CHEZ LES BANDA
Krébédjé.
Cette dernière étape m'a paru bien pénible, et Krébédjé me ravit comme un pays enchanteur.
Du haut de la côte, j'aperçois le poste avec son esplanade nue et blanche, criblée de soleil, au milieu de laquelle se dresse le mât de pavillon.
Sur une face, une grande case en briques, un palais. . merveilleux. Près de nous, d'autres maisons plus modestes, et des cases en torchis. En face, des hangars • puis le camp des indigènes. Un immense jardin.
En bas de la côte, un ruisseau encaissé, avec un ponceau branlant en lianes et en gaulettes. A droite, Isl Tomi, dont je revois couler les eaux sournoises. Mais je ne lui garde pas rancune ; je suis trop heureux d'être arrivé !
Krébédjé. — Chez les Banda.
Au coucher du soleil, j'ai vu des pagayeurs Ranziri, de passage au poste, pêcher dans la Kémo d'une façon ingénieuse et bien peu fatigante.
Ils étaient deux dans une pirogue et se laissaient aller au courant, jusqu^à venir porter en grand, mais sans bruit, contre la bordure d'herbes près des berges à pic. Le poisson, surpris dans le refuge où il comptait
passer la nuit, cherche à fuir. Bloqué par rembarcation ou embarrassé par les herbes, il saute en Tair et retombe presque toujours dans la pirogue, où Ton n a qu'à le saisir.
A parler franc, les deux pagayeurs n'ont pas fait une pêche magnifique ; ils ont cependant recueilli en peu de temps une friture comme n'en prend pas souvent un pêcheur à la ligne.
Mamadou, l'ordonnance du D' Berthier, est un Séné^ galais de la Mission Marchand. 11 est allé en France. Deux choses seules l'ont frappé. Sur le port de Marseille^ il a trouvé des blanches qui n'étaient pas farouches. Dans les rues, à Paris, des esclaves blancs lui ciraient les souliers.
C'est tout ce qu'il se rappelle.
Mohamed Niébé, dernier fils de Rabah, est, depuis Sa reddition, en villégiature obligatoire au poste, à Fort- Sibut. Il y occupe une petite case, dans le quartier des miliciens, et vit modestement avec quelques femmes qui l'ont accompagné dans l'exil.
Indifférence ou résignation, il n'a pas l'air mécontent de son sort.
C'est un jeune homme d'une vingtaine d'années, bien pris, de taille moyenne, ayant de l'allure lorsqu'il consent à se séparer de ses godillots européens. Sympathique au premier abord, sa physionomie, mobile et éveillée, décèle cependant la finesse et l'astuce.
De fait, Niébé est un matois : il connaît dans la perfection l'art de tirer la carotte. Jamais il n'est à court de motifs invraisemblables pour justifier sa mendicité. Même il sait extraire au bon moment, de dessous son boubou, un oignon dont il vous fait cadeau avec un
sourire attendri, et comme ému d'avance de vos remerciements. Malgré les refus, il garde une espérance tenace. Avec lui, tout est toujours très bien : «Sèmèh, sèmèh, sèmèh I » répète-t-il sans cesse, avec les gestes onctueux et enveloppants de TOrientaL
On est un peu déçu de cette humilité. Chez ce fils de conquérant, on aimerait à trouver l'indiflerence hautaine^ si belle chez TArabe vaincu.
Niébé, d^ailleurs, n'a presque rien de TArabe, sauf l'extérieur, le langage et les pratiques musulmanes* Encore ne fait-il guère le salam que lorsqu'on le regarde et ne se fait-il point scrupule de boire de l'alcool ou du vin, dont il est très gourmand; il apprécie même le saindoux de conserve, sachant cependant qu'il provient de l'animal impur.
Il est, en somme^ peu intéressant. Lui-même avoue avec candeur qu'il fut toujours mis un peu à l'écart. Son père, l'Arabe, comme il l'appelle, n'était pas tendre pour lui et lui fit souvent donner la bastonnade. Il ne reçut aucune instruction ; il apprit seulement à faire des enluminures, un peu de charpente et des travaux à l'aiguille.
iMêmé après sa blessure, il ne fut jamais considéré comme un guerrier, un chef. L'épée de son père était heureusement trop pesante pour son bras. Car, Fadel- AUah mort, on peut douter que les vieilles bandes de Rabah eussent aussi facilement déposé les armes si Niébé avait été un autre homme.
Grand émoi. Un fauve est venu cette nuit visiter le parc à bœufs. Il a tué un taureau et emporté une génisse, dont on a retrouvé la carcasse dans la brousse;
Il n'a pas eu grand mal à fuir avec son fardeau, car le bétail qu'on a importé ici a de la peine à y vivre : ce
M^^BilOBiMiÉ
sont des squelettes ambulants, avec une p^ire de cornes et de la peau.
A la tombée de la nuit, le lîon est venu nous rendre une nouvelle visite. Nous Tavons d'abord entendu rugir très loin, dans la direction du marigot qui contourne ie poste.
G... et les camarades ont organisé un affût. Mais les indigènes Font fait manquer. Les Ndis, au village de Krébédjé, se sont mis à faire tam-tam. Quelle musique ! Trompes, sifflets, tambours, cris et battements de mains ont fait rage toute la nuit.
Vers neuf heures, le lion, sans s'effrayer, est cependant passé dans les lougans entre le poste et lé village. G... Ta tiré sans le toucher. La bête a pris sa course, sans doute pour ne plus revenir.
Mon boy Génaga a éprouvé le besoin de prendre femme. J'ai suivi les débats du marché. Génaga s'en tire avec une pièce de Guinée bleue, un kilo de perles rouges et de menus cadeaux. Naturellement, c'est moi qui paye.
' Je le soupçonne fortement de m'avoir soustrait des capsules et de la poudre ; mais il m'a appris les articles du Code matrimonial, ce qui vaut bien l'oubli du larcin, r Le principe du mariage repose sur l'achat de l'épousée. Mais, si le prétendant a lui-même une sœur, il peut l'échanger contre la femme qu'il demande en mariage. Sa sœur fera partie de la famille delà nouvelle mariée jusqu'à ce que un de ses beaux-frères l'épouse.
En cas de divorce, s'il est ;*éclamc parla femme, •celle-ci ne recouvre Ja liberté qu'en restituant à son onari tout ce qu'il âpayé pour l'avoir.
Ea général, le nombre des épouses n'est limité que par la fortune du mari. Chaque femme vit à part, avec ses enfants. Le mari cohabite avec celle qu'il a épousée en dernières noces; mais il s'applique loyalement à rendre ses devoirs à chacune des autres tour à tour, selon ses désirs.
Les garçons restent avec leurs parents jusqu'à leur mariage; ils s'en vont alors fonder une nouvelle famille dans un endroit qu'ils ont librement choisi.
A. la mort d'un homme, ses femmes deviennent la propriété de son frère, qui les épouse, si l'âge n'y met obstacle (1).
A défaut du frère, ce sont les fils qui recueillent tous les droits paternels, avec cette restriction qu'ils ne peuvent épouser leur mère.
Les veuves non remariées doivent rester dans la communauté et participer à toutes les charges. Aucune ne peut se soustraire à cette loi sans rembourser sa dot.
Décrire un village comme Krébédjé, c'est décrire tous les villages Banda. Krébédjé a néanmoins l'apparence de la propreté et de l'aisance. Gomme partout, les cases sont groupées par quatre ou cinq, formant de petites communautés familiales. Au centre de chaque groupe, ou à peu près, un petit tertre : c'est la place, le forum ; on y a planté une rangée de pieux espacés, ou un arbre mort auquel on a laissé les branches : c'est là que les visiteurs accrochent leur fourniment : fusils, sagaies, sacoches. Gomme ce vestiaire fonctionne sans ouvreuses, c'est à lui-même qu'on offre de menus cadeaux : on y suspend de temps en temps quelque épi de mil ou de maïs, afin qu'il se montre gardien plus
(1) C'est le lévirat, si fréquent chez tous les indigènes.
fidèle. Dès le matin, le propriétaire de céans y fait apporter ses armes, surtout s'il peut en tirer vanité. Il installe à côté un lit de repos, quelques bibelots, sa pipe, et passe ainsi la journée à se chauffer le ventre au soleil, dans une attitude de mollesse béate, qui fait du nègre le modèle du traditionnel épicurien.
Non loin de là, sur la place, un peu en contre-bas, s'élève le grenier, ou plutôt le séchoir, construction provisoire, en paille, dont les murs prennent des airs penchés, ou tendent le ventre, comme si la case était trop pleine. Un toit s'ajuste sur le tout, tant bien que mal; à l'intérieur, s'étagent quelques claies en branchages où s'étalent les épis non décortiqués.
Ce grenier ne sert pas longtemps. Une fois vide, le propriétaire en fait un abri pour la sieste. Mais il se garde bien d'y faire la moindre réparation qui l'empêcherait de tomber en ruines. Il se réfugie alors dans la case aux palabres. Beaucoup de groupes en possèdent. A Krébédjé, elles m'ont paru construites avec plus de soin qu'ailleurs. Ce sont de petits kiosques, dont un côté seulement est fermé par une natte, qui le protège contre le soleil, lorsqu'il baisse à l'horizon. Sous ces abris, traînent toutes sortes d'objets : mortiers, pierres à moudre, grès à repasser, dont l'usage est commun.
Autour de la place, les habitations sont rangées sans ordre, sans symétrie, mais toujours soigneusement espacées, dans la crainte du feu, sans doute.
Comme chez les autres Banda, ce sont des cases rondes, à toiture sphéro-conique en paille tendue sur une carcasse en bois. L'aire intérieure est creusée en cuvette, dont les déblais servent à construire un mur circulaire, haut d'environ 70 centimètres. Ce mur est percé d'une porte étroite protégée par un auvent cintré. Sur le seuil, un fétiche. La toiture louche presque le
sol. Le pignon est formé d'un bouchon de paille, qui cache la ligature des chevrons, joints au sommet^ sans Tappui d'un mât central.
Toutes les cases sont construites sur le même modèle. Dans un retrait, cependant, nous en apercevons une petite, qui a plutôt l'air d'un abri de fortune : c'est le hangar aux tam-tam; j'en compte trois : un grand et deux petits. Le vieux Krébédjé est tout heureux de me dire qu'il les a volés chez les M'bagas, un jour que ses hommes furent les plus forts ; sans quoi les Ndis n'en auraient probablement pas d'aussi beaux, car ils ne savent pas les faire.
Tout autour des cases, on a défriché quelques arpents de brousse pour planter du maïs, du mil et des patates. Quelques bananiers se dressent çà et là, poussés au gré du hasard. Deux ou trois poules, grosses comme le poing, errent à l'aventure, fort affairées, car elles pourvoient seules à tous leurs besoins.
Un petit sentier vous invite à quitter la place. Après maints lacets inutiles, à travers les herbes, on arrive à un autre groupe d'habitations, semblable au premier.
Un peu plus loin, on en trouve un troisième, puis d'autres encore, égrenés sur un espace assez considérable. Partout ce sont les mêmes gris-gris, les mêmes cases, les mêmes cultures. Vous faites sauver quelques femmes, crier quelques bambins pansus, épouvantés par votre approche. Des roquets jaunâtres, sales, d'une effrayante maigreur, vous tîlent enlre les jambes, en hurlant comme si vous leur aviez donné leur quotidienne ration de coups de trique, et, sans vous en apercevoir, vous vous retrouvez en pleine brousse. Retournez-vous, cherchez, cherchez bien : plus de village. Krébédjé a disparu; vous n'apercevez même plus le pignon d'une case. Si vous n'entendiez par
lasard pleurer un marmot ou aboyer des chiens, vous croiriez volontiers que vous êtes égaré dans la brousse déserte.
