leur outil est une étroite lame de fer en forme de bédane, dont la tige serait une douille. On la monte sur un manche coudé à angle aigu; et, selon que la lame est de champ ou de côté, on s'en sert comme d'une hache ou d'une herminette, voire comme d'une gouge, en raclant.

Il faut néanmoins un temps considérable pour arriver à un bon résultat. L'ouvrier doit éviter également de

faire ni trou, ni fissure, pour ne pas diminuer la qualité du son.

Le vieux Sabanga m'a expliqué le procédé pour rétrécir la fente, une fois l'évidement achevé.

On entoure le tam-tam en son milieu d'une longue corde qui fait une boucle complète, mais sans nouer. Puis on place de chaque côté de grosses pierres chaudes et du sable, jusqu'à ce que l'instrument soit presque enterré. On emplit alors la cavité d'eau bouillante, qu'on verse aussi sur le sable.

Sous l'influence de la chaleur et de la vapeur d'eau, le bois s'assouplit. On serre alors la corde, en la fixant à de solides piquets. On recommence l'opération jusqu'à ce que la fente médiane soit rétrécie, à ce point qu'on se demande comment, avec de si primitifs outils, les indigènes arrivent à creuser leurs tam-tam sans y pratiquer d'autre ouverture.

Décidément, je suis bien touché. Je vais de mal en pire, et, coûte que coûte, il me faut essayer de réparer mes intestins. Pour me faire soigner, M. Charles Pierre (1) m'a emmené en pirogue jusqu'à la mission de la Sainte- Famille.

Si je n'avais été aussi souffrant, j'aurais pris plaisir à voir les Banziri manœuvrer leurs longues perches. Pendant que l'un d'eux pousse, courbé sur son « tombo » (2) en courant de l'étrave jusqu'au chimbek (3), l'autre fait un moulinet en allant prendre sa place pour pousser à son tour. Sous leur effort, la pirogue vibre tout entière.

(1) M. Gliailcs Pierre, de la Compagnie de Sultanats, qui relit le trajet de l'Ouban^lii au Caire par le Nil.

(2) ToMibo : perche.

(:\ Chimbck : abri de fortune en paill(\

A Tarrière, une dizaine d'hommes pagayaient à petits coups précipités, mais vigoureux.

A la hauteur du village Gobou, nous avons aperçu une pirogue qui se détachait de la berge. Deux hommes la montaient et pagayaient debout. Ils ont gagné le milieu du fleuve, puis ils ont pris dans le fond de l'embarcation un grand paquet oblong qu'ils ont jeté àTeau. C'était un « enterrement » à la mode riveraine.

Nous sommes arrivés à la nuit close, ce qui a sans doute dérangé davantage les braves gens qui nous accueillaient. Mais personne ne s'en serait douté.

Besou.

Ces jours-ci, il y a de la poudre dans l'air. Les Togbo sont en grève. On n'en voit plus un seul venir à la Mission porter du manioc ou du maïs.

Les Sabanga de Fort de Possel auraient, paraît-il, saccagé leur village. Il y a certainement du vrai dans tous ces racontars, mais les exagérations sont manifestes. Demain nous irons voir.

Nous sommes partis à cheval avec le R. P. Moreau pour le village d'Angoa, qu'on nous a dit ruiné de fond en comble.

En route, nous sommes tombés sur la horde des Sabanga, qui s'en revenaient chargés de dépouilles opimes : lits, chifl'onS) filets de chasse, calebasses et surtout paniers de manioc.

Comme L... m'avait affirmé leur avoir défendu de le suivre, je leur ai fait abandonner leur butin, convaincu d'ailleurs qu'ils sauraient bien quand même revenir le chercher.

C'est le seul incident remarquable.

Les herbes sont tellement hautes que, même à cheval, on voit à peine à quelques pas devant soi. Sur notre gauche, dans le nord, les noirs m'ont montré quelques hauteurs massives et peu boisées. C'est dans cette direction que s'élevait le poste fondé par Dybowski au bord de la Kémo.

Partout ailleurs s'étend la plaine assez humide, avec des tranches de bois bordant des marigots, où les éléphants aiment à fréquenter.

Au bout de trois heures de marche, nous sommes arrivés chez Angoa, dont le village paraissait absolument intact.

Les Sabanga se sont contentés de faire main basse sur tout ce qu'ils ont pu ramasser, pendant que lés Togbo effrayés s'enfuyaient dans la brousse. Ils ont cependant fait du tort aux cultures en arrachant le manioc avant sa maturité.

Angoa, pris en flagrant délit de mensonge, nous a expliqué en souriant qu'il avait eu surtout peur de voir les Sabanga commettre les méfaits dont il les savait capables.