Niébé, devenu mon ami, vient assez volontiers faire avec moi la causette. Il sait que j'ai toujours une boîte de thon ou de sardines pour lui ; il en profite. Moi aussi, du reste. Je lui fais raconter quelques événements historiques du Chari. Voici, par exemple, la version qu'il me donne du combat de Niellim :
<c Nous partîmes de Kouno à Taurore; le soleil du matin, comme maintenant, quand nous arrivâmes à la montagne : 'Othman, 'Abd el Qader, Kouradj, Sultan Arba', ici Babecker, moi, ïalahatou, Kabsour, Fekih Ahmed Kebir, It-Hameden, Cheikh Dahab, Rabah, Amir Yousouf, Fekih Ahmed Seghir, 'Abdoullah. Voici la montagne : les gens d'Othman étaient à Test; nous au pied, c'est-à-dire moi et Fekih Ahmed Kébir : Rabah juste au milieu. Nous chantâmes l'intercession de Dieu ; nous dîmes : « Allah est le plus grand contre « les chrétiens. Fais la guerre sainte aux chrétiens dans « le chemin de Dieu ! » Nous nous battîmes. Les chrétiens moururent. Nous prîmes les canons. Gaourang s'enfuit. Nous prîmes les femmes des Barmas.
« Toi et ton frère, on marche au combat; quand vient la bataille, tu cours avec lui, tu te bats ensemble, tu meurs ensemble. Si le Seigneur ne te fait pas mourir, tu es vainqueur; tu marches en avant ensemble. Quand tu as peur, alors on ne va pas ensemble, tu te sauves. C'est fini (1) I »
(l) Avec une indulgence et une bienveillance ([ui n'ont d'égale que son érudition, M. G. Dernombynes, professeur d'arabe à l'École coloniale, a bien voulu roiaottre sur pieds le texte boiteux ([ue nous avions recueilli et nous en donner la traduction.
4t DU CONGO
J'ai trouvé un joli coin pour pêcher quand la promenade est impossible. C'est entre la Tomi et le jardin de Martret. Un cul-de-sac delà rivière forme une mare toujours pleine. Des silures surtout l'habitent ; il y en a de 1 mètre de long. Ils sentent trop la vase pour figurer sur notre table, mais les pêcher est un passe-temps. . Des arbres superbes donnent de l'ombre : même à midi, il y fait presque frais. Je m'amuse à regarder une famille d'écureuils qui grignotent des fruits dans les branches sans paraître effrayés. De gros rats gris passent leur nez pointu entre les herbes. Quelquefois des colobes guérézas apparaissent dans le feuillage, tout noirs, avec un grand manteau de poils blancs. Des bengalis viennent effrontément se percher presque sur ma tête. Des neclarinias aux couleurs rutilantes butinent sur les fleurs, en s'accrochant partout dans des poses étonnantes. Des martins-pêcheurs me font concurrence : ils restent sans bouger à l'affût, tout drôles avec leur corps sans queue et leur immense bec rouge. Tous les jours, au sommet du même arbre, chante un foliotocoUe, à qui je destine une cartouche de cendrée la première fois qu'il se laissera voir.
On passerait là des heures charmantes. Mais de cet humus en décomposition montent des senteurs fadasses. De grosses bulles de gaz viennent crever sur l'eau dans l'enduit visqueux des diatomées couleur de rouille. Quand on marche, ça fait flic flac : on croit poser le pied sur un tapis d'épongés. Mais ce sont surtout les fourmis qui m'expulsent : de grosses fourmis fauves ; elles accourent en bataillons dès que je pose quelque part les tripailles avec lesquelles j'appâte. J'ai beau changer de place, j'en trouve toujours autant. J'en ai partout. Elles mordent, et, quand on les arrache, la tête et les mandibules restent implantées dans la peau.
Des Ndis sont venus vendre un peu de manioc. Sans eux, le poste aurait peine à subsister. Chaque semaine arrivent ainsi de petites caravanes, bien curieuses à examiner.
En tête, marchent en file indienne des femmes court vêtues de leurs bouquets de feuilles vertes; chacune porte sur la tête deux ou trois calebasses presque vides et en tient une autre en équilibre sur la paume de la main, à hauteur de l'épaule. Derrière, des fillettes et des jeunes garçons, tout nus, trottinent, chacun avec une petite charge. Quelques hommes ferment la marche sans rien porter que leur sagaie, leur arc ou leur coupecoupe, qui ne les quitte jamais. Ils sont au moins une cinquantaine; mais, en réunissant toute la provision, il n*y a pas de quoi faire la charge d'un homme.
Dans leur naïveté, tous ces gens se figurent qu'en fragmentant ce qu'ils apportent ils ont l'air de fournir davantage et seront plus payés.
Sur l'esplanade, tout le monde s'aligne et s'accroupit, puis, tour à tour, va vider dans le magasin sa provision de farine.
Faute de pouvoir peser, on les paye à tant la calebasse. Mais on emplit moins la cuillerée de sel ou de perles qu'on leur donne en paiement.
Du sel ils sont si friands que beaucoup le dégustent séance tenante et s'en retournent les mains vides. En général, ce sont les plus forts qui sont les moins économes. Mais ils se rattrapent en route; car, à peine partis, ils dépouillent les imprévoyants qui n'ont pas englouti leur ration tout entière.
Le hasard des sentiers m'a conduit à une case solitaire, presque cachée par des bananiers, dans un petit coin d'ombre et de fraîcheur. Deux hommes, assis par
terre, achevaient leur repas. L'un d'eux était couvert d'emplâtres rouge-brique. C'était un de ces pauvres diables, comme on en rencontre souvent par ici, chez qui le manque de soins détermine des a avaries considérables ».
L'autre n'avait plus que le pouce à chaque main. J'avais tout d'abord pensé à de la lèpre. Mais, en regardant de près, je trouvai des traces de sutures sur des cicatrices d'amputations. J'en demandai la cause :
« Dans le temps, me répondit- il, j'habitais par là-bas, dans un village, bien loin. Un jour j'y ai ramené une femme avec laquelle je me mariai. Elle était trop jolie. Le chef en eut envie et me la demanda. Sur mon refus, il me fit empoigner, parce^ que les femmes jolies ne sont pas pour tout le monde ; elles sont pour les chefs. Pour me le prouver, il la prit, me fit couper les doigts et me chassa. » — « Alors, que fis-tu? » — « Il était le plus fort. Je n'avais qu'à m'enfuir. »
Maintenant l'infirme et le malade associaient leur malheur.
Gomme je m'en retournai en réfléchissant à cette rencontre, j'aperçus une scène qui vint changer le cours de mes idées.
Sur le seuil d'une paillotte, trois vieilles femmes étaient accroupies, toutes trois laides à faire peur. Un énorme toungou en étain leur faisait faire la lippe ; dans la lèvre inférieure, un gros nzara pendait, et elles fumaient la pipe.
L'une d'elles devait raconter aux autres une bien bonne histoire, car elles riaient d'un gros rire qui secouait leur abdomen ridé et leurs seins pendants, pareils à des bourses vides. Mais ce qui rendait le tableau plus risible, c'était le bruit de castagnettes des toungous sur les anzara; le petit claquement convulsif
de leurs lèvres en spatules évoquait l'image de trois canes barbotant dans le ruisseau.
Krébédjé m'a fait les honneurs de sa résidence royale. Guidé par lui, je me suis introduit en rampant par l'ouverture étroite qui aère seule son logis. Passé les chambranles, on descend une marche, et on est arrêté par une barricade de bûches redressées. Ce sont des morceaux de bois mis au sec. En attendant qu'on les débite, ils font office de paravent. On ne peut passer que d'un seul côté; il y fait noir comme dans un four; instinctivement, on courbe l'échiné. Nous y sommes. Entre trois mottes de terre, quelques tisons achèvent de se consumer. Krébédjé souffle dessus ; la braise crépite; la flamme luit, mais donne plus de fumée que de lumière. Comme on s'habitue à tout, je finis par distinguer, le long du mur, quelques petites jarres, en équilibre sur des supports fixes en terre; à droite, deux lits très bas, en baguettes, et couverts d'une vieille peau d'antilope. C'est tout. Dépêchonsnous de sortir prendre l'air 1 Je me redresse et me heurte aussitôt le front contre une espèce d'étagère, élevée au centre de la case, sur quatre pieux, à hauteur d'homme. C'est l'armoire à glace et le buffet. Il y a dessus du maïs sec, des paniers de mil et de farine de manioc; trois marmites très grasses et très sales; un grand clou qui vient du poste ; une calebasse pleine de quelque chose qui empeste ; enfin le jupon de madame, en fibres végétales jadis teintes en rouge.
Pour faire ces reconnaissances, j'ai dû m'aider de
mes mains, à l'aveuglette. Elles sont maintenant pleines
d'huile de ricin rance, de graisse noirâtre et de suie. Je
bats en retraite avec une hâte circonspecte.
Au dehors, on respire ; je m'essuie après la colon-
nette de cendres qui flanque extérieurement la porte : ce sont les résidus de la fabrication du sel ; la marmitefiltre est auprès.
Tiens! un paillasson de bouteille au pied du mur! Je me baisse pour le ramasser, mais Krébédjé m'arrête. Ce n'est pas un paillasson : c'est le concierge; c'est le fétiche protecteur du foyer, dieu Lare, Cerbère muet, dont on paie la vigilance avec quelques rogatons.
Krébédjé me propose de continuer la visite; mais toutes les cases sont pareilles, et je me figure aisément les pires, maintenant que je connais la meilleure.
Des Bidigiri sont arrivés au poste. C'est la première fois qu'on en voit à Fort-Sibut.
Ils sont établis sur les rives de la haute Fafa, à quatre jours de marche dans l'ouest. Les hommes qui sont venus sont tous solides, râblés, d'une bonne taille, l'air plutôt inculte. Ils ressemblent à première vue aux Banda ; cependant ils paraissent plus grands, moins musclés; leur type se rapproche davantage du nègre idéal et conventionnel. Ils se taillent les incisives supérieures en pointe, et les inférieures à pans coupés. Ils ont les lèvres ornées de tongous en ivoire épais de 2 centimètres et larges comme une pièce de 2 francs. Ils se dilatent les narines en y introduisant de petites rondelles de la taille d'une pièce de quatre sous^ et même de plus grandes encore; on dirait que certains ont le nez trilobé. Leurs lobules sont percés et ornés, en guise de boucles d'oreilles, de tibias de cigogne grossièrement sculptés.
Leurs cheveux forment une calotte terminée par une tresse épaisse, soigneusement graissée, formant un bourrelet au-dessous duquel ils se rasent. Par-dessus les cheveux, ils se couvrent d'un bonnet d'écorce.
épousant la forme de la lête et serré par une corde, en
» dessous du bourrelet de cheveux.
Des bijoux en abondance : quelques anneaux de fer aplatis, des bracelets grossiers en fer forgé; d autres en peau d'éléphant; ils en portent des séries aux poignets ainsi qu'aux jarrets et aux chevilles. Des colliers de perles de fer ; des pendeloques faites d'osselets, de becs d'oiseaux, de griffes ou de petites cornes.
Beaucoup suspendent à l'épaule une sacoche en cuir ou en paille, dans laquelle on trouve un briquet complet, du tabace n rouleaux et une pipe en terre, dont le tuyau est en fer forgé et brasé.
Ils me paraissent très voisins des Mandja, parlant à peu près la même langue. Je ne serais pas éloigné de croire qu'ils sont un rameau de ce groupe, au même titre que les M'baka, qui habitent au sud de Krébédjé, sur la Tomi, à hauteur de M'brou.
Ce ne sont certainement pas des Banda, malgré les confusions très excusables qu'on peut faire, au milieu de ces fractions isolées de tribus démembrées qu'on trouve çà et là, parmi tous les Banda envahisseurs.
Je suis allé broussailler sur les terres de Gwongbwo. Pour me reposer, je suis descendu dans le fond du ravin, où les femmes du village viennent puiser de l'eau à une petite source.
Un Ndi y travaillait à tresser des paniers, avec des lanières découpées dans l'écorce des grandes herbes appelées « gousou », dont on se sert aussi pour faire des hampes de flèches.
L'homme avait d'abord détaillé de longues bandelettes en rejetant la moelle. Il les rabattait d'un mouvement rapide, en les faisant passer entre le pouce et la lame d'un couteau peu tranchant. Au
fur et à mesure, il les trempait pour Aes assouplir.
Quand il en eut fait une bonne provision, notre vannier découpa dans une feuille fraîche de roseau cinq bandelettes qu'il allongea parallèlement par terre, puis il s'assit dessus pour les maintenir en place. Ces lignes vertes devaient lui servir de repère pour faire sa besogne avec symétrie.
Pour commencer, il prit des lanières préparées deux par deux et les entrelaça avec la partie médiane des brins verts, de façon à faire un damier parfaitement carré. Dès lors, il ne lui restait plus qu'à opérer face par face, en comptant comme sur un canevas, de façon à croiser alternativement dessus et dessous. Chaque ruban se composait donc de deux brins accoUés. Pour les faire chevaucher, l'homme appairait toujours deux rubans voisins, ce qui rend le treillis plus solide.
De temps en temps, il se déplaçait à mesure qu'il voulait élargir une autre face. Ses pieds lui servaient presque autant que ses mains.
En quelques minutes, il eut achevé de tresser le fond de sa corbeille. Il se mit alors à redresser les faces et à les unir sans changer son procédé.
A ce qu'il m'a semblé, c'est la méthode la plus ordinaire ; elle sert même pour faire les nattes.
Tout jeunes, les indigènes apprennent le métier ; aussi tous y déploient-ils une adresse remarquable, et sont-ils tous vanniers par nécessité.
Niébé m'a raconté l'histoire de M. de Béhagle. Elle tourne un peu vers le plaidoyer pro domo. Mais, d'une façon générale, elle cadre assez bien avec les renseignements qu'on a pu recueillir. Elle témoigne en tout cas d'un respect certain pour le courage et le sangfroid que notre compatriote sut conserverjusqu'à la mort,
AU LAC TCHAD. bl
« Quand il arriva, on lui fît accueil solennel ; il entra. Rabah était dans la cour. Il alla saluer Rabah, qui tenait audience; il se présenta à lui, devant tous les chefs assis. Rabah fit venir Tinterprète et dit à M. de Béhagle : « Viens-tu avec la paix ou avec la guerre? — « Par Dieu seul, dit M. de Béhagle, c'est avec la paix « seule. — Alors, dit Rabah, que la paix seule soit avec « toi ». Il se leva et salua. M. de Béhagle se leva et Rabah aussi; et il salua Rabah, qui dit à Djoubara: « Em- « mène M. de Béhagle dans sa maison, » et il lui donna une bonne maison. Ses hommes étaient là; ils étaient tous là. Djoubara vint et lui dit : « Je vais lui faire, « moi, une installation, voilà! » Il lui apporta du blé, des œufs, des poulets, du riz, de la graisse, du lait ; il en apporta et le donna à M. de Béhagle. « C'est bien, (( dit M. de Béhagle ; va dire merci à Rabah ! » Djoubara s'est levé; il est allé trouvé Rabah, et il lui a dit : « M. de « Béhagle a dit : Remercie-le; c'est bien là la paix; «je suis très satisfait de lui. — Djoubara, dit Rabah, « porte un mouton aux hommes de M. de Béhagle. « C'est pour les hommes. Dis-leur que moi, Rabah, je « l'envoft à ses hommes ; fais-les manger. » Djoubara le porta à M. de Béhagle, en disant : <( Mange les pro- « visions; je les ai apportées pour toi ; le mouton, je <c l'ai apporté pour tes hommes. — C'est bien, dit M. de (( Béhagle. » Habah lui fit beaucoup de bien.
« Le lendemain, à midi, Rabah fît venir Fadel Allah, Mohammed Niébé, Fekih Hamed Kebir, Fekih Hamed Saghaïr : « Prenez des défenses d'éléphant et des « plumes d'autruches ; portez-les à M. de Béhagle. » On porte quatre sacs de plumes d'autruches à M. de Béhagle. — M. de Béhagle dit : « C'est bien ; merci pour « cela à Rabah. Moi, M. de Béhagle, je suis très con- « tenl de cela. » Nous nous levons ; nous allons trouver
Rabah : « M. de Béhagle a dit : c'est bien, bien, bieni » Rabah dit : « Allez-vous-en chez vous. » Nous nous sommes levés et nous sommes allés chez nous.
(( Nous avons passé comme cela trois jours. M. de Béhagle a pris une carte du pays et a été trouver Rabah ; il a déplié la carie ; il s'est approché de Rabah, et il lui a dit: « Voilà! tu as Dikoa Ngourounou, Goulfei, « Marwa, Koussouri, Logone; moi, je veux tous ces « pays-là pour moi. — Pour qui cela, dit Rabah. — Le « pays, dit-il, je le partage au milieu ; à Test de Kous- « souri, c'est à moi; à partir de Dikoa, c'est à toi, (( Rabah. — Pourquoi cela, dit Rabah. — Ce pays-là, « dit-il, je le veux. — Mais non, dit Rabah ; ce pays-là, « c'est ma terre 1 Pourquoi partagerais-je le pays avec toi. « Toi, monsieur de Béhagle, veux-tula paix ?Viensrazzier « avec moi : tout ce que tu souhaiteras de Rabah, je te « le donnerai ; je te donnerai le pays que tu conquére- « ras; j'y ferai avec toi un marché, mais que moi, « Rabah, je partage le pays, jamais. Si c'est comme cela, <( les gens de ce pays se fâcheront contre moi ; alors tu « t'arrangeras avec eux, toi, monsieur de Béhagle. « Voyons! Comment y aurait-il deux souverains dans le « même pays ? Jamais ! — Non, dit M. de Béhagle, si toi, « Rabah, tu ne veux pas me donner ce pays-là, si tu « refuses, je te le prendrai, ce pays-là. — Non, dit Rabah, « tu es venu avec la paix ; tu n'es pas venu avec de « mauvaises paroles ; et des paroles comme celles-là ne « sont pas bonnes. » Alors M. de Béhagle se lève ; il va au tapis où Rabah est assis ; il s'assied au-dessus de lui; il prend Rabah par les mains. « Non, dit Rabah, « Tu es venu avec la paix seule, par Dieu seul ; j'oublie- « rai ta méchante action, monsieur de Béhagle. — Non, « dit M. de Béhagle, à moins que j'aie le pays. » Rabah,
alors, dit aux soldats : « Emparez-vous de M. de « Béhagle ; emmenez-le dans la maison de Djoubara et « attachez-le; mettez-lui des fers. Allez I Amenez les « hommes de M, de Béhagle ; apportez ses bagages I » Ils apportèrent tout; ils apportèrent tous les bagages ; on les mit dans le trésor. C'est tout.
« (Au combat de Nyellim), tous les chrétiens étaient morts. Gaourang avait fui avec son armée. Nous prîmes les canons, les cartouches; nous prîmes tous les fusils; tous les soldats étaient morts, sauf M. Samba Sal et deux autres. Nous restâmes quatre jours; puis nous partîmes pour Kouno ; nous arrivâmes dans la maison de Gaourang. Nous restâmes quatre jours. Alors nous envoyons une lettre à Dikoa. Nous disons : « Les chré- « tiens sont morts tous ; Gaourang a fui avec son « armée. » Quant à M. de Béhagle, Rabah fait une lettre à Fade) Allah, où il lui dit : « Pour M. de Béhagle, tuez- <( le! » Fadel Allah s'en va à la maison de Djoubara: « Amène M. de Béhagle! » Fadel Allah dit: « Monsieur de « Béhagle! — Voilà, dit M. de Béhagle. — Ils m'ont « apporté une lettre de mon père qui dit que je te tue. « Mon père a dit : S'il veut se faire musulman, je ne le « tuerai pas. — Je ne me ferai pas musulman, dit M. de « Béhagle. — Emmenez M. de Béhagle, dit Fadel Allah, « emmenez-le sur le marché et pendez-le! » Les Bornouans apportèrent une corde ; les Arabes attachèrent M. de Béhagle par le cou et le pendirent à une pièce de bois. Ils raccrochèrent: M. de Béhagle mourut. Les Bornouans vinrent dire à Fadel Allah : « M. de Béhagle « est mort ». Fadel Allah dit aux Bornouans : « Allez ! « Emportez M. de Béhagle. Enterrez-le bien loin « d'ici (1) 1 »
(1) Traduclion de M. Demombynes.
Fourneau, Bruel et leur suite sont arrivés. Grand émoi ! On a passé la revue des caisses et du matériel échoués dans les magasins sans espoir prochain d'en sortir. Puis meeting.
Bruel a exhibé un petit âne en gomme et démontré expérimentalement, devant l'assemblée, les beautés de la machine à écrire et les applications du caoutchouc. « Tout ça, c'en est! » Les nègres n'ont pas compris et se sont dit : « Ce n'est pas vrai ; tout ça, c'est des affaires pour Blancs. » Mais ça ne fait rien.
Puis Kieffer a gratté un peu de mandoline. Les Ndis, pour l'imiter, se sont grattés le ventre en la trouvant bien bonne. Mais ça ne fait rien.
Enfin M. Fourneau leur a dit que désormais on ne leur achèterait plus rien avec des fusils à capsules, car la toile leur conviendrait bien mieux. Personne n'eut l'air convaincu, mais ça ne fait rien.
Pour clore la fête, on a fait tam-tam. Mesdames Sénégal ont arboré des pagnes bariolés et se sont pavanées avec leur chevelure plus ou moins emperlée suivant la magnificence de leurs maris successifs. Quelques-unes ont même exhibé des ombrelles multicolores, et, par ce soleil, ce n'est pas du luxe.
Mesdames Banda ont, pour la circonstance, changé le petit bouquet de feuilles fraîches qui leur pend par devant, attaché à la ceinture avec une ficelle. Beaucoup ont même poussé la coquetterie jusqu'à changer aussi celui qui leur pend par derrière.
Les femmes des chefs portent des tabliers, grands comme des rabats, en fibres d'écorce garnies de perles.
Tout le monde s'est tassé en un petit groupe chatoyant où l'on chante à tue-tête. C'est toujours la même chose. Mais ça ne fait rien. Quand on chante, on claque des mains. Quand on claque des mains, on danse.
AU LAC TCHAD. b5
C'est une façon de parler, car la danse consiste à piétiner sur place. Mais c'est tout de même infiniment drôle, surtout vu de dos. Le piétinement s'accompagne, en effet, de coups de reins saccadés donnés en mesure. Sous le pagne qui les moule, on voit onduler lourdement des croupes énormes, comme peuvent en avoir ces beautés callipyges. A côté, s'agitent des croupes nues, sur lesquelles tressaillent en cadence les bouquets de feuilles, ou les bavettes emperlées, installées là comme pour chasser les mouches.