Après le palabre, j'ai jeté un coup d'œil sur le village, construit dans le style général des villages Banda. Beaucoup de cases s'élèvent sur de petits monticules. Presque toutes ont le pignon surmonté d'une longue tige de bois enguirlandée de feuilles de maïs. Près des cases, on trouve de petits greniers à mil montés sur pilotis, ou des claies à claire-voie verticales, sur lesquelles sèchent des épis de maïs; près de la porte, des filtres à sel en vannerie, soutenus par un trépied.

Les Togbo eux-mêmes n'ont rien de bien spécial. En une seule visite, on les a assez vus.

Dans la cour de la Mission, les enfants ont construit, pour s'amuser, un iiistrument bizarre qu'ils appellent koté-koulindi. Schweinfurth, je crois, Pavait déjà signalé sur le haut Oubanghi ou le Nil.

Ce sont deux branches, fichées en terre et courbées en arc par deux cordelettes tendues qui vont se fixer dans une ouverture percée au centre d'une planchette.

Cette planche, solidement maintenue par des crochets profondément enfoncés, recouvre un gros trou creusé dans le sol.

Pour jouer de cet instrument, le musicien s'assied et frappe alternativement les cordes avec un bâtonnet, tandis qu'il diminue leur tension en appuyant doucement sur les arcs de bois, afin de varier sa musique.

Je ne prétendrais pas qu'il y réussît, mais le système est ingénieux.

Le R. P. Moreau m'a conduit au bord de l'Oubanghi pour m'y montrer le café sauvage. Sur les berges humides, recouvertes chaque année par les eaux, la végétation est des plus vigoureuses. Abrités par des arbres énormes, les caféiers poussent à l'ombre, dardant leurs tiges grêles ornées de feuilles rares, sombres et lisses, et portant leurs fruits rosés adhérant aux branches.

Dans ces parages, le café n'est pas rare, du moins dans les sous-bois qui bordent les ruisseaux; maïs il n'est pas très abondant, puisque les arbustes restent localisés dans le voisinage des cours d'eau permanents.

C'est dommage, car il est meilleur que le café à gros grains cultivé dans TÉtat Belge.

Mon séjour à la Mission m'a permis de faire connais-

sance avec les Banziri de Besou. Malheureusement, ce sont des émigrés que le voisinage de Banda a déjà modifiés. Leur pays d'origine se trouve beaucoup plus à Test, aux environs du Koango, sur la rive française.

Pécheurs de préférence, piroguiers adroits autant qu'audacieux, ce sont, parmi les indig'ènes, ceux qui se déplacent le plus volontiers. Mais ils ne s'éloignent jamais de la rivière, semant de place en place de petites colonies comme celle de Besou. Ils servent d'intermédiaires constants aux Banda de l'intérieur, à qui ils achètent du grain et du manioc, en échange du poisson qu'ils pèchent, ou de la bimbeloterie qu'ils colportent.

Cette existence vagabonde leur a permis de développer certaines qualités qui facilitent leurs rapports avec nous et nous les rendent plus sympathiques. 11 m'est avis cependant qu'ils ne méritent pas complètement les éloges qu'on en a pu faire. L'élégance relative, la coquetterie et l'amabilité du beau sexe, leur ont peutêtre, plus que le reste, valu les préférences du voyageur. Leur gaîté, leur confiance expansive font, en effet, contraste avec la sauvagerie et la brutalité de tous leurs voisins. C'est déjà quelque chose, mais c'est insuffisant pour les dresser sur un piédestal. Les Banziri ont comme proches parents les Bouraka et les Sango, qui parlent la même langue et probablement aussi les riverains de l'autre berge, que nous appelons Yacoma, nom qui signifie simplement « gens du haut ».

Ils sont musclés, de taille moyenne, et ensellés. Prognathes et lippus, ils ont des yeux en amande, presque bridés, le nez large, mais souvent assez long et pas trop épaté. La couleur noire de leur peau tire sur les teintes moins sombres, comme il arrive chez certains riverains du moyen Congo, avec lesquels ils ont un vague air de

famille. Même il faut noter chez eux la fréquence de cas d'albinisme, plus ou moins complet, mais indiscutable.

Hommes et femmes ont peu de cheveux. Mais il fut un temps, assez peu éloigné, parait-il, où les femmes, surtout celles des chefs, avaient coutume d'allonger démesurément leurs cheveux avec des postiches en fibres végétales.

Anthropophages avérés, ils se taillent les incisives en pointe et s'ornent de tatouages sur les membres et le tronc. Les hommes ne sont pas circoncis. Les femmes s'épilent et poussent même la coquetterie jusqu'à se faire arracher cils et sourcils. Le comble de l'élégance consiste à se teindre en rouge de la tête aux pieds.

l^eur vêtement est très sommaire, comme d'habitude : un pagne pour les hommes ; pour les femmes, deux bavettes emperlées, quelques feuilles et l'innocence pour les jeunes enfants.