Comme le groupe est devenu trop compact, il faut se donner de l'air'. Quelques-unes de ces dames se mettent donc à tourner autour à petits pas sautillants, minaudant du postérieur, tandis que leurs seins ballottants rythment sur leur ventre une espèce de contre-chant. C'est tout à fait cocasse.
- Les hommes, gagnés par l'entrain général, se sont mis de la partie. Ils y apportent une vigueur peu commune. Ils organisent même une farandole qui se déroule en théoi^ie échevelée au travers de l'espla^ nade. Comme le mouvement du bas des reins est absolument de rigueur, ils s'en vont, demi-courbés, tête en avant, bras écartés et jambes fléchies, procédant par bonds pesants qui soulèvent des tlots de poussière. Le lambeau d'étoffe, qui passe entre leurs jambes et se fixe à la ceinture, pend et flotte par derrière. Que voilà bien les hommes à queue de l'Afrique centrale I Tous ces détails sont peut-être un peu décolletés. Mais, puisqu'il n'est plus messéant de parler de la danse du ventre, je ne vois pas pourquoi il serait incongru de parler de celle du postérieur.
Chevalier et Courtet sont partis pour Gribinghi et le Dar Roufïa. Ils se dirigent sur Ndellé, la capitale, qui
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doit être leur point d'attache. Ils y trouveront un officier interprète, résident de France, et quelques Sénégalais, pour les aider à obl.enir de Snoussi les moyens d'accomplir leurs recherches.
En partant, ils me donnent rendez-vous à Fort- Archambault pour le mois de mars.
C'était la fête des circoncis dans un village pas très éloigné. J'ai été prévenu trop tard pour l'aller voir. Je le regrette d'autant plus que la circoncision est ici une pratique sur le point de complètement disparaître. Dans leur pays d'origine, les Banda, paraît-il, la conservent encore ; même ils opéreraient les femmes. Aujourd'hui les Gobou, les Togbo et les Langouassi seraient seuls restés fidèles à la coutume, ainsi que les tribus du groupe des Ndokoa.
Chez les uns et les autres, les rites sont les mêmes. Pour les fillettes, pas de cérémonie. Elles restent au village ; on les tient seulement enfermées dans une case, dont elles ne peuvent sortir qu'après leur guérison.
Pour les garçonnets, on donne deux grandes fêtes. La première, le jour où on les circoncit. Il faut, ce jour-là, tuer une grande antilope. Puis les jeunes opérés son tconduits dans une case, à l'écart, dans la brousse, afin qu'aucune femme ne puisse les voir ou leur parler.
Quand ils sont guéris, ils reviennent en troupe, au milieu d'une fête dont le symbole m'échappe. Hommes et femmes se vêtissent, dit-on, de jupes en fibres végétales. Ils se masquent aussi le visage sous d'épaisses coiffures en herbes pendantes, surmontées probablement de têtes d'antilopes. Puis, s'armant de longs bâtons, comme s'ils avaient quatre pieds, ils dansent en simulant les allures des bêtes.
La multiplicité des noms de tribus est telle qu'on finit par s'y perdre : on prend des noms de villages pour des noms de chefs et desnoms de chefspourdes noms de tribus. Au milieu de toutes ces confusions, on n'a, pour se guider, que les renseignements très vagues fournis par les indigènes.
Il serait, en effet, puéril de prétendre actuellement définir un type Banda. Hormis quelques signes très superficiels, fournis par des parures ou le langage, on ne saurait, laplupart du temps, distinguer à première vue un Banda d'un Banziri ou d'un Sango. On «st évidemment en présence d'une race très métissée, où l'on découvre même parfois de véritables physionomies européennes.
Pour résumer les caractères les plus fréquents, on peut dépeindre le Banda comme un nègre à peau foncée, à système pileux peu fourni, à cheveux crépus et rudes. La tête est étroite, les traits sont plutôt enveloppés, le nez large, les lèvres fortes etjle prognathisme modéré. Il est de taille moyenne, avec une grande envergure plus étendue, des membres étoffés, des reins cambrés, dont l'ensellure rend plus évidente la proéminence des fesses.
En rapprochant les caractères physiques des indications fournies parle langage, il ne nous semble pas imprudent d'avancer que les Banda d'ici ont bien des points communs avec les populations plus méridionales^ habitant au sud de l'Oubanghi.
Comme renseignement positif, on sait qu'il y a environ cinquante ans, peut-être un peu plus, les Banda habitaient, plus à l'est, un pays limitrophe du Ouadai, s'étendant vers le sud jusqu'aux rives de la M'bomou. C'est là que les localisait le cheikh. Et Tounsi, sous le nom de Bandèh Djoko et de Bandèh Yam-Yam. Ils se connaissent dans leur langue sous le nom de Ouaka,
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qui désigné aussi la rivière que nous appelons Koango. Des perturbations profondes, dues aux incursions des Arabes et des Anglo-Égyptiens dans le bassin du haut Nil, les ont chassés vers Touest, jusqu'aux régions où nous les trouvons aujourd'hui. Ils se sont établis en îlots plus ou moins fixes, dont la localisation est rendue plus difficile par notre ignorance de la topographie.
A Banghi , nous trouvons les Ngéré ; il y en aurait même jusque sur la San ga.
Entre Banghi et l'Ombella, sont les Kana.
Sur la rive droite de l'Ombella, sont les Ouadda ; audessus d'eux, les Tongouagoua, lesBindi ou Bouendi, les Pala, les Linda, les Kourouma et enfin les Dakoa, DakbouaouLagba, qui sont des voisins, mais peut-être pas des parents. La rive gauche de la rivière est occupée par des Sabanga, qui parlent aujourd'hui banda, mais se rattachent au groupe N'sakara de Bangasso.
Aux environs de la Kémo, se trouve les M'baga, puis les Togbo sur les territoires de la Mission de Besou. Les Gobou occupent la bande riveraine de l'OubanghL
Sur la Kémo supérieure, les Langouassi sont encore où Dybowski les trouva.
Sur la basse Tomi, les M'brou, à côté de M'baka, qui sont, non pas des Banda, mais des Mandja isolés.
Au-dessus d'eux, lesNdi, dont le centre principal est Krébédjé, autrement dit Fort-Sibut.
A l'est de Krébédjé, des M'bi et les M'baga de Griko .
A l'ouest, sur la Fafa, les M'boulou de Parako, qui se réclament du groupe des Langouassi. Au-dessus d'eux, les Ouia. Au nord de Krébédjé, les Ka, rivierains de la M'poko. Plus haut, les Ngola, qui ont donné leur nom au poste des Ungourra.
A l'ouest de Gribinghi, les Ngao.
Sur la rive droite, les Ngapou, puis les Marba, ou
Marouba, au Kaga Yagoa; les M'bélé, ou M'bré, au Kaga M'bré, que visita le capitaine Truffert.
Sur les rives mêmes duGribinghi, les Odjo, auprès de Yatounga, autour de Tangboagoa, dont nous avons fait Tambago.
Il est probable qu'on trouve ailleurs encore des fragments de ces groupes, surtout dans leur pays dorigine. La liste des tribus Banda est en effet bien loin d'être épuisée.
II faut y ajouter les M'bouala, sur le Goumbéri, dans le pays de Snousi ; — les Linda et les Mapi, sur le Koango; — des Dakoa, Dakboa ou Dakpa, au nord-est de la Kémo ; — les Boubou, qui forment un grand groupe comprenant les Gobou, mais qui habitent plutôt en territoire belge, avec les Mono et les Banda.
Il faudrait joindre peut-être aux Banda les Bongo, qui avoisinent le Bahr el-Gazhal.
On aurait encore chance de trouver quelque tribu nouvelle parmi les trente ou quarante autres noms qu'on m'a donnés. Mais le manque de moyen de contrôle m'engage à n'en pas tenir compte. D'autant plus que ces renseignements deviennent plus flottants et moins affirmatifs : de vagues distinctions s'établissent; il faudrait distinguer deux groupes : les Ouaka proprement dits, puis une autre famille qui comprendrait les Langouassi, les Ouadda, les M'boulou et quelques autres.
J'attendrai, pour en parler, de posséder des indications plus précises.
, Je suis allé faire mon tour chez Krébédjé. C'était l'heure du repas du soir; le soleil baissait sur l'horizon et allongeait les ombres. L'air s'embrumait déjà d'une buée légère; tout reposait, comme si la nature se
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recueillait dans le calme, pour jouir, heureuse, d'un peu de fraîcheur.
Sur les places, devant les cases, des groupes pittoresques prennent le frais. Quelques-uns dînent accroupis sur le sol, autour des plats où chacun puise avec conviction : ce n'est pas l'heure de se distraire ; l'occupation est importante et absorbante.
Le repas se compose, en général, d'une bouillie très épaisse de farine de manioc, cuite à l'eau et au sel végétal. Dans une marmite plus petite, fume un brouet liquide, tout vert. On dirait du jus d'épinards, où nageraient des feuilles entières de toutes provenances; feuilles de patates, de citrouilles ou de légumes sauvages.
A tour de rôle, chacun enfonce ses doigts dans le manioc, dont il prélève une quantité proportionnelle et même un peu supérieure à sa capacité buccale. Puis il trempe la part ainsi captée dans la sauce verte, l'y roule, l'imbibe, et se l'introduit enfin dans la bouche toute grande ouverte : pour ce faire, le convive se penche le corps en avant, le cou tendu, avec un petit mouvement très élégant de circumduction du coude, qui permet à la main de s'introduire du côté gauche de la bouche, toute chargée de nourriture^ et d'en sortir du côté droit propre et nette. Le geste s'accompagne d'une aspiration bruyante, suivie des bruits variés d'une laborieuse mastication.
11 arrive même souvent qu'on entend ensuite une explosion de satisfaction évidente ; mais ce symptôme de réplétion semble tellement naturel qu'ici, comme en beaucoup d'endroits, on le prend pour une politesse. La nourriture prise, on se rince la bouche, on boit et l'on digère.
Un commensal du chef, interrompant son repas, m'a
cependant adressé la parole au passage. A l'air moitié figue, moitié raisin, qu'il avait pris en me montrant sa marmite vide, j'ai compris qu'il ne me tenait pas des propos absolument aimables.
Mon truchement, qui pouffait, m'en a donné la traduction. « Es-tu venu chercher des poulets, docteur? Autrefois, nous en avions beaucoup ; c'était avant l'arrivée des Blancs. Poulets et cabris couraient alors partout. Depuis que les Blancs sont venus, disparus les cabris, envolés les poulets I Les Blancs mangent tout ; ils dévorent ; les N'dis les regardent faire. Reluque ici, s'il y en a, du poulet, regarde là-dedans, s'il en reste! »
Et du doigt il récurait vivement le fond graisseux de la marmite... Je restai tout interloqué, mais j'avoue n'avoir rien trouvé à répondre: le bonhomme avait cent fois raison*
Partirai-je, ou faudra-t-il rester encore un jour en panne? Depuis hier, mes charges sont prêtes. J'ai tout rangé, tout réparti par coUs d'une vingtaine de kilos. Tout est dans mes malles ; mais, si demain les porteurs n'arrivent pas, il faudra que je déballe.
Les porteurs sont arrivés à neuf heures. Ce sont des M'baga; il n'y en a que vingt et un. Tant pis, je laisse quatre charges de vivres ; dans mon état, on n'en a pas grand besoin.
A dix heures, le départ. Si ce n'était la peine de quitter les camarades, je m'éloignerais sans regret. Il me semble que je vais vers le pays de Cocagne, où je trouverai la guérison^
Cependant Martret m'inquiète. Il n'est pas encore rétabli de sa fièvre hématurique, et déjà il a recommencé à piocher son jardin. A dix heures, il y était encore.