Industrieux, habiles surtout à fabriquer des engins de pêche, ils travaillent aussi le bois avec adresse. On trouve chez eux des boîtes en écorces cousues, de grandes tîuillers sculptées, des écuelles et des plats massifs, des tabourets de formes bizarres, dénotant une certaine recherche.

Leur goût se révèle aussi dans le soin qu'ils apportent à s'orner la tête de perles rouges enfilées dans les cheveux et dans la profusion de bijoux de toutes sortes.

Au demeurant, gens gais, insouciants et tranquilles. Les villages que j'ai vus offrent l'aspect banal des villages de Banda. Les cases sont du même type ; la toiture cependant est faite de chevrons qui reposent sur le petit bourrelet de terre sans y être englobés. Tout autour, les cultures se font rares ; seuls les esclaves ou les femmes y travaillent. Le Banziri navigue, pêche,

bavarde ou dort. Il a Tâine du chemineau. Il en a la gaîté, rinconstance, Taptitiide à tout faire et à s'accommoder de tout. Les femmes sont des compagnes agréables; les hommes, des serviteurs débrouillards; les chefs, toujours d'humeur facile. Mais, plus je les vois, moins je crois qu'il faille s'y fier.

Les missionnaires ont fait ici un effort remarquable, sinon vraiment utile. Les concessionnaires peuvent objecter que les Pères trouvent, avec leurs prosélytes, une main-d'œuvre suffisante et gratuite. Il n'en faut pas moins reconnaître qu'ils ont su s'en servir.

Chez eux, tout le monde travaille. Nulle part ailleurs je n'ai rencontré d'Européens qui paient autant de leur personne.

On sent dans leur besogne la continuité de l'effort, et, ce qui caractérise le mieux leurs entreprises, l'esprit de suite, dont l'absence est la marque propre de nos travaux administratifs.

Si le premier soin d'un successeur n'était, en général, de détruire Tœuvre de celui qui l'a précédé, on pourrait avoir partout, comme ici, des habitations confortables, des postes bien organisés, des cultures prospères, des ressources locales, et même du bétail, puisque les Pères arrivent à en élever malgré la tsé-tsé qui vit sur la rivière.

Mais, parmi les missionnaires, d'aucuns comptent déjà dix années de séjour. Sans qu'il soit besoin d'en exiger autant des colons ou des fonctionnaires, on peut croire que les individus seraient peu de chose s'il n'existait qu'un seul plan, dont on appliquerait malgré tout l'idée directrice.

Je quitte la Mission pour me remettre en route ;

mais j'ai encore de la peine à marcher et bien peu de forces.

Fort de Possel.

Pas de porteurs. Il faut donc encore reprendre la pirogue. Si j'en crois ce qu'on me dit, nous ne mettrons guère plus de quatre jours pour gagner Fort-Sibut. Par terre, c'est à peine moins long. Ces manipulations de bagages sont bien la chose la plus ennuyeuse que je connaisse. Une fois les colis embarqués, il faut pouvoir trouver sous la main l'indispensable, et même un peu de superflu, sans avoir besoin de bouleverser toute la cargaison. C'est beaucoup plus malaisé qu'on ne pense.

La Kémo.

J'ai dit au revoir à Fort de Possel.

Couché sous mon chimbek, j'écoute la chanson des pagayeurs Gobou. L'eau gicle contre la pirogue, dont elle affleure parfois les bords. Le courant est assez rapide, et nous n'irions pas vite si nous ne pouvions, par endroits, nous servir de la perche.

Les berges défilent, verdoyantes et boisées, avec des pentes humides couvertes d'herbes, ou des falaises à pic, d'où font saillie des racines tordues. Dans les arbres s'agitent des bandes de singes, le cercopithèque' de Brazza avec son diadème noir, ou le colobe Guéréza, dont nous apercevons parfois la chabraque de poils blancs. Des butors immobiles guettent patiemment la venue du fretin. De gros varans dorment aplatis sur les racines et se laissent tomber dans l'eau à notre approche. Quelques barrages de pêche, ailleurs un sentier marquant la place d'un gué, dénotent seuls la présence de l'homme.

L'absence totale de villages semble choquante le long de ce cours d'eau, dont Taspect fait penser aux rivières de chez nous. J'y cherche les laveuses brandissant le battoir de leurs bras nus. Mais je n'entends que le clapotis de Teau, et je ne vois, pour me ramener à la réalité, que de gros cynocéphales papions, qui nous regardent passer en faisant la grimace.

Le soir, nous sommes entrés dans le confluent de la Tomî, où nous avons campé.

La Tomi.

On ne saurait croire comme c'est vite fait de chavirer dans un rapide. Un clin d'œil, et la pirouette est faite : la pirogue est drossée, le courant l'emporte à la dérive, un choc se produit : on penche, on embarque, on coule.

Pour moi, je ne sais comment je me suis trouvé accroché à une grosse branche qui émergeait d'un remous. J'ai pu sauter sur une autre et gagner un tronc d'arbre, d'où j'ai contemplé le désastre. Une partie de mes bagages dérive au fil de l'eau ; quelques caisses en train de s'emplir roulent dans les remous et s'aplatissent contre les roches; tout le reste est déjà dans le fond.

De l'émotion? C'est probable. Mais je n'en sais plus rien : un vide, un saisissement bien voisin de l'hébétude, puis quelques sensations confuses. D'abord la conscience très nette de la perte de trois mois d'en*orts et la fragile espérance que quelques caisses vont résister. Ensuite, c'est l'eau qui gronde, qui bouillonne ; enfin, c'est un mélange confus d'hommes, de bagages, de toutes sortes de choses, au milieu desquelles je voi^

encore, comme si j'y étais^ la face noire et contractée du pagayeur noyé. Je vois les grands trous de ses yeux blancs, dilatés par Teffroi, sa bouche béante, aphone ; il s'enfonce, reparaît, s'enfonce encore ; j'aperçois une dernière fois la plaque de perles rouges qui ornait sa chevelure rase, puis deux grands bras maigres qui dressent en l'air des mains aux paumes livides, puis plus rien. Fini !

En nous y mettant tous, nous avons réussi à renflouer la pirogue; mais on n'a pas pu retrouver le noyé. Les Gobou ont couru le long de la berge, en appelant à grands cris déchirants leur camarade disparu. Revenus de leurs recherches vaines, ils ont pleuré en silence.

Puis, leur insouciance reprenant le dessus, la plupart se sont mis au sauvetage.

C'est un désastre. Cependant meshommes ont presque tout repêché. Sans répit, avec un courage inlassable et une bonne volonté touchante chez ces gens qui n'ont aucune récompense à espérer, les Gobou ont plongé et replongé jusque dans le rapide. Le courant est si fort qu'il a roulé des caisses à 200 mètres en aval : les Gobou les ont retrouvées. Un à un, ils ont retiré mes fusils, mon vérascope (i), mes mallettes, mes cantines. Mais dans quel état! Tout ce qui pouvait fondre est fondu ; je découvre dans chaque malle des bouillies de toutes sortes de choses. Ce sont mes collections qui ont souff*ert le plus : leur perte est à peu près complète. Seul mon petit vérascope a résisté : il est plein de vase et de graviers, mais il marche quand même.

Rien ne sert de se désespérer. Mieux vaut essayer de

(1) Malgré son séjour prolongé sous l'eau, mon vérascope Richard n'a cessé de fonctionner.

AU LAC TCHAD. 3o

sauver les épaves. Pour comble de malheur, voici la pluie qui recommence.

J'ai envoyé quérir des porteurs jusqu'à Fort de Possel. En les attendant, je fais sécher au feu les restes de mes récoltes.

De Teau! Toujours de Teau! La pluie tombe en nappes sans crier gare, sans nous donner le temps de tout abriter ; et ce sont chaque fois de nouvelles avaries. On recommence. Faute de mieux, on fait provision de patience contre la « guigne ».

Les porteurs ont fini par trouver le campement après deux heures de coups de fusil, en guise de signaux d^appel. Ils nous avaient dépassés et, depuis hier, nous cherchaient le long de la berge»

Nous avons traversé la Tomi à Taide d'un gué d'éléphants et suivi les pistes qu'ils ont battues. Nous avons ainsi fini par rejoindre le sentier menant à Fort-Sibut.

La pluie s'est arrêtée. Le soleil la remplace. De la brousse monte une chaleur humide avec des relents de moisi.

Nous sommes sur un immense plateau de latérite, couvert d'andropogons coupants et gigantesques. On ne voit rien à deux pas devant soi. A mesure qu'on avance, la brousse éventrée se referme et masque le sentier par où l'on est passé.

Le soir, nous avons pu arriver jusqu'au poste des M'brou. Nous avons eu la visite d^une panthère vers dix heures.

Djongoro.

J'avais recueilli en route quelques jolies cétoines. Au poste, j'ai demandé au chef Djongoro de m'en faire

36 DU COiNGO

ramasser par les marmots curieux qui m'entourent.

Ils m'en ont apporté deux calebasses pleines. Mais ils

leur avaient soigneusement arraché les pattes et les

élytreSj « pour qu'elles fussent plus faciles à manger ».

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