Cette imprudence lui jouera peut-être un méchant tour.
Allons, en route, le vent nous pousse !
SUR LA ROUTE DU GRIRIiNGHI
De Krébédjé à la M'poko,
Décidément, il est impossible de faire comprendre aux porteurs que les caisses ont un couvercle et un fond. Ils vous les retournent en tous sens, avec les mêmes précautions que certains facteurs du chemin de fer manipulant des objets fragiles.
Le bruit de mes bocaux tintinnabulant à chaque nouvelle secousse me retentit jusqu'au bout du pied, qui me démange : mais, comme ils ne comprendraient pas davantage, ce serait un geste inutile.
D'ailleurs, ça se tasse. Les porteurs ont pris leur allure. Je les vois trottiner, jambes fléchies, le buste droit, la nuque contractée. D'une main ils maintiennent leur charge sur la tête, tandis qu'ils font avec l'autre de grands gestes pour s'aider dans la marche et garder l'équilibre.
Comme ils ne sont pas tous également vigoureux, le convoi s'est égrené dès le départ. J'ai dû faire régler l'allure par Yabanga, qui se pavane en tête, coiffé de mon chapeau et armé de ma carabine Flobert : le sultan n'est pas son cousin.
De la M'poko aux Ungourra.
Mon convoi s'est augmenté de quelques M'baga que je n'avais pas vus hier ; ils nous ont rejoints en cachette
pour soulager leurs camarades. L'harmonie de mes charges en souffre un peu. Mais cette marque de solidarité mérite bien qu'on feigne l'ignorance.
Toutes les grandes termitières pointues que nous rencontrons le long du sentier sont démolies jusque dans le sous-sol. Les noirs m'ont expliqué qu'au moment où les mâles prennent leur volée les termites sont bons à manger.
Les indigènes viennent alors le soir allumer des feux de paille autour des termitières et battre du tam-tam. Quand les mâles sortent, ils se brûlent les ailes et tombent par terre, où on les ramasse. Après quoi, on démolit le nid jusqu'au fond pour s'emparer des larves. C'est, paraît-il, un peu sucré.
Arrivé en plein midi.
J'ai reçu la visite de Ngirimintoù, le chef du village, venu pour me soumettre quelques doléances. J'ai eu beau lui expliquer que je n'étais rien dans l'administration, il m'a néanmoins fallu Técouter : un Blanc est toujours un chef.
Donc,Ngirimintou s'est présenté,drapéd'un somptueux burnous rouge, que jadis lui donna Rabah quand il convoqua les chefs Banda au Bandero. Il était accompagné de quelques suivants et de deux femmes et m'apportait quatre œufs. « Tu comprends, me dil-il, je suis resté ici longtemps avec Samba, qui m'a fait toutes sortes de misères. J'en avais assez. Heureusement il est parti. Maintenant, j'étais tranquille avec Ali; il était mon frère. Et voilà que Coumsère le retire pour metti'e à sa place un « Sénégal » qui vient d'avoir des histoires avec les gens de Djongoro. Ça ne me va pas. J'en ai assez de tous ces changements. Je ne sais plus comment faire. Si le Sçnégal nous tracasse, nous partirons bien
loin sur le Gribinghi. Je voudrais bien avoir la paix. Qu'on mette un Blanc dans le poste et que ça soit fini ! »
Il raisonnait très juste. Mais tout ce que je pouvais faire, c'était de l'engager à aller se plaindre à Krébédjé. Le moyen n'eut pas l'air de lui plaire.
Gomme conclusion, il m'a demandé un cadeau. En échange, il m'a convaincu que sa tribu est celle des Ngola. Avec nos habitudes d'esprit, de Ngola nous avons faitUngourra; en parlant vite, ça se ressemble.
Des Ungourra à Dékoa.
Le long de la piste, beaucoup de cases détruites, avec des amas de scories. Nous entrons en pays Mandja. Le paysage n'en est pas plus agréable. Au sortir des Ungourra, le terrain, plus accidenté, dégageait une certaine fraîcheur : des fonds de ravins verdoyants et quelques bandes mieux boisées avec des clairières assez vastes.
Mais ça na pas duré. Nous avons bien vile retrouvé les termitières. Il y en a de très grandes, pointues, étayées sur un tronc d'arbre en guise de mât central ; d'autres, plus élégantes, en colonnettes élancées, sont coiffées d'un chapeau pointu ; quelques-unes ressemblent à des Phallus.
Au poste, j'ai causé avec quelques indigènes moins timides. Ge qu'ils m'ont raconté confirme ce que j'avais appris déjà. lis se réclament des populations voisines de la Sanga, dans l'ouest. Avant l'arrivée des Banda, ils occupaient toutes ces régions-ci. Le flot envahisseur les a noyés. Ils sont en pleine décadence. Réduits à végéter dans les régions les plus ingrates, ils opposent
Tinertie aux tentatives d'absorbtion. Ils y réussissent, mais la race dégénère. Si nous ne les prenons pas sous notre protection, tous les Mandja seront bientôt détruits ou réduits en esclavage.
Dans certains mots de leur langue, on est frappé par la persistance anormale du son u.
Le soir, pour fêter le premier janvier, j'ai allumé quelques feux de Bengale. Il y avait au poste des tirailleurs rapatriables, en route pour rejoindre le paquebot. Grand succès. Ce fut à qui répéterait « feu d artifice » à sa façon, et autant de façons que d'hommes. J'étais presque aussi content que ces grands enfants.
Très pittoresque leur campement. Tous ces hommes sont en loques. Quelques-uns malades, enroulés dans leur couverture, errent avec Tair de fantômes. Sans ordre, un peu partout, se dressent des moustiquaires de formes invraisemblables, multicolores et dont la teinte dominante est sale.
Entre ces lits improvisés, brûlent de vrais troncs d'arbres, avec des éclats rouges qui font paraître plus noire la nuit. De place en place, des marmites où cuit le couscous ; ailleurs des plats où fument les boulettes, sous la surveillance vigilante du cuisinier.
On cause, on crie même. Un mélomane joue de la flûte ; un autre gratte le banjo national à une corde, et dont la caisse est faite d'une vieille boîte à sardines. Ce ne sont qu'éclats de rire. Beaucoup de vie, beaucoup de gaîté. C'est presque la gaîté de nos troupiers de France.
Le bivouac de mes porteurs est bien triste à côté. Les malheureux ont dû se serrer la ceinture. Ils sont groupés par trois ou quatre autour de larges feux de braise, presque sans flamme ni fumée. On sent chez
eux l'éreintement de la roule, avec la caisse sur la tête qui les a tassés une journée durant. Ils gisent affalés sur la terre, nue comme eux. Quelques-uns, en se tournant, se sont mis sur les cendres chaudes. Qu'importe î En des poses avachies, sur le dos, bras et jambes étalés, ils reposent, la tête sur le sol, bouche bée. Ils dorment. Plusieurs, courageux ou veinards, ont déniché une vieille marmite où cuisent quelques haricots. D'autres grignotent un peu de manioc cru; quelques-uns font griller au feu des épis de mil, dont ils croquent le grain sans l'éplucher.
De Dékoa à Nana.
Encore et toujours des cases détruites. Gentil et les premiers qui traversèrent ces régions, autrefois peuplées, ne les reconnaîtraient plus aujourd'hui.
Au rebours de ce qui se produit partout, en Afrique où l'on se sert de porteurs, c'est la route qui fait fuir l'habitant.
Cependant ces fonds de vallées paraissent assez fertiles. A cette heure matinale, les hautes futaies qui bordent les marigots respirent la fraîcheur ; l'air est chargé de bouffées odorantes ; dans les branches, les oiseaux s'en donnent à gorge déployée. Celte intensité de vie fait un frappant contraste avec la brousse. Partout où l'eau manque, c'est la solitude aride et désolée. .; , ., .
J'ai rencontré Roquemaureetle;Gapitaîne Dubois, qui m'a paru bien malade.
Du haut d'une côte, nousdéeouyrons enfin un lambeau d'horizon. Au sortir de, cette brousse, où l'on voit à peine à quelques pas devant soi,.om-éprouve un plaisir plus vif ix voir la perspective s'étendre.
Sous nos pieds, s'enfuit une descente poudreuse, inégale, avec ses blocs de cailloux et ses termitières en bornes kilométriques. Dans le bas, un épais rideau de verdure masque le cours de la Liloa.
Plus loin, une série de molles ondulations boisées, avec des tons jaunes, verts, feuille morte, fait songer à nos paysages d automne. En s'éloignant, elles semblent se confondre avec un long pli de terrain qui enclôt Thorizon. C'est la ligne de partage des eaux entre le Congo et le Tchad. A travers l'air embrumé de buée et de chaleur, ces hauteurs prennent des teintes violacées, lavées de lilas clair, qui se noient dans l'océan plombé du ciel de midi.
Au bord de la Liloa, où nous avons fait halte, j'ai pour la première fois aperçu la tsé-tsé.
De Nana à Trois-Marigots.
J'ai maintenant des porteurs Mandja. Ils ne manquen t pas d'allure avec leur sac, leur carquois et leur petit arc suspendus à l'épaule. Ils ont presque tous les narines percées, et de petits brins de paille introduits dans les trous; quelques-uns s'en sont mis même dans la cloison nasale. Un gros toungou s'étale dans la lèvre supérieure ; la lèvre inférieure est souvent percée, elle aussi, de plusieurs trous. Certains ont de grandes pendeloques d'oreilles faites avec de petites cornes de céphalophes. Cette parure donne à ceux qui ont de la barbe une physionomie assez originale. Ils sont gais, courageux, et paraissent bons enfants.
En traversant le marigot, qu'on appelle Iky, j ai retrouvé la tsé-lsé.
Bsncars
'^m^^m^tmmmm
T'vr-iniiiii
De Trois-Marigots à Gribinghi.
C'est aujourd'hui la dernière étape ; il est temps que cela finisse. Cette brousse est désespérante de tristesse et de monotonie. Toujours le même sol poudreux, ou semé de cailloux qui roulent sous le pied. Toujours la même végétation, avec ses rares taches vertes d'herbe nouvelle, et ses nappes sinistres, ravagées par le feu. Toujours les mêmes arbres tordus, rachitiques et pelés, avec des paquets de feuilles sèches. Par-ci, par-là, des squelettes calcinés d'arbres encore debout ou couchés sur le sol, et les termites, pour mieux les dévorer, les encroûtent de terre rouge ; ces insectes sont apparemment les seuls hôtes vivants de ces sites miséreux. Tout sent la poussière et le roussi. A peine, de temps en temps, quelque fleur incolore jette-t-elle au passage des odeurs entêtantes. On en vient à souhaiter le marais où le cheval s'embourbe, ou encore le ravin qu'il faut dégringoler.
Heureusement le Nana, qu'on passe sur un pont suspendu, vient mettre dans le tableau un peu de vie et de lumière.
Après ça, on recommence, mais on a le soulagement d'apercevoir enfin le Bandero, qui est le terme de la route. De loin, l'aspect n'en est pas engageant. Avec son sommet tout rond et ses flancs rocheux complètement dénudés, on dirait un crâne énorme, comme ceux qu'on trouve un peu partout sur le bord de la route.
Nous sommes arrivés vers deux heures, juste pendant la sieste. Tout le monde dort.
Fort-Gampel.
Forl-Campel me cause une sensation plutôt fâcheuse avec ses cases à la débandade.
Peut-être cette impression doit-elle être mise au compte de mon mauvais état de santé. Cependant, malgré les offres hospitalières des camarades, ce n'est pas ici que je vais m'arrêter. Impossible de me ravitaiU 1er, et, comme il me reste vingt-deux œufs, je m'en contenterai pour les quinze derniers jours de route.
D'ailleurs le séjour ici n'a pas l'air agréable. Le Bandéro est encore plus affreux de près que de loin. Ce n'est qu'une énorme roche, ronde, luisante et nue. Le soleil la surchauffe tout le jour ; le soir venu, elle renvoie sa chaleur, que le vent nous apporte : c'est un véritable calorifère.
On ne trouve de fraîcheur qu'au bord de la rivière, mais on y rencontre aussi les moustiques.
Le Gribinghi, étroit et encaissé entre sesberges vertes, paraît très poissonneux. On y a jeté deux cartouches de dynamite, qui ont fait venir sur l'eau une pleine brouetté de poissons, dont quelques-uns pèsent au moins 20 kilos.
La pêche doit être, avec le jardinage, la principale ressource du poste, car le pays, vu du redan fortifié, a )'air désert et misérable : c'est le Kaga ou le marais, la roche ou la vase, le bourbier insoumis ou la brousse stérile.
De Fort-Campel à Fort-Archambault. — Le Gribinghi. — Le Haut-Chari
Le sort en est jeté! j'embarque I J'espère être plus heureux que le sous-offlcier qui vient de mourir eu
roule. D'ailleurs, avec tous les préparatifs du départ, on n a pas le temps d'avoir des idées sombres.
Il fait à peine jour sous la voûte d'arbres qui nous couvrent. La rivière, déjà sale, a pris ce matin une teinte opaline ; la buée flotte ; la rosée ruisselle partout goutte à goutte. La fraîcheur et Thumidité mordent la peau. La nature en est tout engourdie. Quelques tourterelles plaintives sont les premières à s'ébrouer : c'est l'amour qui les rend matinales ou les tient éveillées la nuit. Après elles, les charognards s'en vont à la corvée de quartier. Je ne sais pourquoi ces bêtes me rappellent les hommes. Je revois les matins de Paris, l'air enfumé de la grand'ville ; tes viveurs attardés et les balayeurs lançant leur long balai,.avec le geste large du faucheur. Souvenirs I....
Nous dépassons à droite le confluent de la Koddo, qui vient de chez Snoussi., Le Gribinghi ne diffère guère de la Kémo, de la Tomi, ou de la Nana. Ses berges sont plus acores et le rideau de verdure qui les couvre est peut-être un peu plus étroit. Son lit, très encaissé, est tout encombré d'arbres que les crues ont arrachés du sol. Les berges ont parfois 4 ou 5 mètres, et plus. On en voit saillir un réseau inextricable de racines énormes, entre lesquelles la terre a disparu. Les arbres qu'elles retiennent semblent tous en équilibre instable : ils penchent, ils penchent, à croire qu'ils vont s'abattre sur nous. Quelques uns, coudés à angle droit, servent d'éventaires à la crue qui y installe son bric-à-brac : vieux pagnes, nasses brisées, roseaux, paquets de feuilles mortes, nattes et paniers y pendent pêle-mêle, lamentablement, dans l'attente de la crue prochaine.
Mes pagayeurs Yacoma ont failli me jouer un vilain tpur, J'étais descendu sur la berge par nécessité. Voyant
AU LAC TCHAD. 7l
les herbes sèches, les hommes y ont mis lé feu, sans ^'inquiéter de moi. En quelques secondes, je me trouvai en pleine fournaise, avec des cartouches dans mes poches et mon fusil chargé. J'ai réussi à regagner la rive, aveuglé, roussi, suffocant, avec le feu à ma chemise, que je n'avais pas eu le temps de rentrer dans mes chausses. Sapristi^ ce n'est point par métaphore que j'avais le feu aux trousses*
Vers le soir, nous sommes passés sous uti pont suspendu. Ce sont des lianes tendues d'un arbre â l'autre, par-dessus la rivière. Je soupçonne fort ces édifices de ne pas offrir une parfaite sécurité. Mais c'était Tindice de la présence de l'homme. Plus loin, xious avons abordé au gué du village d'Odjo, qui se cache à dix minutes de marche dans la brousse. Des Banda l'habitent. Je suis allé leur acheter un peu de manioc et des kérés (1) pour encourager mes hommes»
Quelques heures après le départ^ nous avons croisé le convoi du capitaine d'Angeville, rentrant en France. C'est le seul incident.
La rivière est un peu plus^ large. Au travers des arbres, on aperçoit la brousse triste et la plaine cou^ verte de grandes herbes jaunies. Toute la vie se concentre sur les berges. C'est un fourmillement d'oiseaux de toutes tailles, de toutes couleurs. Les uns s'échappent en bandes bruyantes, se poursuivent, se querellent et jacassent éperdument. D'autres guettent, silencieux/ la proie qui passe. De rares marabouts, pensifs et renfrognés, font les cent pas sur la vase, en compagnie de sombres ibis. Des cigognes blanches, et d'autres toutes noires, battent des ailes en criant,
, (1) Dioscorea anUiropophof/oruin : espèce d'i'i'nanH' sauvage coiiiesliblc.
perchées sur des bois morts. Perroquets, perruches, tourterelles, touracos, pintades, s'envolent sans répit* Mais il faut ménager sa poudre. J'ai abattu, pour les préparer^ un martin-pêcheur de grande taille (1) el un gros scotopélia (2).
Mes hommes ne comprennent pas que je ne tue pas tout, sans miséricorde. A tout instant, ils s'arrêtent de pagayer pour me faire des signes pressants et mystérieux. « Quy a-t-il? — Heu, heu! » me font-ils, en se courbant^ et en m'indiquant une direction vague, d*un mouvement de tête qui leur dévisse le cou... « Je ne vois rien... Où ça? En haut? en bas? à gauche? à droite? — Oui^ ouil » Avec eux^ c'est toujours oui. Mais je n'aperçois jamais l'animal qu'au moment où il se sauve.
Je leur ai tué un énorme poisson qui s'était engagé à fleur d'eau dans une souche.
Nous nous sommes arrêtés au débarcadère d'un village de Banda, situé sur la rive gauche, assez loin dans la brousse. On l'appelle Yatounga; nous n'y sommes restés que le temps d'acheter de maigres provisions pour l'équipage.
En aval, nous avons trouvé de nombreux barrages de pêche, installés par les indigènes. Ils utilisent les arbres branchus, renversés dans l'eau en travers du courant. Sans les élaguer, ils complètent le barrage en ajoutant de place en place de longues perches verticales. Ils ménagent ainsi des trous plus ou moins carrés, répartis irrégulièrement sur toute la surface, et introduisent dedans de grosses nasses pansues, munies d'un pavillon carré. La rivière est si poissonneuse que les indigènes
(1) Ceryle imdis.
(2) Grand hibou qui pèche le poisson et se reconnaît à seâ pattes, dont le dessous est hérissé de scutelles.
doivent trouver dans la pêche leurs plus sûres ressources. Les miennes commencent à baisser d'une façon inquiétante. Presque tous mes œufs sont pourris, depuis vingt jours que je les promène. Quant à mon cuisinier, il a trouvé un moyen simplifié pour faire du bouillon. Comme je ne puis manger la viande qui a servi, je la lui donne. Aussi la retire-t-il dès qu'elle est assez cuite; il laisse ensuite le prétendu bouillon mijoter sur le feu, jusqu'à ce qu'il me plaise de demander la soupe. J'ai découvert le truc en débarquant. Je ne m'étonne plus de n'avoir pas trouvé de goût à mon eau chaude quotidienne.
Depuis Yatounga, les rives sont devenues absolument désertes. On s'en rend compte en constatantl'abondance du gibier. Ce matin, nous faisons s'enfuir à chaque instant des antilopes venues à l'abreuvoir. Ce sont surtout des Kobs de Buffon et des Guibs tachetés. J'en ai tué plusieurs, au grand plaisir des hommes, qui ne cessent de manger. Ils ont de la viande à ne savoir ou la mettre. Ce qui ne les empêche pas, d'ailleurs, de faire la mauvaise tête parce que je les oblige à larguer un immonde crocodile qui flotte sur l'eau, le ventre ballonné.
Toute la journée, nous avons été obsédés par des tsé-tsé en masse.
Quelques échouages commencent à ralentir la marche. De plus, nous avons perdu pas mal de temps à dépecer notre gibier.
Nous sommes arrivés à Finda lorsqu'il faisait nuit noire. Le capitaine Boisseau et le lieutenant Dhômme s'y trouvaient de passage, pour retourner en France. On a fait un brin de causette avant de se coucher.
Nous ne sommes plus ici sur le territoire Banda. Les
gens de Finda s'appellent les Koungoa. On en a fait Akounga. Maistre les donne comme parents des Sara. En réalité, ce sont des Lé to, proches parents des Ndokoa, dont ils parlent la langue.
Le paysage s'accidente. Le Gribinghi devient plus tortueux; il s'encombre de bancs de sable et même de quelques rocs. Sur la rive gauche, nous avons passé un petit kaga rocheux qui tombe à pic dans la rivière. Des arbres et des broussailles le couvrent jusqu'à la cime et abritent des bandes de cynocéphales et de colobes à manteau blanc. Je suis descendu leur donner la chasse. Tout le kaga est sillonné de pistes ouvertes par les éléphants; ce sont de vrais sentiers de chèvre, et l'on est surpris que ces gros animaux pesants soient assez agiles pour les avoir tracés.
Du haut de la colline, la vue s'étend. Le paysage donne toujours la même impression de tristesse. De-ci, de-là, de petits bouquets de broussailles semblent perdus dans la mer infinie des herbes desséchées. Un lagon miroite au soleil, tache étincelante entourée d'une bordure de roseaux encore verts. Ce site, âpre et misérable, est empreint, dans sa sauvagerie, d'une mélancolie troublante. Il fait comprendre la solitude, avec tout ce qu'elle recèle d'attirant et de farouche, sa sérénité poignante et son calme écrasant.
Cette promenade m'a rendu tout triste. Les tsé-tsé, qui nous importunent, achèvent de gâterie reste de ma journée. Et puis Rama m'agace. J'en viens à regretter de l'avoir recueilli. Il est cependant resté longtemps en France, chez Gentil, à un âge où le nègre se dégrossit très vite. Il parle notre langue presque avec correction. Son maître s'est appliqué à faire de lui un être moralement supérieur à tous les gens de sa race. Mais tous ces efforts sont restés inutiles. Le premier coupdusoleil
soudanais a fondu le vernis qui masquait les défauts de son âme de nègre. Depuis qu'il est parti avec moi, Rama passe le jour à battre du tam-tam sur une caisse à farine, sans faire œuvre de ses dix doigts. J'ai beau dire, j'ai beau faire : à peine daigne-t-il répondre à mes paroles. Il ne sort de sa torpeur que pour boire et pour manger: c'est la brute.
Des échouages plus fréquents nous retardent. Pour regagner du temps, je laisse venir la nuit. L'ombre descend lente et molle ; elle étend son manteau bleu, ouaté de brume. J'écoute mourir les bruits. Des bandes de canards passent en sifflant, cherchant leur gîte. Des moineaux se disputent une place pour dormir, tandis qu'au loin une chouette hulule et que pleurent les courlis. Une lueur douce semble s'élever de la terre des deux côtés de l'horizon : c'est le soleil qui se couche et la lune qui se lève. Les moustiques commencent leurs symphonies.
La faim m'a ramené cette nuit le rêve qui m'obsède. Je vois d'abord des plats succulents qui défilent et laissent flotter derrière eux des panaches odorants. Puis mon songe me transporte chez un Potin fantastique. Je circule au milieu de piles de boîtes de conserves. Le crayon à la main, j'établis mes commandes. Je déguste. Le garçon empressé répare mes oublis. Rien de trop cher, rien de superflu. Mon pantagruélisme serait idéal, si mon sommeil n'était troublé. Le songe finit régulièrement par une avalanche terrible de boîtes et de caisses. Je m'éveille en sursaut et n'ai que le temps de sauter du lit: c'est messir Gaster qui ne veut pas que je l'oublie.
Ce matin, je sens davantage l'éreintement de ces
fantasmagories nocturnes. Pour secouer Tengourdissement, je suis parti à pied le long de la berge. Mais on a de la peine à circuler dans les herbes sèches. On y fait trop de bruit. Le gibier se sauve sans qu'on le devine. J'ai plus de chance de regarnir le garde-manger en restant assis dans la baleinière. On n'y est pourtant pas très bien à Taise. Des taons et les tsé-tsé ne désarment pas. Ah! les mouches! Et puis, je m'énerve et je m'en rends parfaitement compte. Les ibis surtout me rendent hargneux. Je les aperçois devant nous, perchés sur de grosses branches, avec leur grande tache de plumes vert bronzé en épaulettes. Ils nous guettent et nous laissent venir ; puis, sans jamais repasser derrière nous, ils se sauvent en poussant des hanhan-han pleurards, qui dénoncent notre approche et font fuir le gibier.
La chasse n'a cependant pas besoin d'eux pour être infructueuse. Les rives sont escarpées : les antilopes ne peuvent trouver une place pour venir boire, et de Tembarcation nous n'apercevons pas la plaine. Comme il faut trouver à manger pour les hommes, j'ai fait aborder de meilleure heure.
A peine descendu, un Yacoma, en quête de bois mort, est venu me signaler la présence d'une harde d'antilopes. Elles étaient au moins cent, dans le fond couvert d'herbe verte d'un marais desséché. D'un coup de fusil j'en ai tué une. Comme les autres, à peine effrayées, avaient gagné la lisière opposée de la cuvette, je me suis approché en rampant. D'une balle, j'en roule une autre ; le reste s'enfuit. La bête blessée, une femelle, se relève et se traîne sur les genoux; elle va pénétrer dans la brousse; je me hâte, j'approche, je la touche presque, lorsqu'en deux bonds une panthère me la vole, sous mes yeux. A peine ai-je eu le temps d'aper^
cevoir le fauve; il n'a fait que deux sauts et puis a disparu. Les Yacoma qui m'accompagnaient en avaient fait autant.
Nous avons fini par gagner le poste de Lutos. Il est aussi misérable que les autres. Son rôle semble être de figurer, pour la plus grande joie des passagers, qui peuvent ainsi croire que le Gribinghi n'est pas encore désert.
Ces Lutos, qui lui donnent leur nom, s'appellent en réalité Léto ; certains voyageurs en ont fait Routou, ou Arétou, et les ont rangés dans la famille Banda. A ne considérer que les apparences, l'erreur est parfaitement excusable. Toujours est-il qu'ils ne parlent pas Banda et se réclament du groupe Ndokoa, dont le centre est beaucoup plus à l'est. Pour ma part, je ne suis pas très convaincu que Ndokoa et Banda n'aient pas une souche identique ; mais, au point de vue politique, la distinction est nette et bien tranchée.
Ceux qui habitent les rives du Gribinghi ne sont vraisemblablement pas de race pure. Ils viennent de Test et ont dû se mêler à des autochtones qui habitaient cette vallée. C'est d'autant plus probable que beaucoup d'indigènes ont une stature et un habitus capables de les différencier des Ndokoa. Maistre, en particulier, a appelé Sara les gens de Mandjatezé, qui sont en réalité des Ngama, dont la parenté avec les Ndokoa paraît incontestable. Nachtigal les signale, en effet, dans le Timan, au sud du Ouadaï, et les Ndokoa affirment avec quelques réticences qu'ils sont bien leurs parents. Quant aux Tané, qui habitent aussi, avec les Valé et les Télé, la rive gauche du Gribringhi, ils portent le nom par lequel les Banda désignent tous les Ndokoa.
On peut, en somme, admettre avec certitude la
parenté Ndokoa directe entre Jes Léto, les Tané, les Valé et le Koungoa. Le groupe Ngama est peut-être un peu spécial.
Comme groupes issus du mélange des Ndokoa et des autochtones, il y a les Gaga, les Koumou-Ngama, les Tétokoula, les Doubaï, les Gnalbabo, les Nooghé, les lavéla et les Valé-Djoko, chez qui cette épithète pourrait déceler un mélange profond avec des Banda- Djoko.
Mais il y a de telles confusions entre tous ces noms et toutes ces tribus qu onne peut guère espérer éclaircir la question quand on traverse le pays au pas de course.
Si les types physiques présentaient des différences accentuées, on pourrait se risquer à être plus affîrmatif. Mais je crois qu'en la circonstance il est préférable de ne pas trop s'avancer, de crainte d'ajouter de nouvelles erreurs à celles qui sont déjà accréditées.
Aujourd'hui, nous arrivons dans la région des rapides. Les premiers que nous venons de passer n'ont rien de bien terrible. La barrière de roches est presque tout entière sous l'eau, qui fait par-dessus de grosses bosses. La nappe vert sombre semble avoir la consistance d'une masse d'huile. Elle glisse sur une pente courte et rapide, puis fait une chute brusque de 80 centimètres à peine. Il manque au spectacle le bruit, les tourbilloas, l'écume, pour le rendre impressionnant. Nous avons suivi un étroit chenal, le long de la rive gauche, et sommes restés accrochés en équilibre sur deux pierres au milieu du courant. Les hommes se sont mis à l'eau pour soulager la baleinière, qui est partie comme une flèche et a sauté le pas sans la moindre difficulté.
Et nous avons continué la route, harcelés par des
nuées de petites mouches, des fourous, qui nous piquent jusqu'au sang.
Vers le soir, nous sommes arrivés à d'autres rapides. Ceux-ci sont beaucoup plus sérieux. Il faut zigzaguer pendant une trentaine de mètres sur une pente hérissée de gros blocs arrondis. Pour passer, les hommes sautent à l'eau. La baleinière se cabre, pique du nez., puis s'échappe à grande vitesse, entraînant les noirs pendus en grappe au bordage. Nous filons entre la berge et un îlot vaseux, couvert de roseaux : nous y apercevons deà crocodiles qui prennent le frais et deux bandes de pintades.
Comme il était tard, nous nous sommes arrêtés à quelque distance en aval, et nous avons dormi, bercés par le bruit monotone de la chute.
Le Gribinghi s'élargit. Son cours est moins encaissée Presque constamment une berge meurt en pente douce^ tandis que l'autre reste à pic. Nous échouons plus fréquemtnent ; mais, comme nous pouvons naviguer à la perche, nous compensons les pertes de temps.
Sur les bancs de sable et de vase, nous dérangeons plus souveat des crocodiles endormis. Pintades et antilopes abondent, ainsi que des cormorans solitaires, perchés sur les basses branches et qui agitent leur cou démesuré avec inquiétude lorsqu'ils nous voient approcher.
Nous avons abordé le long d'une pente douce, labourée par les hippopotames, quand ils s'en viennent pâturer la nuit. Vers onze heures, ils ont éveillé le campement. Notre présence dérangeait leurs habitudes. Ils ont bruyamment manifesté leur mécontentement. Quelques-uns sont venus secouer la baleinière, tandis que les autres croisaient en grognant et lançaient leur
puissante haleine avec un bruit de jet de vapeur. Tl faisait trop nuit pour les voir et les tirer. C'eût été d ailleurs inutile, car, au bout d'une heure, ils s'en sont allés.
Nous avons retrouvé ce matin nos visiteurs nocturnes. Le troupeau comprend quelques vieux animaux et des femelles énormes, qui portent chacune un petit sur le dos. Ils ont la peau rose comme de petits cochons. Malgré l'avis des pagayeurs, j'en ai tué un; mais ce meurtre a failli nous coûter cher. La mère s'est précipitée sur la baleinière, et, avant que nous ayons eu le temps de nous garer tout contre la berge, elle a bousculé l'embarcation. D'un coup de boutoir, elle a fait un trou dans une tôle. Elle s'est heureusement contentée de cet exploit.
Quant à nous, nous avons tous fait la culbute. Rendu prudent par ce petit accident, j'ai préféré descendre sur la berge pour assassiner plus commodément quelqu'un de ces gros pachydermes.
C'est aussi facile qu'amusant. Comme le bief n'est pas très étendu, chaque animal revient presque toujours respirer à la même place. On se cache, on guette, et on envoie sa balle au bon moment.
Certain d'en avoir tué trois, j'ai attendu que les bêtes fussent remontées à la surface. Au bout de trois quarts d'heure, les Yacoma ont signalé la première en hurlant : « Niama! Niama! (1) » Ils se sont mis aussitôt à la dépecer, pendant que je péchais à la ligne. Le sang et le contenu du ventre ont, en effet, attiré des bandes de poissons, dont quelques-uns ont plus d'un mètre. Deux fois ma ligne, grosse comme le
(1) « La viande I La viande! »
petit doigt, est emportée d'un seul coup. J'y renonce.
De gros crocodiles viennent, eux aussi, rôder autour des hommes qui travaillent dans l'eau. C'est un voisinage dangereux; j'en lire un; la balle le scalpe; il mesure cinq pas de long.
Pendant ce temps, deux autres victimes ont reparu sur l'eau. On les a halées dans la petite crique où les hommes travaillent à dépecer la première. C'est une ignoble boucherie. Il coule du sang partout. Les Yacoma jubilent; ils taillent à coups de couteau et de hachette. Des éclaboussures giclent de tous les côtés. Les hommes sont rouges de sang jusqu'à la tête. De temps en temps, ils avalent quelques morceaux tout crus, ou s'essuient entre les lèvres la lame et le manche des couteaux sanglants. Ils ne veulent rien laisser perdre : ils cassent les os et les sucent, ou recueillent dans des calebasses la graisse et la moelle qui coulent des grosses dents.
L'odeur du sang a attiré toute une nuée de rapaces qui attendent impatients que les hommes aient fini ; les arbres en sont couverts. Les nouveaux arrivants chassent les autres, qui planent et tournent en criant. Il y a là des néophrons aux allures hypocrites, des milans hargneux, de petits vautours à tête noire, d'autres plus grands et fauves à qui tous font place ; quatre ou cinq marabouts au crâne dénudé se sont joints à la bande. A peine les hommes ont-ils abandonné les carcasses encore fumantes que tout ce vol d'affamés se rue à la curée. Les mandibules s'en donnent tant qu'elles peuvent; les serres font le reste. Chaque lambeau déchiré passe dans vingt becs, qui se le disputent; les batailles commencent sur les carcasses à grands coups d'ailes et de rostres, et se terminent en Tair après des poursuites acharnées. La voracité leur fait perdre toute
prudence. Je tire à balle dans le tas ; chaque coup en abat quelques-uns; les autres s'éloignent à peine un instant pour revenir à la charge.
La nuit qui tombe rapidement chasse tout ce vilain monde, qui s'en va percher sur de vieux arbres morts pour digérer en paix. Protégés parTombre, des crocodiles sont venus prendre leur part de festin : nous entendons claquer leurs mâchoires, qui broient les os. Les hippopotames aussi sont revenus rôder en soufflant autour des cadavres de leurs congénères. Mais ils sont repartis aussitôt.
Cette journée de repos m'a valu du bien-être et de la détente. La fraîcheur monte avec la lune, Teau fume, le jour s'éteint. Las d'avoir tant travaillé à débiter leurs trois hippopotames, les Yacoma se sont assis en rond autour du feu et contemplent d'un air satisfait les quartiers qui rôtissent. D'ici, je sens à pleines narines les odeurs de graillon. J'y prends presque plaisir.
A mesure que la viande cuit, les hommes la retournent en se brûlant les doigts, avec des gestes de singes qui s'échaudent. La faim les rend muets. L'un d'eux, pour distraire son impatience, découpe des lambeaux cartilagineux et les engloutit tout crus. Un autre vide des tripes, en les pressant dans ses doigts.
Entin, tout est paré; à table! Le partage ne se fait pas sans discussions, mais il y a tant de victuailles que chacun trouve à se satisfaire. Tous s'en chargent. C'est brûlant, tant pis. Tenant les morceaux à deux mains, ils y mordent à belles dents, de leurs vilaines dents taillées en pointe. La graisse et le jus découlent des coins de la bouche et dévalent en rigoles sur les poitrines brunies.
Une bouchée n'attend pas l'autre. Les lambeaux
déchirés disparaissent avec accompagnement de claquements de lèvres, à rappeler un cheval qui piaffe. Personne ne songe à boire. Parfois une bouchée trop grosse exige de violents efforts pour se laisser déglutir. Entre deux coups de dents, un des convives recrachece qui ne peut passer : mais c'est rare, car tout fait ventre, sauf les os.
Et voilà déjà une bonne heure que cela dure. Quelle capacité I Ils mefont envie. Manger !... Manger!...
La nuit est venue, claire et bleue dans ses voiles qui flottent.
Génaga chante. Les notes s'égrènent de sa Kindi,. grêles et frisantes, monotones. Il chante à mi-voix, comme une complainte, une mélopée un peu triste, nasillée, chevrotante, avec des chutes jusque dans lesous-sol et des reprises imprévues sur un ton de fausset.
A la lueur des feux où la viande se boucane, les arbres paraissent plus grands ; leurs fûts s'élancent, les cimes s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent si haut qu'elles touchent le ciel ; et, dans les trous noirs de la voûte, les étoiles apparaissent toutes petites, accrochées aux branches comme les bougies d'un sapin de Noël.
Dans le demi-sommeil où je reste plongé, j'aperçois les Yacoma, dont les torses nus s'éclairent de lueurs rouges en éclats qui vacillent. Ils mangent. Leur appétit n'a pas faibli, leur voracité est la même; c'est à qui finira le premier pour reprendre un des morceaux mis au chaud sur la braise.
Je crois même qu'ils en remettent cuire I Mais oui, ils rechargent. Bis'millah I quels estomacs I
J'ai fini par m'assoupir. A une heure, mon ventre m'a réveillé : les Yacoma mangent encore. A trois heures, nouveau réveil : les Yacoma mangent toujours.
A cinq heures, j'ai crié : « Tout le monde debout ! » Les Yacoma mangeaient. Et, quand nous avons démarré, en pagayant, ils avaient encore la bouche pleine.
D'ailleurs, l'embarquement a été quelque peu pénible. Il a fallu caser ces amas de viande encore tiède. Il y en a partout : dans les coffres étanches, sur les caisses, jusque sur mon chimbek. Nous voguons au travers des senteurs de pot-au-feu, entourés d'un nuage de mouches. Ah ! les sales bêtes ! je me demande d'où elles sortent? Par contre, les Yacoma sont aujourd'hui d'une humeur charmante. Ils pagaient avec frénésie, en hurlant des 0 et des A, entremêlés de « Niama » et de « Dokotér » qui doivent, à leur idée, me faire goûter des joies triomphales.
Ce que je vois déplus clair, c'est que nous filons au moins trois nœuds. Malheureusement, la navigation s'accidente de plus en plus. Nous venons de traverser une passe tortueuse, encombrée de gros rocs, au milieu desquels nous avons circulé grand train, non sans quelque émotion. Maintenant, ce sont des bancs de sable, d'huîtres, ou de gravier, sur lesquels on touche. L'allure se ralentit : et puis les Yacoma digèrent ; la chaleur étouffante les rend somnolents.
A une heure, nous sommes dans les gros cailloux. Ici il faut ouvrir l'œil. D'abord ce sont de petits ressauts que nous franchissons assez librement. Noua entrons ensuite dans un étroit couloir, resserré, bordé ' de roches entassées, polies, chauffées à blanc. A l'orée, nous nous engouffrons dans un cul-de-sac, où l'eau retrouve un peu de calme, sous une voûte de feuillage. Devant nous, le bras semble barré par une dalle énorme, plate, basse, nue, sauf quelques touffes d'herbe. A droite, cependant, s'ouvre le passage praticable, c'est-à-dire 30 mètres de glissade aboutissant
à une vraie chute, où Teau fait une vraie volute, un «reux et un gros remous, le tout encombré de pierres moussues, sur lesquelles la rivière écume.
En aval, la carcasse d'un chaland naufragé nous recommande la prudence. On allège le boat ; quelques hommes vont se mettre au-dessous de la cascade, pour le repousser, si par malheur il se jette au plein. Les autres embarquent et vont en amont prendre le courant. Voici qu'ils redescendent... la baleinière enfile le chenal... l'allure s'accélère... l'avant sort de l'eau... elle pique du nez, bondit... elle passe, elle est passée. C'était en somme moins dangereux qu'on n'aurait pu le croire. J'aurais même dû m'en douter, car mes boys avaient laissé leur bagage dans la barque.
Ce bas Gribinghi est vraiment très pittoresque. On peut en jouir, malgré le soleil, les tsé-tsé et les taons. €e qui est moins agréable, c'est Todeur de la viande, qui commence à se faisander.
Nous approchons du confluent avec le Bâ-Minghi. La rive droite est très escarpée, rocailleuse, et pourtant la végétation paraît plus vigoureuse et plus touffue. Les ■échouages alternent avec des chocs sur des roches à fleur d'eau. Au sortir d'un chenal rétréci, nous venons même de heurter un écueil avec tant de violence que nous sommes tous tombés pêle-mêle avec les caisses et les quartiers de viande sèche.
Brusquement la rive droite s'abaisse et meurt dans un grand banc vaseux. La berge gauche est taillée à pic dans du sable mêlé d'argile. Le fleuve fait un coude. Nous débouchons dans une ampoule, où se jette à droite le Bâ-Minghi. C'est très banal. Un troupeau d'hippopotames a élu domicile en cet endroit profond.
Nous voici donc sur le Chari. On ne s'en douterait
guère. Nous passons encore à gauche le confluent d'une petite rivière, la Vassako, et voici les Yacoma qui se mettent à entonner une de ces furieuses barcaroles, où des cacophonies étranges se marient à des accords d'une surprenante douceur. « Dokoter... Chari... Yacoma-hé. Fort-Chameau! Yé,yé, oh !... ». Je ne comprends pas, mais je devine ce que cela veut dire. Le voilà, le Chari, dans toute sa splendeur de fleuve soudanais. Il se vautre dans un lit immense et sans contours, vagup, paresseux, lent, plein de bancs de sable qui étalent leurs croupes.
Devant nous, au confluent d'un ruisseau, un poste en vedette en haut d'une berge raide. C'est Tlrina. On y aborde. Le Sénégalais qui le commande a noyé la tristesse de sa solitude dans des flots de « pipi ». Il est tellement bavard que je n'arriverai pas à l'envoyer dormir.
Le Chari.
La perspective de toucher au but a donné un regain d'ardeur à l'équipage. Même les boys s'arment de perches ou de pagaies. Malheureusement, c'est du courage inutile. A cette saison de l'année, le Chari n'est déjà plus librement navigable pour une embarcation chargée comme la nôtre. Sur cette nappe immense, aucun point de repère. Nous naviguons à l'aveuglette, évitant de notre mieux les cailloux et les bancs d'huîtres. Mais le manque de fond nous arrête à tout instant. Il faut se mettre à l'eau, porter à bras la baleinière ou lui faire un chenal en creusant le sable avec des planches cassées. La besogne est rude ; nous n'avançons pas vite.
Entre temps, les Yacomasont attrapé parla queue un
crocodile de plus d'un mètre. Ces sauvages sont stupéfiants; à mesure que l'un d'eux était forcé de lâcher la bête, un autre la reprenait; un petit coup de bâton parci, un petit coup de poing par-là, ils ont fini par Tétourdir et l'ont éventrée au couteau. Le crocodile du Ghari est vraiment de bonne composition. Les autres animaux ne paraissent guère plus farouches. Sur les bancs immenses qui prolongent les rives déboisées, nous apercevons des antilopes en troupes. Notre passage ne les fait même pas s'écarter. Quelques-unes lèvent la tête, nous regardent et se remettent paisiblement à brouter. On n'a même plus en\ie de les tirer; ce serait du meurtre.
Des hippopotames dorment au soleil, leurs gros corps informes à demi immergés. Des bandes d'ibis sacrés, de tantales, de cigognes blanches ou noires, s'échelonnent en files interminables, immobiles sur les grèves. Des canards barbotent un peu partout. Des grues couronnées courent éperdument en secouant leurs ailés. On a l'impression que ce fleuve indolent est la source de toute cette vie. Bêtes et plantes ne vivent plus que par lui. Dans les rares échappées des berges en pente douce, on aperçoit la brousse malingre et dépouillée : buissons confus, arbres convulsionnés, qui paraissent pousser les racines en l'air, champs d'herbes sèches^ prairies de roseaux tranchants, paysage d'incendie, végétation de squelettes.
Où l'eau manque, que doit-il rester?
Nous avons, ce matin, dépassé le confluent du Bangoran. Quelques barrages de pêche nous font soupçonner la présence de l'homme. Nous avons d'ailleurs aperçu deux indigènes qui se sont efî^ondrés dans les hautes herbes. Je voudrais bien cependant me rensei-
gner et savoir si Fort-Archambault est encore aussi loin que les Yacorria le prétendent. Ils sont éreintés, et, €omme il leur reste de la viande pour plusieurs jours encore, ils mettent à manœuvrer une mauvaise volonté évidente. Je n'ai pas les mêmes raisons qu'eux. Je veux arriver demain. On naviguera la Huit.
Nous nous sommes réposés jusqu'au lever de la lune; les moustiques sont désespérants. Nous avons aperçu les feux d'un bivouac de pêcheurs : tous ont pris la fuite.
Les rives du fleuve sont aussi peuplées la nuit que •durant la journée. Sur les bancs de sable, nous devinons les ombres d'antilopes en promenade. Tout près de nous, un lion, que nous avons dû déranger, nous ^a donné un échantillon de sa musique. Certains rauquements nous font vibrer de la tête aux pieds. Des expirations saccadées explosent, brèves el rapides, et meurent en roulades-graves comme un tonnerre lointain. •C'est un timbre de voix qui n'a pas son pareil.
Au petit jour, trois gros éléphants ont traversé le ^fleuve en amont, à 2 kilomètres de la pirogue.
Sur la rive droite, nous venons d'apercevoir des plantations de mil. Plus loin, des descentes fréquentées taillées à flanc de berges. Quelques petites pirogues, rustiques, difformes, mal taillées. Un peu plus loin, des cases. C'est Kodeberi. Dans deux heures, nous serons à Fort-Archambault.
De fait, nous n'avons pas tardé à apercevoir le poste et les villages qui l'entourent. Après ces quinze jours de désert, la vue de ces lieux peuplés nous remplit le cœur de joie. Si l'on y trouve en outre le même accueil que nous y reçûmes, on a vite fait d'oublier les lenteurs du chemin.